‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 62 sur 70 · DETENTE · texte numérisé non relu

DETENTE

papier à souche contenant la formule du pledge. On me permettra de la reproduire ici :

« Pour l'amour de Dieu et pour le bien de mon âme, je promets de m'abstenir de toute boisson empoisonnée pendant tant d'années. »

Chaque fidèle était invité à mettre sa signature au bas de ce carton, à détacher le coupon qui en était le double et à le porter au missionnaire comme preuve de l'engagement pris.

Le missionnaire, en échange du coupon, remettait aux paroissiens un ruban bleu frangé d'or qui devait être comme Flinsigne de leur nouvelle dignité. En sortant de Féglise avec leur ruban, ces braves Trlandais avaient la figure épanouie de joie et de fierté, et je suis bien sûrqu® ce moment un carnaradeleur avait proposé d'aller .e un petit verre ils lauraient fort mal reçu. |

Mas, hélas! Ta fragilité humaine est extrême, et je me rappelle que, quelques jours après, les rubans bleus me paraissaient plus rares dans les rues de la paroisse. On racontait même que certains cabareticrs avaient poussé la malice jusqu'à acheter à beaux deniers complants le ruban de plusieurs clients, et dame! une fois l'insigne parti, les belles résolutions prises pendant la mission s'élaient également évanouics.

Mais il faut rendre justice aux catholiques américains qui retombent dans le péché d'ivrognerie, ce n'est jamais sans remords. Le samedi suivant, quand ils se présentent à leur curé pour la confession, ils s'’accusent avec humilité d'avoir rompu le pledge, et cet acte, à leurs veux, prend la gravité d'un parjure. Tout naturellement le prêtre les absout et les encou-

raguc à être plus fermes à l'avenir. Il leur fait faire ensuite un nouveau serment, el ils recommencent une vie nouvelle, qui n'est pas, comme bien on pense, exemple de toute rechute.

I n'y à pas que les prêtres catholiques qui prêchent la Lempérance, 11 y à encore des laïques qui se sont fait de ces sortes de discours une véritable spécialité ; ils sont les orateurs officiels de la tempérance, La profession ne doit pas être dépourvue d'avantages, car ces oraleurs sont, paraîl-1l, assez nombreux, el il est rare que chaque État n'en compile pas plusicurs qui jouissent d'un certain renom. Il n'a été donné d'en eutendre un dans la petite ville de Manchester, près de Iartford. C'élait le célèbre M, Ses discours sur la tempérance lui avaient acquis une véritable noloriété, et il est à croire que S'il continue son mélicr pendant quelques années encore, il pourra se retirer avec d'assez jolies rentes. Le jour où il vint à Manchester, il y avait grand émoi dans la ville: les habilants, catholiques ou protestants, se rendirent en foule au temple méthodiste où devait avoir lieu la conférence. J'Y allai comme lout Ie mende, el je ne fus pas peu surpris de voir, au premicr rang de l'assistance, le prêtre catholique de la paroisse.

Je ne pus m'empêcher d'admirer lt magnilique pres- (lance de l'orateur et son ton chaleureux et convaincu. Je ne saisissais pas Loutes ses paroles: mais je me souviens qu'à certain moment, après avoir fait un lableau saisissant des ravaswes de livrognerie, il se tournait brusquement vers sa femme, qui élail à quelques pas de lui, et lui disait avec une grande douceur dans la VOIX :

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EL l'excellente dame, ainsi prise à témoin, opinail du bonnet, où plutôt du chapeau, à la grande salisfaction de tout Fauditoire.

La conférence lerminée, on fit la quête qui, parait-il, fut fructueuse pour loraleur, et chacun rentra chez soi, pleinement convaincu que Fivrognerie est un vice affreux; mais 1l n'est pas téméraire de penser que plusieurs, avant de se mettre au lit, absorbèrent un verre de whisky pour affermir leur résolution de ne plus jamais boire.

[ parait queles orateursde lintempéranee ne prêchent pas Loujours d'exemple: on m'a même raconté, au sujet de ce M***, une bien jolie anecdote. Un jour qu'il avait élé particulièrement éloquent et qu'il s'en retournail à la gare, escorté de ses admirateurs, il se rappelle out à coup qu'il a oublié son pardessus à Fhôtel. Des amis empressés courent le lui chercher et le lui rapportent juste au moment où le train va partir. M°*veul endosser son vêlement avec Lrop de précipitation, el voilà que le maladroit laisse tomber d’une de ses poches un flacon de whisky. On devine le scandale! L'orateur n'eut que le temps de sauter dans le wagon; mais il n'échappa point aux huées et aux quolibets de ceux-là même qui, quelques instants auparavant, l'avaient si chaleureusement applaudi. Il'est à penser que, depuis, il n'est plus revenu dans cette ville, et je conviens qu'il est bien difficile de l'en blämer.

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J'ai dit plus haut combien les Américains sont pro fondément religieux. Malheureusement loutes ces praliques extérieures dont ils sont si fiers, et qui d'ailleurs sont généralement sincères, n'exeluent pas toujours chez eux une certaine hvpocrisie.

On se rappelle comment je fus édifié sur le caractère des habilants de Toronto. « Ce sont tous des hypocrites!» me dirent, par une coïncidence curieuse, un homn.e du peuple rencontré dans un pare public et le curé de la paroisse canadienne.

Sans rien vouloir exagérer, peut-être aurait -on le droit d'étendre cette appréciation à la plupart des Américains. À la différence des Français, qui sont fanfarons el qui affichent parfois des vices qu'ils n'ont point, les Américains dissimulent soigneusement, sous un masque de correction et de respeclabilily, comme ils disent, une foule de travers, de défauts et même de vices, qui sont loin d'être brillants. Il semble qu'en toute chose ïls tiennent par-dessus tout à sauver les apparences; mais, celle précaution élant prise, ils sont, sur beaucoup de points, extrèémement accommodants. Ce n'est pas à eux qu'on adressera le reproche d'être eyniques; ils ont pour la décence et la lenue extéricure un véritable culte, mais J'ai pu me convaincre que le diable n’y perdait rien. C'est ainsi qu'ils appliquent d'une façon presque féroce la loi qui prescrit Le repos du dimanche. Bêtes el gens, tout chôme

ce jour-là, y compris les bateaux à vapeur, les voitures ctméme les tramways électriques ; sculement, derrière les volets hermétiquement clos, on entend parfois le bruit du marteau ou de quelque autre outil de travail.

Le repos est tellement obligatoire, le dimanche, qu'il est interdit, ce jour-là, même aux enfants, de jouer une partie de crocket ou de tennis; la seule distraction qui soit permise, c'est d'aller aux offices et de se promencr gravement le long des rues. Mais les mêmes gens qui sont impitoyables pour proscrire tout amusement légitime s'enferment chez cux en têteà-lêle avec une boutcille d'alcool, et ils ne cessent l'entretien que lorsque la bouteille est vide où qu'ils sont eux-mêmes en état d'ébriété. De par la loi, les abarets sont rigoureusement fermés le jour du Seigneur; de grandes persiennes en fer ou en bois masquent complètement la devanture de tous les bars: mais personne n'ignore que, par derrière, il y a une pelite porte, loujours ouverte, par laquelle se faufilent les buveurs de profession. De cette façon, nul n’a le droit de se plaindre, puisque la loi est respectée, au moins extéricurement.

Qui ne sait, enfin, que le bon ton et les convenances interdisent à tout le monde , et surtout aux femmes et aux Jeunes filles, l'usage du vin et même de l’eau rougie? On ne boira donc que de l'eau glacée ou quelques gorgées de thé pendant Ie repas ; seulement, on l’a vu, rentrées chez elles, ces charmantes puritaines tirent du fond de leur malle ou de leur amoire à linge une bouteille de whisky ou de brandy qu'elles ont mise en réserve pour leur usage personnel. Certes, la respectabilité esten soi une excellente chose; mais

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JS ne sais si, à Lout prendre, nos airs fanf:rons et notre légèreté proverbiale de conduite et de langage ne valent pas mieux que ce pharisaïsme et cette hypocrisie. Après tout, quand on lit l'Évangile, on constate que Jésus- Christ, qui était si bon et si miséricordieux pour loutes les faiblesses, n'a eu de paroles sévères que pour les Pharisiens. Voilà qui, au jugement dernier, sera pour les Français une circonstance très allénuante, et j'ai idée que le souverain Juge leur pardonnerx bien des choses en considération de leur franchise.

Est-ce là tout, et le bilan des défauts ne comprend-il pas autre chose? J'aurais grande envie de laisser dans l'ombre un autre point qui est plus délicat encore ; mais à quoi bon? Puisque j'y suis, autant vaut pousser la franchise jusqu'au bout.

Que faut-il donc penser de la probité américaine ? Je me reprocherais de ne pas en dire deux mots.

Il y à quelques années, le général Boulanger faisait partie d’une délégation française envoyée aux États - Unis pour la célébration de je ne sais plus quel centenaire. Un matin, le général, quilogeait au Continental Hotel, à Philadelphie , avec d’autres délégués du gouvernement français, fut éveillé par un léger bruit dans sa chambre. En ouvrant les yeux, il aperçut un individu qui était en train de s'approprier une montre et une bourse placées sur une table. Sauter à bas du lit, tirer l'épée ct menacer l'intrus, fut l'affaire d'un

instant. En même temps, accourait à l’appel le colonel Lichstenstein, qui couchait dans la chambre voisine, et tous deux maintenaient le gallard prisonnier en attendant l'arrivée d'un policeman. Après enquête, on reconnut que c'était un repris de justice fort dangereux, un professionnel qui avait fait de nombreux séjours dans les prisons de New-York et de Philadelphie.

Le général rit bien de aventure. Les représentants du gouvernement américain, qui accompagnaicent la délégation française, le félicitèrent cordialement de son courage el de sa présence d'esprit.

€ Maintenant, lui dit lun d'eux, vous pouvez retourner en Europe, vous connaissez l'Amérique"... »

Le Wait est vif, surtout dans la bouche d'un Américain. Il est clair que lanecdocte ne sullit pas pour avoir le droit de mettre en cause l'honnêteté de tous les Yankees. Ce sont là des faits qui se produisent partout, et en tirer une conclusion générale serait praliquer trop hbrement le : ab uno disce omnes.

Je crois pourtant qu'à cet égard P'Amérique rendrait des points à la vicille Europe. On peut même dire que sur celleterre, où loules les audaces sont en honneur, le vol s'élève presque à la hauteur d'une institution.

Là, plus que partout ailleurs, malheur aux naïfs! Ils sont dupés et dépouillés avec une dextérité surprenante. Le fameux écrileau: Prenez garde aur voleurs! qu'on trouve parfois en France dans les endroits publics, n'a nulle part plus de raison d'être qu'aux États-Unis. En bateau, en wagon, en tramway, à l'hôtel, à l'église, partout, il est bon de tenir son argent en lieu sûr; cesser de veiller un seul instant, c'est s'exposer à être abominablement volé. Dans un pays

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où des trains enticrs sont arrêtés, où des centaines de voyageurs sont dévalisés par quelques bandits, on juge siles simples particuliers ont lieu de trembler pour leur porte-monnaie et mème pour leur vie!

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit: la question esl de savoir si, dans les relations sociales, c'est Toujours le souci de l'honnêteté qui anime les Américains.

Eh bien! je ne crois pas qu'ils aient à cet égard les mêmes scrupules que nous. Je n'en veux pas d'autre preuveque leur maxime favorite: « Faites de l'argent, honnélement si vous pouvez, mais Si VOUS ne pouvez pas, fautes de Fargent par lous les movens possibles. Male money, honesthy if you can, buU if you cannot, male money any way

On devincles conséquences auxquelles peut conduire l'application d'un pareil principe. C'est évidemment parce qu'ils ne (trouvent pas le moven de gagner honnélement de Fargent que les voiluricrs elles hôteliers Liutent si durement leurs vovageurs. C'est ausst sans doute pour obéir à li même nécessité qu'après vous avoir donné un renseignement quelconque sur une rue Où sur un magasin, Findividu que vous aurez consuité vous end la main en vous disant: « live cents. Vous me devez cinq sous. »

Je lisse de côté la corruption politique qui se pra- Uique -bas sur une Lout autre échelle qu'en France: je ne veux rien dire non plus des spéculations financières, des coups de Bourse ni de ces vastes accaparements surles viandes, les blésoüles pétroles, opérations délictueuses au premier chef qui, en France, aboutiraient à la cour d'assises. Pour donner une esquisse

exacte de ces mœurs publiques, il faudrait avoir fai

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