‹ Yankees et Canadiens [microforme]Chapitre 63 sur 70 · EL SES · texte numérisé non relu

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en Amérique un séjour beaucoup plus prolongé que le mien. Mais, dans la vie quotidienne, on constate, pour ainsi dire à chaque instant, que la probité commerciale n'existe pas. Entrez dans un magasin : jamais de prix fixe. Le marchand, s'il le peut, vous fera payer un objet le triple de sa valeur réelle; il n’y a là pour lui qu'une question d’habileté professionnelle. Les Américains partent de ce principe, que lorsqu'on achète quelque chose, on doit en savoir la valeur précise. Si vous l'ignorez, tant pis pour vous, et si dans l'achat vous êtes dupe, ce n'est pas au vendeur, mais à votre ignorance, qu'il faut vous en prendre. On le voit, c'est là du pur maquignonnage, el je suis porté à croire que, dans ce pays, les parents ne chargent pas leurs enfants de faire les menues emplettes domestiques, comme en France: ou plutôt je me trompe : en Amérique, les enfants sont déjà des hommes d'affaires accomplis,et la naïveté ne semble pas être leur défaut dominant , témoin cette anecdote typique qui me fut contée par un père vantant avec orgueil les qualités précoces de son fils Willy, âgé de dix ans à peine.

C'était vers la Noël. Un ami de la maison avait apporté pour chacun des enfants un sac de bonbons. Quand Willy eut bien regardé son sac de bonbons dans tous les sens, sans toutefois l'avoir ouvert :

« Dis donc, ami Jack, fit-1l en s'adressant à celui qui lui avait apporté le cadeau, c’est pour moi, bien pour moi, ces bonbons-là, n'est-ce pas? Tu me les donnes ?

— Mais oui, Willy, c’est pour loi. Je te les donne.

— Alors, puisque c’est à moi, ami Jack, je te les vends nour vingt cents. »

Il fallait entendre le père citer cette repartie de son fils : il en était émerveillé.

Il est manifeste que l'éducation ainsi comprise ne doit pas prédisposer les Américains à se laisser Jouer en affaires. Mais se préoceupe-t-on de leur inculquer avec le même soin le culte de la probité? Je crains qu'ils ne s'habituent de bonne heure à envisager la vie comme une lutte dans laquelle la victoire appartient, non pas à celui qui est le plus honnête oule plus verlueux, mais à celui qui est le plus habile. Or, de tels enseignements, surtout quand ils sont appuyés d’un nombre infini d'exemples, sont terriblement préjudiciables aux scrupules ct aux délicatesses de li conscicnce.

Il me reste à signaler un dernier trait du caractère américain ; celui-ci n'a rien à voir avecla morale, mais c'est peut-être le (trait qui frappe le plus les étrangers :

je veux dire l'absence de goût artistique.

Il est incontestable que ce peuple, qui ne compte pas plus d'un siècle d'existence, à fait, en si peu de temps, de véritables prodiges; mais, quand on l’examine d’un peu près, on est forcé de reconnaître qu'il n'a pris de la civilisation que les côtés purement extérieurs et matériels. lui manque, et il lui manquera probablement longtemps encore, cette finesse de l'esprit qui prend plaisir aux spéculations élevées, et ce sens des choses d'art qui contribue, pour une si large part, à l’'embellissement et au charme de la vie.

Vovez les Américains de classe moyenne : ils sont très habiles en affaires, très positifs jusque dans leurs coups d'audace, parfois même très généreux, surtoul lorsque leur vanité v est intéressée; mais si les circonstances vous mettent en relations avec eux. vous constatez combien leur éducation est rudimentaire. Leur parler est souvent grossier, leurs manières sont frustes el, avec leur manie de se balancer perpétuellement dans un roking chatr, où de lancer à tout propos des jets de salive noire dans linévitable crachoir que vous rencontrez partout, vous éprouvez au dedans de vous-même une secrèle répugnance pour leurs allures plus que libres et leur absolu sans-gêne.

Quand on étudie les vrais Yankees au point de vue intellectuel, e'est une autre déception. TS sont tous instruilts, en ce sens qu'ils ont tous celle somme de connaissances qui est indispensable pour faire son chemin dans li banque, le commerce où lFindustrie: mais sile hasard de la conversation vous amène sur un sujet d'histoire, de littérature 6 de philosophie , vous êles stupéfait de leur ignorance. On ne saurai Lrop le faire remarquer, ce peuple , chez lequel Finstrue- Lion élémentiire est si universcllement répandue, ne comple peut-être ni un grand écrivain, ni un poète de premier ordre, ni un philosophe original. A force de chercher en toutes choses lutilité immédiate, il semble que la nation américaine ait mis en fuite l'idéal, sans lequel il n°'v aura jamais de chef-d'œuvre.

Enfin, considérez l'installation matérielle des Américans, voyez leur outillage, vous serez frappé de tout ce qi'ils ont dû déployer d'énergie, de souplesse et d'ingéniosité pour exploiter leur vaste territoire et le

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