VIE DE YAHYA BEN 'ADI
Ahoû Zakarlyâ Yahyâ hen ' Ad'i hen Haniuî heu Zahariyâ el-Mantup et-Tal;uVi, tel est le nom complet de notre philosophe. La longueur d'un tel nom déconcerte à première vue celui qui n'est pas familiarisé avec les appellations arabes. Mais, en l'absence du nom de famille chez les Arabes, il est bien nécessaire, pour qu'une personne soit parfaitement désignée, d'ajouter à son propre nom celui de ses ascendants ou de ses descendants jusqu'à ce que toute confusion avec d'autres personnages de même nom soit impossible. La formule qui désigne notre philosophe nous apprend qu'il reçut à sa naissance le nom de Yahyâ (Jean), que plus tard, devenu père de famille, on lui donna, selon l'usage, le surnom tiré d'un de ses fils, xière de Zahariyâ, que son père s'appellait ' Ad't^ son grand-jjère Hamkl, son arrière- grand-père Zal;ariyû. Il mérita auprès de ses contemporains le sohrùjnet d'al-Mantiqt, le logicien, par son habileté dans la dialectique; le nom eiJi)iique, et- TaJcrW, le Tahr'de, nous indique la ville d'origine.
Sur sa famille, les historiens nous ont laissés dans une ignorance absolue.
Takrît, l'ancienne Martyropolis(l), où il naquit en 893, et où il fit probablement ses premières études, est située
(l) AssÉMANi, T. I, {){). 117, 174 ; Gams, p. 4o7.
sur lu rive droite du Tigre, ù peu près à égale distance de Mossoul et de Bagdad. Assise sur un plateau qu'entoure une riche oasis et qui surplombe à pic les rives du fleuve, couronnée par un château - fort célèbre, où devait naître plus tard Saladin, le héros de la troisième croisade, elle fut une des places les plus importantes des Khalifes et garda, jusqu'à Tamerlan, sa renommée de « boulevard inexpugnable des Arabes indépendants» (l).
C'était encore un centre intellectuel important où les discussions théologiques et philosophiques étaient en grand honneur, non seulement entre chrétiens de diverses sectes, mais encore de chrétiens à musulmans. C'est à Takrît, dans l'église surnommée la Verte que Mas'oûdi eut avec le chrétien Aboû Zakariyâ Denkha, « un philosophe très fort dans la controverse et très subtil », de nombreuses discussions sur la Trinité et sur d'autres dogmes chrétiens (2), On peut se représenter ce que devaient être ces conférences contradictoires : pendant que les deux adversaires étaient aux prises, les assistants faisaient cercle autour d'eux, accroupis à la mode orientale, le cou tendu, et suivant les péripéties de l'attaque et de la riposte avec la même attention que si l'on eût déroulé devant eux un conte des 3£ille et nue Nuits.
Trois confessions chrétiennes, nous l'avons vu, se partageaient l'Orient : les Nestoriens dominaient en Arménie et en Perse; les Jacohites., en Mésopotamie, en Syrie et en Egypte; \e& MelcJntes, dans les régions restées soumises aux empereurs de Constantinople. Takrît fut, depuis l'an 630 à 1231, le siège d'un évêque jacobite. Le maplirian ou primat y résida
(1) Dictionnaire de Géographie universelle de Vivien de Saint- Martix, t. VI, p. 496. Ailleurs T. I, p. 443, le même ouvrage a tort d'identifier Takrît (Tekrit), avec Blr ou Birtha qui était située sur la rive gauche de l'Euplirate.
(2) Mas'oûdî, Livre de l'Avertissement, traduction de CAitRA de Vaux, p. 21.3.