CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Jean Damasc('iie (1), n'a pu échapper à des adversaires du Christianisme aussi éclairés que Celse, Proclus, Jamblique ou Porpliyre. Le nom de ce dernier n'évoque guère pour nous que le commentateur d'Aristote, le biographe et le continuateur de Plotin ; mais c'était, pour les Chrétiens des IIP et IV^ siècles, un des noms les plus odieux. Les Discours contre les Chrrtiens, y^arà '/oiarianov lôyoi, en quinze livres, constituaient une véritable synthèse de toutes les objections historiques et philosophiques que Porphyre opposait au Christianisme. Ils méritaient à leur auteur d'être qualifié d'ennemi capital de la foi, dans un édit que l'empereur Constantin publiait contre l'hérésie arienne (2),
Et Porphyre, notons-le dès maintenant, a fait école chez les Arabes, puisque nous voyons, au IX® siècle, le célèbre philosophe al-Kindi écrire un traité contre la Trinité, en se réclamant de la seule doctrine philosophique de VTsagoge.
Quand l'attaque fut péripatéticienne, la défense dut l'être également. L'aristotélisme entra dans l'apologie des premiers siècles, comme l'on y a introduit, de nos jours, la géologie, la critique des textes ou l'histoire. Deux doctrines opposées ne peuvent efficacement se mesurer qu'en se mettant sur le même terrain, où bientôt elles produisent l'une sur l'autre des réactions réciproques, chacune s' efforçant de s'approprier les points de la partie adverse qu'elle juge à sa convenance. Presque tous les docteurs de cette époque sont aristotéliciens, sauf que dans la forme de leurs écrits, ils conservent quelque chose de l'élégance platonicienne. Mais par voie de conséquence de ce contact du Christianisme avec la doctrine d'Aristote, péripatéticiennes seront bientôt les hérésies.
(1) âai^uàvwv tvQrjjuu axoitivôv. Contra Jacobitas, T. I, p. 144U.
(2) HoçcpvQio; ô Tïji Otoati^tCaç èx^Qo.; avvTc<y/.iaxa naocoofia xarù trjç @çi]axeic(ç avaji]aâ/.iivoç. Sockate, Hist. écclés., L. I, C. IX, p. 87; (édition Migne).
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<s Basilide, nous dit Origèiie, a tiré son hérésie des théories d'Aristote qui lavaient ébloui ; c'est la doctrine du Stagyrite qu'il nous propose, et non la doctrine du Christ » (1).
Au troisième siècle, Artémon et Paul de Samosate appellent Aristote au secours de leurs erreurs antitrinitaires. Eusèbe les l)lAme vertement de faire trop de cas de ce pliilosoidie, de mépriser la simplicité de l'Ecriture et d'étourdir leurs auditeurs par l'éclat de leurs syllogismes (2).
Les sectes si nombreuses, Ariens, Nestoriens, Monophysites, Trithéistes, Monothélites, Agnoètes tirent toutes leurs origines de distinctions aristotéliciennes, dont la fureur régnait en Syrie, en Cilicie, et sur les bords du Nil (o).
< Deux choses qui sont complètement en acte, avait dit Aristote, ne peuvent jamais être une seule chose en acte ■> (4). Tel est le point de départ de l'hérésie monophysite : pour que le Christ soit réellement un, il faut que les deux natures après leur union n'en forment plus qu'une seule.
Aussi, voyons-nous (jue les défenseurs les plus remarquables de cette doctrine sont d'ardents péripatéticiens(5) ;
(1) t^ç i] âàga BuaiXiii'âov xcd iht roTç AQiGToréXovç SôyiÀaoi xcnccnXa/iiç f| ai'Twv t),i' ai'çiaiv avréaTriCB . . . JoxiT vvv rù BciailtCSov u'ii ai(onccv bvTu l^oiaroTskovg tov ZTuytiQCTov âôy/ucacc ov Xçiarov. Contra haereses, L. YII, C. 1 et 14, T. YI, pp. 3293, 3295 : édition
MiGNE.
(2) Histoire ecclésiastique. L. Y, C. 28, p. -AQ ; édition Migxe.
(3) Renan, De j^hUosophia peripatetica apud Syros, p. 12.
(4) 'Aâvvajov yào ovai'av f| ovaiôjv iJï'cci ivvTraç/ovaôjv log ivTii-i/tài • rà yào âvo oÏTiog h'TtXt/iCcc ovâénoTi ïv îvrO.iXiîa. Métaphysiqiie, L. YI, C. 1.3, T. II, p. 553.
(5) Saint Jean Damascène leur reproche de faire d'Aristote un treizième apôtre et de mettre son enseig-nement au-dessus de celui des Saintes Ecritures : t/? xovto tîôv d^ioifôçcov tYçvjXB mônoTt ; eî m] nov TOI-' nuç' vuTv aytov 'Açiarioréh^v y'jiiîv, éç rçiaxaiâixaTov ûn6aTo).ox\ iiaaydyoïTi xcà rwv &ionvivaTMV toi' tiâw).oXûrQr,v nooaxQÎvont. Contra Jacohitas, C. 10; T. I. p. 1441.
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Jean Pliilopon ;ï Alexandrie, Sévrre d'Antioche, Sergius, évêque de Rasaïn, sont restés célèbres par leurs traductions et leurs commentaires d'Aristote.
Aucune secte, toutefois, ne contribua plus que les Nestoriens au développement de l'Aristotclisme. L'étude d'Aristote et l'hérésie nestorienne apparaissent ensemble chez les Syriens, c'est-à-dire au temps du concile d'Éphése (431). Elles prennent possession de la célèbre l'xoh des Perses à Édesse. Lorsque cet institut fut détruit, sous Zenon l'Isaurien (489), les Nestoriens se répandirent dans la Perse et fondèrent les écoles, bientôt très fréquentées, de Nisibe et de Gondisapour (1). C'est encore en Perse que se réfugièrent les philosophes exilés des écoles dAthènes ou d'Alexandrie, à la suite des persécutions de Justinien, en sorte que ce pays fut, sous Chosroès le Grand, le véritable refuge de la culture grecque (2).
Cet envahissement de la Syrie et de la Perse par des Nestoriens adonnés à l'étude d'Aristote, est un des faits les plus importants dans l'histoire de la philosophie, car c'est là qu'il faut chercher la véritable source de la philosophie arabe.
La communauté d'origine sémitique et presque de langage favorisa toujours les relations entre Syriens et Arabes. Même avant Mahomet, c'étaient des Syriens qui exerçaient la médecine dans la péninsule ; les royaumes de Hira et de Gassan, dans l'Arabie du Nord, étaient pleins de Nestoriens instruits qui sortaient presque tous de l'école de Gondisapour (o), 11 était encore nestorien al-Hârith ben Kalada, Pami et le médecin du Prophète (4).
Ce contact entre les deux peuples s'accentua avec la
(1) AssEMANi, T. III, pars II, p. LXXVII et seqq.
(2) Renan, De philos, perip. ap. Syros, p. 17.
(3) Caussin de Perceval, Essai sur Vhistoirc des Arabes avant l'Islamisme. T. II, pp. 144, 487.
(4) Aboû-l-Fabaj, p. 156.
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conquête ambe. Les semences de civilisation occidentale, répandues en Perse par les moines savants et les derniers philosophes grecs, furent recueillies et mises à profit par les Arabes, durant leurs premières incursions en Asie. Cependant, les progrès des lettres furent très lents sous la dynastie des Oméyyades. Cette famille, qui gardait les mœurs des anciens nomades, était peu sensible à la culture grecque {!), et avait-elle, d'ailleurs, le loisir de s'y intéresser, pendant qu'elle portait, en moins dun siècle, les armes musulmanes depuis llndus jusqu'à la Loire ?
Mais lorsque l'esprit persan, représenté par la dynastie des Abbassides, l'emporta sur l'esprit arabe, la philosophie et les autres sciences grecques pénétrèrent dans llslam. « Aussi, est-ce à Bagdad, la nouvelle capitale des Khalifes, la ville abbasside par excellence, qu'est le centre de ce mouvement intellectuel ; ce sont des Nestoriens et des affiliés du magisme qui en sont les instigateurs et les instruments. » (2)
Au khalife Aboû Ja'far al-Mansoûr qui s'occupait volontiers d'astronomie et de problèmes philosophiques, revient l'honneur d'avoir inauguré la grande époque des études arabes (3). « Par son ordre, on traduisit pour la première fois, en arabe, des ouvrages de littératures étrangères, Kalïla et Dimna, différents traités d'Aristote sur la logique, V Almarjeste de Ptolémée et plusieurs autres ouvrages anciens, grecs, romains, pehlvis, persans, syriaques > (4). Ses successeurs, Mohammed al-Mahdî et Hâroûn ar-Rachîd, imitèrent son exemple et attirèrent à leur cour les savants et les poètes qu'ils comblaient de bienfaits.
C'est surtout le fils d'ar-Rachîd. al-Mamoûn, le septième khalife de la maison d'Abbâs, ({ui, durant les vingt an-
(1) Aboû-l-Faraj, p. 235.
(2) Renan, Averroès, p. 91.
(3) AboiVl-Faraj, p. 235.
(4) Mas'oûdî, Prairies d'or, T. VIll, p. 291.
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nées de son règne, dune splendeur sans égale, s'appliqua à terminer l'ouvrage commencé par son aïeul al-Mansoûr (1).
Très intelligent, esprit curieux et libéral, même un peu sceptique, grand ami des livres, ce prince fut un Auguste et un Mécène pour les littérateurs, les savants et les artistes. Les chroniqueurs nous ont fait le récit de la célèbre vision d'Aristote qu'il eut en songe, à la suite de laquelle il envoya une mission scientifique dans l'empire grec, pour y recueillir, à grand prix, les livres de philosophie, de médecine et de mathématiques (2). Il avait déjà fondé à Bagdadj vers l'an 832, une sorte d'académie, Baït al-hihma, la Maison de la sagesse, qui était, en réalité, un bureau officiel de traduction. A la tête, il mit un homme éminent, l.lonéin ben Isliaq, parfaitement versé dans la langue grecque, qui, avec d'autres collaborateurs (3), presque tous Nestoriens comme lui, entreprit et mena à bonne fin la traduction, en syriaque ou en arabe (4), d'Aristote, de Platon, d'Euclide, de Galien, d'Alexandre d'Aphrodisias (ô).
Mais aucune de ces versions ne fut considérée comme donnant un texte définitivement établi. Les savants qui vinrent après, utilisèrent les travaux de leurs devanciers,
(1) Ai!oû-l-Fara.t, p. 235.
(2) Fihrist, p. 243. — Osaïbi'a, I, pp. 186, 187.
(3) Parmi les collaborateuis de Ilonéin, il convient de rappeler son fils Isl.ia<j, et son neveu Hobéich. Ce triumvirat des Honéin a traduit ou commenté presque toute l'œuvre d'Aristote.
(4) Beaucoup de traductions ont été faites directement du grec en arabe. On ne trouve pas de traductions arabes relatives aux sciences mathémati(jues venant de traductions syriaques. Mais lorsqu'il existait déjà d'anciennes traductions syriaques de traités philosophiques, par exemple de ï'Organon, les traductions arabes furent souvent faites sur le syriaque, soit parce que les traducteurs ignoraient le grec, soit, surtout, parce qu'il était plus facile de faire passer en arabe un texte syriariue, la parenté entre les deux langues se prêtant à un véritable décalque.
^5) Osaïbi'a, I, p. 188 et suiv.
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comme l'on se sert de nos jours des traductions déjà existantes, pour traduire de nouveau Cicérou ou Virgile, et c'est ainsi qu'un siècle plus tard, nous voyons Aboû Bichr Mattâ, Yaliyû ben 'Adî, Aboû-1-Faraj ben at-Tayib traduire une seconde fois Aristote, Théophraste, Alexandre, etc., ou corriger les versions anciennes (1).
Jusque là, les Syriens n'avaient connu que VOrganow, les traducteurs d'al-Mamoûn sont maintenant en possession de toute l'œuvre d'Aristote, et le champ des travaux philosophiques va en être considérablement accru. « Le peuple même prend goût à ce genre de spéculations ; l'étude de la dialectique devient à la mode ; chaque école écrit des ouvrages pour soutenir les doctrines qu'elle professe. » (2)
Ainsi, l'Aristotélisme présente une suite ininterrompue depuis l'Ecole d'Alexandrie jusqu'aux Syriens, et des Syriens aux Arabes (3). Suivant la remarque de Rexan (4), ni les Arabes, ni les Syriens n'ont choisi Aristote; ils l'ont reçu parce qu'on le leur montrait; ils ont suivi et imité les Grecs. Du reste, Aristote peut être facilement compris par tous les peuples ; il est positif; il a reçu de la nature et développe dans ses œuvres les vrais talents communs à toute l'humanité ; Platon est trop grec pour être goûté par des barbares ; VOrganon est accessible à toutes les
(1) En parlant des versions de Ben 'Adî et d'Aboû Bichr, Renan s'exprime ainsi : « Hi duumviri totum Aristotelem denuo ex grppco syriace, et ex syriaco arabice verterunt simulque Theophrastum, Alexandrum Aphrodisanim , Theniistium, Syrianum, Ammonium, etc. Syriacft' ipsorum versiones omnino perierunt, arabica* vero vulgatissima' ferebantur, liis([ue usi sunt Alfarabius, Avicenna, Averroes ceterique philosophi. » De philos, pcrip. ap. Syros, p. 60.
(2) Mas'oûdî, Prairies d'or, T. VIII, p. 301.
(3) Les Arabes n'ont pas ignoré ces grandes lignes de l'histoire de la philosophie d'Aristote, ni l'emploi qu'on avait fait de cette philosophie contre le Christianisme ou dans l'apologie chrétienne. Voir la biographie d'al-Farfibî dans Ben Abî Osa'ibi'a, II, p. 135.
(4) Averroes, p. 93 ; De philos, perip. ap. Syros, p. 8.