CHAPITRE IV
DU cniTEnri'M de la vérité, ou du fondement de LA CERTITUDE,
§ I. Sa notion.
Chercher le critérium de la vérité, ou le fondement immuable de la certitude, c’est chercher nne raison, qai, en aucun tems, en aucun lieu, ne puisse tromper l’étre intelligent: c’est chercher, en un mot, une raison infaillible. Cette raison souveraine, qui a sur toutes les intelligences finies, une autorité suprême, n’est autre, que la raison infinie; que la raison de l’être immuable, nécessaire et absoju.
Mais celle raison immuable de l’être infini, peut-elle se livrer toute entière, à une intelligence finie? évidemment non. Parce qu’étant dans l’être infini, l’expression de sa substance totale et complète; pour entrer toute entière, dans une intelligence créée, il faudroit à celte intelligence, nne capacité infinie de raison; chose absurde cl impossible tout ensemble. Donc, nulle intelligence créée, ne possédera jamais la certitude absolue ou infinie; elle n’y parlicipero que sous un mode de limitation. En outre, la raison éternelle, ne peut se rendre parlicipable à nne intelligence finie, qu’en se limitant, pour ainsi dire, elle-même; ou qu’en .se livrant aux intelligences sous un mode de limitation conforme à leur nature. Le verbe hu-
l4a - ÉLKMËNii UE PBILÜSOPniE.
main, est le mode de celle limilation, qui rend le verbe infini participable à l’humanilé.
Mais si l’humanilé ne participe h la raison infinie, que sous un mode nécessairement limité, comment peut-elle posséder la vérité absolue? comment peut-elle la transmettre aux intelligences qui vivent dans son sein ? Comment chaque intelligence peut-elle être assurée qu’en participant à la raison de l’humonité, elle participe à la raison infinie, elle a dans la raison de l’humanité un critérium infaillible de vérité?
§ Il
Comment l’humanité, qui ne participe à la raison infinie que sous un mode de limitation , peut-elle posséder la vérité absolue?
Cette question est identiquement la même que celle-ci: comment l’Église catholique, collection nécessairement finie, d’être finis, qui ne participe, non plus, à la raison infinie, que sous un mode de limilation, peut-elle posséder la vérité absolue !
Quand nous ne comprendrions en aucune manière, la raison de ce fait, nous sommes forcés d'en admettre l’existence, sous peine de tomber, comme hommes et comme catholiques, dans un scepticisme absolu. Car, si le genre humain, pas plus que l’Kglise, et l’Église pas plus que le genre humain, ne possèdent la vérité absolue, quoi qu’ils n’y participent que sous un mode de limitation, il s’ensuit rigoureusement, que la raison infinie n’a aucun moyen de se communiquer aux intelligences; qu’elle ne peut en aucune manière, les rendre certaines de sa présence au milieu d’elles, ni de son action dans l’univers. Que les in-
KLÉMKKS DK PIIII.OSOPniF..
tniligenccs, en un mot, ne peuvent ni la connoitre, ni se connoltre certainement, infailliblement. Ici, sans doute, SC retrouve un mystère profond, impénétrable; celui de la coexistence simultanée, de l’infîni et du fini, de la réalisation extérieure du fini, et de son union avec l’infini, dont il n'est que la limitation. Pour résoudre ce double mystère, il faudroit pénétrer pleinement la nature interne de l’infini et du fini; c’est- è-dii'c, qu’il faudroit être doué d’une science infinie.
Essayons toutefois, de nous former quelque idée, du mode, par lequel, le genre humain, participe à la raison de l’étre infini-
L’être infini se comprend pleinement, par sa pensée, par sa parole ou son Verbe, expression complète de sa substance. Le Verbe divin enveloppe et pénètre toute la nature de l’élre infini; U est la raison infinie de son être, puisqu’il voit tout ce qui constitue radicalement l’être absolu, immuable, nécessaire, éternel; il est en un mot, la lumière qui éclaire toutes les profondeurs de l’être infini. Forme éternelle de l'êlre il voit distinctement togs les degrés de limitation qu’il peut prendre, pour devenir la forme vivante et réelle; hors de l’être infini, de toutes les intelligences et de tous les mondes possibles. Or. la forme par laquelle il se communique à l’humanité, c'est le verbe humain, dons ce qu'il a d'inaltérable, d'universel, de perpétuel, d'immuablement un. Le verbe humain, ou la parole humaine, considérée dans son unité, dans son universalité, dons sa perpétuité sociale, ou dans les vérités qu’elle a conservées partout et toujours au milieu des formes innombrables des idiomes qui la manifestent, sans l’altérer jamais radicalcmeni; voilé l’écho de la parole éternelle.
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■ 44 KLÊUKKS 1)8 PRILOSOPHIC.
f,e vei'bt humain, forme essenliellc de l’humanité tonteentière, est le reflet du verbe infini. Ainsi, le genre humain participe, par la parole humaine, dans ce qu’elle n d’immuable; à celte parole substantiellement infinie, qui est la raison infinie et radicalement infailfible de l’être absolu.
• Et voilé comment, et par quoi, l’humanité possède la raison infinie. Cette parole humaine, en individualisant dans chaque homme, ne sauroil être, en tant qu’individuelle, un critérium de vérité, on une manifestation certaine de la raison infinie; car, bien qu’elle ne soit, en s' individualisant, qu’un reflet de celte raison infinie , qui descendant des hauteurs de l’éternité, parvient jusqu’à lui, en passant par les degrés divers du monde des intelligences; comme elle est soumise à l’activité individuelle de son être, s’il ne lui est pas donné de l’anéantir, il peut en obscurcir la lumièrè, en dépraver, en troubler les rapports. D’où il résulte, que manquant pour lui, quand il s’isole de la parole universelle, de ce caractère d’unité et de permanence, qui est la forme humaine de la raison infinie, il ne peut jamais dans cet état d’isolement, savoir, s’il participe à In certitude définitive, ou à la raison infaillible, infinie.
De deux choses l’une; ou l’humanité, en participant, par la parole universelle permanente et immuable, à la raison du Verbe infini possède la certitude, la vérité définitive, infaillible en un mol, ou elle ne possède que l’erreur. I
Dans le premier cas, le fondement de la certitude, est pour chaque raison particulière, dans la raison de l’humanité; et dans le second, les intelligences sont condam-
ÉltMENS DE PHlLOHÜPniE.
nées à errer éternellement, dans le vide ténébreux du doute absolu. Car, si la voix de l’univers, dans ce qu’elle a d’immuable, d’inaltérable, et d’uniformément un, n’est cependant que l’immuable écho de l’erreur, quel moyen reste-t-il à la raison de l’individu, pour échapper à la nuit d’un scepticisme inévitable ? donc la base, le fondement de la certitude, se trouve, dans le verbe humain considéré dans ce qui le constitue la forme inaltérable de C humanité.
Comment chaque intelligence, peut-elle être infailliblement certaine, qu’en participant à la raison du genre humain, elle participe à la raison infinie?
Comment chaque fidèle, dans l’église catholique, peutil 'être infailliblement sûr, qu’en participant h la raison, ou ^l’enseignement de l’Eglise, il participe h la raison ou à la certitude absolue? Ces deux questions sont identiques.
Le genre humain, organe fini, de la raison infinie, la reflète dans l’univers, par l’unité, la perpétuité, et l’universalité de son témoignage et de ses croyances; comme l’Église catholique, organe fini en soi, du Verbe fait-chair, manifeste infailliblement, les oracles de la sagesse éternelle, par l’unité, l’uniformité, et la perpétuité do sa foi, et de son enseignement.
Si l’homme, en tant qu’homme, ne peut être certain de la vérité absolue, en s'unifiant avec la raison de l’humanité; le fidèle, ne sauroit non plus, être certain do la vérité catholique, en s'unifiant aux croyances, et au témoignage de l’Église.
ÉLKUENS DE PIIII.ÜSOPHIE.
Ainsi, de quelque manière que naisse la certitude absolue, dans l’individu comme dans le Adèle; l’iiu et l’autre sont certains de posséder la vérité.
Toute la question est de savoir, si l’homme peut se mettre en communication directe, avec la raison du genre humain, et s’il peut s’assurer certainement, qu’il participe aux croyances universelles, immuables et unil’ormes de l’humanité.
Que l’homme puisse se mettre en communication directe avec le verbe humain, dans ce qu’il a de fondamental, d’immuable et de permanent ; cela s’établit par un fait incontestable, savoir: qu’il n’y a pas un seul homme, dons l’univers, qui ne possède, è un degré quelconque, au moins suflisant à la conservation et au développement de son être, les élémens primitifs de la raison de l'humanité. Chez tous les peuples, chez tous absolument, on retrouve une même conscience, une législation morale, fondamentalement la même, et des croyances que les passions ont diminuées, mais qui, malgré les altérations qu’elles ont subies, n’en demeurent pas moins essentiellement les mêmes.
L’homme peut-il s’assurer infailliblement, qu’il participe aux croyances immuables de l’humanité?
De la même manière que le fidèle peut s’assurer infailliblement, qu’il participe aux croyances immuables du catholicisme. En se soumettant, avec une foi entière , à l’autorité du sens-commun, comme le simple fidèle se soumet avec une foi entière, à l’autorité de l’Église.
Demander si l’homme peut s’assurer infailliblement, s’il participe aux croyances imtnuables de l’humanité, c’est comme si l’on demandoit, s’il peut s’assurer infailliblement, do l’cxistcnce du genre humain. — La question ainsi
ÉLK.MKNS DE PHILOSOPHIE.
|)Oséc, se résout invinciblement par un fait palpable. Il n’est pas plus difficile à l’individu de s’assurer certainement, des croyances universelles, perpétuelles, et uniformes du genre humain, que de l’existence même du genre humain.
Mais, n’est -ce pas par sn seule raison, que l’individu s’assure de l’existence du genre humain, comme de ses croyances ? Pas plus que le simple fidèle,' ne s’assure par sa seule raison, de l’existence et des croyances de l’église catholique.
Ici, deux choses se confondent trop souvent dans l’esprit, et deviennent la source de ce sophisme eartésien: l’ordre passif ou l’ordre des croyances, l’ordre de foi en un mot: et l’ordre d’activité individuelle. L’homme eonnoit le scns-commuii, par voie d’autorité, par voie d’enseignement ou do tradition; comme le fidèle connoît l’église, les croyances de l’église, par voie d’aulprité et de témoignage. L’homme individuel,' comme le simple fidèle, trouvant dans son moi passif, les notions du senscoiumun, et les croyances catholiques; exerce sur ces notions et sur ces croyances, l’activité de son moi; mais il n’en est pas juge; puisque ces notions générales et catholiques, sont la matière et l'élément nécessaire de son activité mêmé; le moi actif agit, opère, avec, sur et par ces notions; mais jamais sans elles; ces notions communes, fécondent son être, éternellement stérile sans elles. Et du moment, où l’étre raisonnable , ne voudroit chercher qu’en soi , le principe et la règle de son activité personnelle; dépouillé soudain, du moyen de toute opération iiitcllectuellc, il rentrerait d.vns un vide absolu.
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Él.ÉMEMS UE rUILOSOPHIE.
Loin donc, que la raison de l'individu considérée dans scs rapports avec le sens commun, trouve en soi le critérium de la certitude, elle ne peut s’isoler un instant de l’nutorilé du genre humain, qu’en renonçant h la vie de l’intelligence, qu’en se rendant coupable d’un suicide moral.
Qui ne voit d’ailleurs, qu'en admettant l’hypothèse absurde, que c’est par sa seule raison que l’individu connoit la raison générale, il faut de deux choses l’une: ou que sa raison individuelle soit la base immuable du vrai , qu’elle soit infaillible par conséquent; ou qu’il n’y ait aucun moyen donné à l’homme, pour parvenir certainement h la vérité; puisque n’étant doué que d’une faculté limitée ou faillible de connoître, jamais sa seule raison, ne sauroit engendrer par scs seules forces, une certitude définitive ou absolue. Ainsi les défenseurs de la raison individuelle, ont à choisir entre l’absurdité, ou le doute complet. 11 faut de toute nécessité, qu’ils proclament la raison de l’individu infaillible; ou qu’ils déclarent, que la vérité est à jamais dérobée è nos investigations.
Admettez au contraire, que l'humanité reflète dans ses croyances universelles et permanentes, la vérité infinie; qu’en elle seule par conséquent, se trouve le critérium définitif de la vérité . ou le plus haut degré de certitude, où il soit donné à l’homme de parvenir ici-bas; dès lors, la raison individuelle a une base inébranlable de certitude, une règle infaillible du vrai.
Les partisans de l’infaillibilité individuelle delà raison, objectent i“ que le genre humain a erré plusieurs fois; qu'il a cru long-temps, que le soleil tournoit autour de la terre; qu’il a refusé de croire aux Antipodes. u° Que
ÉLÉMEHS DE PBILOSOPRIE.
le polythéisme a régné universellement. Ces objections tendroient à établir que h) raison générale a varié, qu’elle n’est pas infaillible par conséquent; ou en d’autres termes, que V universalité, n’est pas un des caractères immuables du vrai. Or, admettez cette supposition, et vous voilé conduit nécessairement au scepticisme; car, si la raison générale est faillible; h plus forte raison la raison particulière, qui no se forme, qui no se développe, qui ne vit, que dans elle et par elle. Ces objections, du reste, ne sont que des sophismes.
Le mouvement du soleil autour de la terre, renferme évidemment deux choses : le phénomène, et l’explication du phénomène. Le mouvement apparent du soleil autour de la terre, voilà ce qui repose sur l’attestation du genre humain, voilà ce qui est énoncé dans toutes les langues. L’explication du phénomène est de l’ordre de conception, de l’ordre contestable, par conséquent. Aussi, Copernic n’a fait qn’un système, dont rien ne démontre absolument, infailliblement la vérité; tandis que le mouvement apparent du soleil autour de la terre, est infailliblement vrai, pareeque l’univers l’alTirmc. La question des Antipodes n’est non plus, qu’un fait, longtemps ignoré du genre humain, et dont l’existence attestée par le témoignage universel, est maintenant incontestable.
Reste l’objection du polythéisme.
Le polythéisme est la croyance de la pluralité des dieux. Pour que cette objection en soit une, il faut qu’elle établisse deux choses :
1° Que le polythéisme, ne se lie radicalement à aucune vérité, a® qu'il a été «iniverscl.
Observons d’abord, que nul peuple dans l’univers, n’a
ÉLKMEnS DE EHILU.SUPIIIE.
juniais imaginé, qu’il existât plusieurs dieux, tilernr/j, infinis, toul-puissans. Le polythéisme n’a été évidemment, que l’altération des croyances catholiques, sur l’existence des anges bons et mauvais, et des hommes justes et saints, appelés souvent dans l’écriture meme, des dieux. L’idolâtrie étoit un adultère, une superstition sacrilège, la profanation coupable du culte et de l’adoration qui ne sont dus qu’au Dieu suprême, éternel, infini. Les dieux célestes, terrestres et infernaux des païens, étoient soumis au Dieu immortel; dont le nom, pas plus que la croyance, n’ont cessé un seulmomcnt d’être reconnus dans l’univers.
, Au fond du polythéisme, nous retrouvons des croyances traditionnelles plus ou moins altérées par la raison individuelle et par les passions nationales. Diminuta; sunt verilales à filiis hominttm : Un Dieu suprême, toujours éternel, immuable, infini, toujours un; et des myriades d’esprits particuliers, auxquels les nations païennes rendirent des cuites sacrilèges, aussi variés, aussi divers cl aussi mobiles, que les passions qui les avoient asservies. L’universalité de ces superstitions idolâtriques , n’altéra pas plus l’unité fondamentale, cl l’universalité perpétuelle des croyances du genre humain; que l’universalité des crimes divers, n’altére fondamentalement la loi. morale, dont ils sont la violation.
En outre, chaque peuple, chaque famille, avoit chez les nations païennes, des superstitions diverses, changeantes; comme chez les protestans chaque peuple, chaque famille, a ses idées religieuses aussi fugitives, aussi variées, que la raison qui les enfante aujourd’hui, pour les abandonner, demain. Donc, point d’universalité réelle, jioinl de symbole
élÉNENS DE riIlLOSÜPniE.
îdenlique et nnivcrsel, sur la mcoie erreur; pas un Dieu particulier des païens , universellement reconnu pour tel, au même titre: avec le même brevet dediviniU; donc, point d’universalité proprement dite : donc, point d’objection contre le fondement de In certitude.
Ajoutons, que lês croyances catholiques, sont demeurées au fond de toutes les perturbations intellectuelles et morales, que nous apercevons dans l’univers ; comme la parole demeure immuablement la même , quoique l’activité du moi individuel , en fasse perpétuellement, un instrument d’erreur et de crime , adultérantes verbum.
La sainteté et la justice infinies, ont subi une altératioi> profonde dans l’esprit des nations idolâtres , aussi bien que la vérité, que la beauté infinies; mais la justice et la sainteté infinies, n’ont pas plus péri complètement, an sein dupaganisme, que la vérité, que la beauté, n’ont péri complètement dans les systèmes philosophiques , et dans les arts de ces nations corrompues.
Le vrai Dieu, le vrai culte, les véritables croyances, se retrouvent au fond des superstitions idolâtriqiies, comme la vérité, et comme le beau littéraire, se retrouvent an fond des spéculations philosophiques et des créations païennes sur le vratet sur le beau : donc, il est impossible de trouver, dans la durée du paganisme , une objection réelle, contre le critérium de certitude que nous avons établi invinciblement.
On dit cependant; la doctrine du sens conmiun est nouvelle, donc elle est fausse. »
On dit cela, mais on dit une sottise. Car, en quoi con-
l5a ÉLÉMEK8 DE rUILOSOEHIE.
ïistc i'ondamenlaleaicnt notre doctrine ? Elle consiste à dire:
1° Que la raison du genre humain est infaillible. s° Que la raison de l’individu est faillible.
Or, ces deux propositions sont de tous les temps, et de tous les lieux ; donc, notre doctrine n’est ni plus ni moins nouvelle, que le genre humoin lui-méme, dont on ne peut contester l’infaillibilité, sans se déclarer fou ou sceptique.
ÉLEMEIfS DE PfllLOSOPHIE-
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