‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 10 sur 56 · SON AVÈNEMENT · texte numérisé non relu

SON AVÈNEMENT

Louis de Malc n*avaU pas encore atteint sa seizième année (i), quand il succéda à son père; il était fort beau (2) et ce s'a toujours porté prudemment, vertueusement et magnanimement » dit d*Oudegherst (3); mais ce n*est pas ainsi que presque tous les historiens ont jugé ce prince. Meyer (4) et d'autres auteurs (&)

(1) Il était Dé au château de Maie le 35 novembre 1390. (d'Oudbgherst» II. 471).

(2) SnU corporis venustate decorui. [Chronique de Flandre, citée par Kbrttn, UI. 314).

(4) a Lttdovicus princeps cam esset in flore etatis sue, ad oQinem se voluptatem ac delicias (proh doior) convertit. Cantorîbus imprimis omnisque generîe musicis, ingeniotisqne. voluptatum inventoribus maxime dilectabatur. Quicquid libitum erat licere sibi putabat. Scoitationes et adulteria pro ludo duxit. n (Mbtbr. Edition de 1516, Anvers, p. 156, ann. 1353.)

(5) « On ne lui connaissait, » dit Lbolat, (t. IH, 495) « pas moins de onze bâtards, garçons et filles, élevés, nourri» et dotés sur son trésor. Il aimait à se voir entouré d^astrologues, de jongleurs et de baladins de toute sorte; il faisait venir à grands frais, des pays lointains, des bétes rares et curieuses, surtout des singes et des perroquets qu'il affectionnait beaucoup; il entretenait trois fous, un nain, une multitude de chiens et de faucons » — sans parler, comme l'affirment divers auteurs, d'un essaim de mignons et de dames de mœurs légères. — « Ses valets n'étaient occupés qu'à composer des mascarades et des diverjtissements,

ont, au contraire, qualifié très durement sa conduite privée et politique.

D*après ces tiistoriens, Louis de Maie était un prince voluptueux, libertin et débauché; obéissant, sans retenue aucune, à ses passions pour les femmes, il se croyait tout permis et se faisait un jeu de violer toutes les lois de la morale; il ne laissa qu'une tille légitime, Marguerite de Maie, mais les chroniqueurs citent les noms de onze de ses bâtards, la plupart adultérins.

Louis de Maie, énervé et ramolli par les plaisirs, gouverna sa seigneurie d'une manière déplorable ; entouré de ménestrels, de baladins, de femmes évaporées et de jeunes libertins, il méprisait les conseils des* vieux chevaliers qui avaient été les fidèles amis de son père et du comte Robert, et ne se laissait guider que par les jeunes et nobles débauchés, compagnons de ses orgies ; sans initiative personnelle, s'il s'occupa parfois du gouvernement de la Flandre, ce fut surtout pour y exécuter les ordres dés rois de France. Dès son avènement, et durant tout son règne, le comte Louis, entêté et dur, se montra fourbe, sous prétexte detre habile, et c'est par des moyens astucieux qu'il chercha presque toujours à substituer aux libres institutions des communes et du pays de Flandre le régime autoritaire de la politique française.

Ce portrait, esquissé d'après des chroniques du temps, est loin, on le voit, de rappeler les appréciations de d'Oudegherst; il est cependant ressemblant: l'histoire le prouve.

ploB 00 moins déshonnétes. On conçoit toat ce qu'une telle cour et un tel prince devaient dépenser d'argent. Bien que les revenus de ses domaines fussent considérables, Louis était toujours obéré, toujours aux expédients, n

Quand Louis de Maie monta sur le trône, les guerres et les troubles intérieurs avaient exercé une action délétère sur la situation matérielle du comté. Dès 1330, un grand nombre de riches marchands dTpres, favorisés par les rois d^Angleterre (i), avaient émigré au-delà du détroit; à vrai dire, la Hanse de Londres (s) existait encore (s), mais Ypres n*était plus, comme aux XIP et Xni^ siècles, la métropole industrielle de la Flandre. Ses drapiers avaient été rudement frappés et presque tous ruinés après la révolution dite la CokertUle (4) (i280-i28l). Dès lors, le courant de Témigration ouvrière fut de plus en plus actif; puis, à la suite des invasions françaises ou de révoltes intérieures, les tisserands et foulons Yprois avaient été souvent décimés ; un grand nombre de ces travailleurs venaient encore, après la bataille de Gassel (1328), d^ètre condamnés à mort ou exilés en France, au-delà de la Somme (5). Ces émigrés et ces bannis avaient transporté à rétranger Tindustrie drapière « sur laquelle la ville d'Ypres avait été d'ancienneté fondée. » Vers le milieu du Xiy*' siècle, la fabrication et le commerce des draps étaient ainsi grandement en décadence et afin de les sauver d*une ruine complète, Louis de Nevers avait, depuis 1322, été obligé d*accorder un monopole odieux, à la grande draperie d*Ypres, pour la protéger contre les petites draperies villageoises du Westland (e)/

(1) Ârch, Tp. Inv. 52, 102, etc.

(2) Warnkœnio, II. 506.

(3) Id. II. 211.

(4) Arch. Yp, Inv. 137.

(5) Arch. Tp.'Inr. 430.

fi] Arch. Yp. Imv. 363.

Ypres n'était donc plus en 1346, comme aux siècles précédents, l'une des plus opulentes cités de la Flandre! mais à aucune époque peut-être, le mouvement politique n'y avait été plus vivace. Après de longues luttes, les gens des métiers plébéiens venaient de conquérir, sous le gouvernement de van Ârtevelde, le droit de participer, avec les grands, à la direction de^ affaires publiques; pleins d'ardeur, ils dominèrent bientôt la commune; alors, fiers de leur récente émancipation, ils jalousèrent trop souvent « les bonnes gens », appartenant aux classes plus élevées et dédaignèrent les conseils de ces « prudhommes », expérimentés en l'art d'administrer et de gouverner. Bientôt la communauté, sous la pression des classes populaii*es, constaoïment agitées, adopta une politique plus énergique que prudente, donc moins habile que jadis, et plus d*une fois la passion prima la raison; alors on commit des fautes que la politique froide et calme, mais ferme et constante d'autrefois, aurait évitées. Le comte Louis, conseillé et secondé par le roi de France, profita de ces fautes, tantôt habilement, tantôt avec son astuce innée, pour faire triompher sa politique antinationale. C'est ainsi que les classes populaires momentanément dirigeantes compromettent souvent, par des violences irréfléchies et prime-sautières, les institutions mêmes, qu'elles cherchent avant tout à maintenir et à sauvegarder.

Il pouvait être utile de crayonner le portrait de Louis de Maie et de caractériser la situation matérielle et politique de la commune d'Ypres, en 1346, avant de rappeler divers épisodes du long règne de ce prince, le constant adversaire de nos institutions nationales, et d*esquisser l'histoire de notre commune qui chercha

constamment aussi à défendre ses franchises et ses libertés. Quand on assiste à la représentation d'un drame, on aime à connaître ses principaux acteurs et la scène, où doivent se jouer les actes les plus émouvants de ce drame.

Après sa défaite à Crécy (36 Août 1346), Philippe de Valois s'était réfugié à Amiens; Louis de Maie Vy rejoignit bientôt. Le roi ne pouvait ignorer que les députés des communes avaient laissé entrevoir. Tannée précédente, au roi d'Angleterre, la possibilité d'unir une de ses QUes à l'héritier présomptif du comté dé Flandre. Dans l'espoir sans doute d'entraver ces projets, en tous .cas pour s'assurer les services d'un vassal puissant, Philippe de Valois se hâta de s'attacher le successeur légitime de Louis de Nevers par des liens de vassalité; il l'appela donc sans retard à lui faire acte de foi et hommage. Le jeune prince avait été armé chevalier, suivant des chroniqueurs, immédiatement après, selon d'autres, avant la bataille de Crécy; il reçut l'investiture de son comté, à Amiens, dès le 3 septembre (1346). Le jeune vassal fut ensuite conduit à Paris par son suzerain.

Après la bataille, les anglais et les flamands, qui les avaient rejoints dès le commencement de cette campagne, continuèrent à guerroyer en Artois: les milices d'Ypres et des autres bonnes villes assiégeaient Béthune et de son côté, Edouard III avait investi Calais. — On connaît les divers épisodes de ce siège mémorable, notamment par le dévouement héroïque d'Eustache de Saint Pierre, raconté, en termes émus, par

Froissart (i): — Mais bientôt, les anglais n*ayant plus à redouter un retour offensif de l'armée française, mise en pleine déroute, nos milices rentrèrent dans leurs villes, et les gens des métiers y reprirent pacifiquement leurs travaux» après avoir déposé leurs bannières dans le beffroi de leur commune.

Au début du nouveau règne, les bonnes villes se préoccupèrent d'abord des mesures à prendre pour assurer le maintien de leur alliance avec TÂngleterre, mais avant tout, pour mettre désormais les institutions des communes et du pays à Tabri des attaques éventuelles de leur nouveau seigneur; elles avaient refusé oaguères de laisser « deshireter » Louis de Nevers de son comté, quelque Léliaert qu'il fût; après sa mort, reconnaissant les droits héréditaires de son « joene fil et droit hoir, Loeis », elles s'empressèrent d'envoyer en France des députés chargés d'inviter leur nouveau seigneur à venir prendre possession de son comté.

Le jeune prince élevé par sa mère, (ille d'un roi de France, avait longtemps séjourné à la cour de Paris; en ce moment encore, il était pour ainsi dire tenu en tutelle par Philippe de Valois. On assurait aussi qu'il avait combattu à Crécy contre les anglais et les flamands, même qu'il était tombé blessé, sur le champ de bataille, à côté de son père mourant. Imbu des idées de la politique française, le nouveau seigneur ne suivrait-il pas les traces de son père Léliaert? comme lui, ne serait-il pas « partisan du Lys? » dès lors, respecterait-il et 'les libres constitutions des communes, et leur alliance avec les anglais? Les bonnes villes crurent donc qu'il serait prudent de

(1) Cité par Kkrvtn, III. p. 332.

charger leurs députés de dictef au iils de Louis de Nevers, des conditions garantissant le maintien de ces constitutions et de cette alliance, avant d'inviter le nouveau seigneur à franchir la Lys, pour faire sa joyeuse entrée dans ses bonnes villes, comme droiturier seigneur du pays.

Nos députés reçurent en France Taccueil le plus gracieux et le plu^ empressé; leur démarche comblait les vœux de Philippe de Valois; elle semblait devoir assurer le triomphe de sa politique. Edouard 111 pourrait-il maintenir son alliance avec les flamands et même conserver son influence dans le comté, quand la couronne comtale, qu'il avait ambitionnée un instant pour son propre tils, serait posée, à la demande des grandes communes elles-mêmes, sur la tète de Louis de Maie, déjà tout dévoué à la France?

Le fils de Louis de Nevers se hâta d'accepter toutes les conditions, dictées par les envoyés flamands, puis il partit pour se rendre dans sa seigneurie. Mais avant de l'autoriser à entrer en Flandre flamingante, les bonnes villes exigèrent des garanties plus formelles. Des conférences sont aussitôt ouvertes à Halluin (près de Menin) « au delà de la Lys », donc encore en Flandre gaHicante. Là, les procureurs des bonnes villes flamingantes — Gand, Bruges et Ypres — font connaître à quelles conditions leurs communautés consentent à admettre le jeiine prince comme droiturier seigneur de la Flandre: le nouveau seigneur doit avant tout, disent-ils, jurer de respecter toujours les franchises du pays et des communes, puis « d'adhérer avec cellesci, et de tenir le party du roy Edouard d'Angleterre {i) ».

(1) D^OUDBOHERST, II. 474.

Louis de Matle accepta $an$ hésitation, et jura d'observer, — sauf à violer ses serments — la première de ces conditions et d'autres encore, moins essentielles; mais il refusa de « pactiser » avec le roi d'Angle* terre, « remonstrant le peu d'honneur que luy seroit de s'allier à cestuy par le faict duquel le feu conte Louys, son père, avoit, en la journée de Gressy, esté sy mallement traicté et occis » (i).

Ce refus était formel et motivé. Le fils du comte « occis » alla même plus loin ; il engagea les bonnes villes à se réconcilier avec le roi de France: mais leurs députés répondirent fièrement qu'aucune négociation, dans un but de réconciliation avec ce monarque, n'était possible, avant que celui-ci n'eût restitué à la Flandre les villes de Lille, Douai et Orchies; toutefois, impressionnés — émus peut-être -^ par les sentiments de piété filiale que le jeune orphelin venait d'exprimer, les délégués des bonnes villes, « considérantz l'honnesteté de son excuse, dit d'Oudegherst (s), ne luy osèrent tenir autres propos » au sujet de l'alliance anglaise. Ils n'insistèrent donc plus sur ce point et invitèrent le nouveau seigneur à faire sa joyeuse entrée dans les bonnes villes; ils n'ignoraient pas du reste que les communes étaient, en tous cas, assez puissantes pour faire respecter, malgré leur seigneur, les conventions conclues à Westminster. Les villes flamandes restèrent, en effet, fidèles à ces engagements et de son côté, Edouard III poursuivit, comme il l'avait promis, sa guerre contre la France.

(1) d'Oudmxsrit, II. 475.

Le 8iège de Calais était activement continué; le roi ({^Angleterre en dirigeait lui-même les opérations; mais pendant que Ton négociait à Halluin, il quitta momentanément Tarmée assiégeante et vint en Flandre afin d*y resserrer encore les liens qui déjà Tunissaient à ses fidèles alliés. Edouard III se trouvait à Ypres avec Philippine, reine d'Angleterre, le 17 Octobre i346; il se rendit ensuite à Ath; les représentants des villes de Flandre, du Hainaut et du Brabant étaient réunis en parlement dans cette ville; ils y jurèrent de nouveau et solennellement de maintenir et de défendre leurs alliances avec TAngleterre, ainsi que la confédération fondée et les constitutions démocratiques données aux communes flamandes, par Jacques van Artevelde(0.

On verra plus loin que ce pacte, et les engagements réciproques, pris à Westminster, furent d'abord religieusement observés.

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