‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 12 sur 56 · PRISON COURTOISE, RUSES ET FUITE DE LOUIS DE MALE · texte numérisé non relu

PRISON COURTOISE, RUSES ET FUITE DE LOUIS DE MALE

Après avoir fait sa joyeuse entrée à Ypres, Louis de Haie visita d*autres villes de son comté; « il fut, dit d*Oudegherst (i), en grande magnificence, triumphe et contentement du peuple, reçu partout, comme seigneur et prince naturel»; partout aussi il jura de nouveau, comme à Halluin, de maintenir les franchises des villes et du pays. Ces serments toutefois ne purent pas encore rassurer complètement les flamands: <« leur jeune sire avoit été nourri d'enfance entre les François et les royaus » (s); d'ailleurs requis de nouveau c< d'adhérer avec les flamands et tenir le party du roi d'Angleterre, il avoit refusé de condescendre » (3). Cette éducation « entre les royaux » et ce refus inquiétaient nos bourgeois; pour inspirer à leur jeune seigneur « trop françois », des sentiments patriotiques, pour le soustraire à toute influence étrangère, en tous

(2) FaoïssART, V. 150.

(3) d'Oudborbrst, II. 475.

cas, pour Fempécher de « malfaire », les flamands résolurent de s*asssurer de sa personne et de conduire leur prince à Gand, disant que là, « il le nourrirolent à lor manière et seroit mieux abreuvés de conditions flamenges que son père n'euislé esté (i) ».

Cette espèce de séquestration avait encore un autre but: les villes de Flandre désiraient unir leur prince à la fille d'Edouard 111, comme elles le lui avaient promis, lors de l'entrevue de Westminster et le roi d'Angleterre réclamait; de plus en plus vivement, l'exécution de cette promesse. Mais le fils de Louis de Nevers refusait obstinément de consentir à ce mariage, disant que jamais il n'éiK)userait la fille d'un roi qui avait causé la mort de son père à Crécy, même si celui-ci lui donnait la moitié de son royaume d'Angleterre (2).

Les communes espéraient vaincre facilement, « par douces paroles, au besoin parcontrainte», les répugnances de Louis, quand il serait sous leur influence exclusive, pour ne pas dire en leur pouvoir. Elles tenaient d'autant plus à obtenir son consentement « au mariage anglais », que le roi de France voulait unir Louis de Maie à Marguerite de firabant, fille du duc Jean, tout dévoué à la politique française. Il importait d'agir promptement, car les conditions de cette dernière union avaient été déjà arrêtées et réglées par les délégués du duc et de Louis de Nevers, pères des futurs époux, depuis le mois de février 1346, c'est-à-dire peu de temps après la conclusion de la paix entre les villes de Flandre et la ville de Termonde, grâces, on l'a vu, à Tinter-

(1) Froosart, IV. 321.

(S) FSOI88ART, V. 154.

ventiôn du duc Jean 0); et Philippe de Valois, après s'être hâté d'appouver ces conditions, signées le 14 février i346 (s), ne cessait d'insister pour obtenir la célébration des cérémonies nuptiales.

Ce mariage pouvait entraîner la rupture de lailiance anglaise et augmenter l'influence française en Flandre; nos communes s'y opposaient donc énergiqucment. Espérant vaincre leur opposition, le roi de France promit de rendre au comlé, après la célébration de cette union, les cités de Lille, Douai et Orchies; mais nos bonnes villes, si souvent trompées par les promesses fallacieuses du roi et de ses prédécesseurs, étaient naturellement défiantes; elles ne se laissèrent pas séduire par ces « douces paroles » et persistèrent dans leur opposition. D'ailleurs Edouard III s'était engagé de son côté non-seulement à restituer ces villes aux Flamands — dès qu'il les aurait conquises — mais aussi à respecter et maintenir les constitutions que van Ârtevelde venait de donner aux communes. Ces promesses faites par un allié fidèle et puissant, le désir de rentrer en possession des villes ce gallicantes », l'espoir de jouir désormais en paix de leurs libres institutions, enfin les exigences de leurs intérêts industriels et commerciaux, déterminèrent donc les communes, tidèies ainsi aux engagements pris à Westminster par leurs députés, à poursuivre, fut-ce par contrainte, la célébration du mariage projeté entre leur jeune comte et Isabelle d'Angleterre.

Il était plus facile de prendre une telle détermination que d'en assurer l'exécution. L'union favorisée

(1) Arch. Yp Inv, 537.

(2) Arch. de Lille. Voyez KiRTrir, II. 317.

par ie roi de France n^avatit pu être célébrée, depuis le mois février 1346, à cause des guerres et de la constante opposition des bonnes villes; mais, malgré leurs prières, soit par « inclination ou amour », soit sous la pression de Philippe de Valois et des Léliaerts flamands, Louis de Maie n*avait pas voulu y renoncer; il persistait même à déclarer ouvertement qu*il nelM)userait que Marguerite de BrabanI!

Cette attitude du jeune seigneur détermina « ceux de Gand » à s^assurer immédiatement de sa personne, afin de Tempècher de s'esquiver et de se réfugier à la cour de son suzerain; tout aurait été ainsi perdu; les projets de Philippe de Valois se seraient réalisés, car il eût été impossible d'empêcher plus longtemps la célébration du mariage de Louis et de Marguerite. Louis de Maie fut donc conduit à Gand et placé sous la surveillance d'un gouverneur; d'accord avec Edouard III, les bonnes villes confièrent ce poste important et délicat au marquis de Juliers, beau-frère du roi d'Angleterre (i), et dès lors elles gardèrent le prince récalcitrant, suivant l'expression de Froissart, « en prison courtoise », lui déclarant qu'il ne serait remis en liberté qu'après avoir consenti à suivre, quant à son mariage et à tous égards, les conseils, pour .ne pas dire les ordres, des communes (^).

Le jeune comte aimait les plaisirs; il avait élé nourri dans les délices d'une cour splendide et galante: aussi sa prison, quelque courtoise qu'elle fût, manquait-elle complètement pour lui de charmes: plus de a damoisselles aimables »^ plus de joyeux ménestrels!

(l) Voyes Kbrttn et lourcet qa*ll cite. III. 318. ^2) Voyes Froibbakt, V. 155.

et les flamands » à dures testes », comme le constatait encore, au siècle suivant, Charles le Téméraire, étaient gens à prolonger cette détention jusqu'au jour oii leur but serait atteint; mais, ils étaient aussi « gens simples et faciles à tromper. » Leur prisonnier, doué d'un esprit pénétrant et, quoique jeune encore, déjà fourbe, ne tarda pas à se rendre compte de la situation; il chercha et, sans se soumettre aux exigences des communes, il réussit à obtenir, par ruse, sa liberté qu'il ne pouvait recouvrer ni par force, ni par prières.

Au moment ou Ton s'y attendait le moins, le prince fit appeler ceux « qui la plus grande domination avoient sur li tant que de sa garde; » je suis votre seigneur, leur dit-il, et vous me retenez prisonnier! depuis que je séjourne parmi vous,* j'ai eu le temps de réfléchir; il m'est impossible de vous résister; d'ailleurs, je dois le reconnaître, vous m'aimez et c'est dans l'intérêt de mon pays de Flandre que vous voulez m'unir à la fllle du roi d'Angleterre; puisque plus de bien peut me venir de vous que de tout autre pays, je suivrai vos conseils et j'épouserai la princesse Isabelle, si j'obtiens du saint père les dispenses nécessaires, pour cause de parenté (i).

Grande fut la joie des Flamands; leurs espérances se réalisaient enfin, — ils le croyaient du moins!

Aussitôt, des messagers sont envoyés vers Edouard m, qui poursuivait le siège de Calais, pour lui porter la bonne nouvelle. A leur retour ils font connaître, que le roi agréait la demande du comte et des com-

(1) FaoïssART, V. p. 152 et 156.

munes» qu*une entrevue entre les futurs époux aurait bienlôt lieu à Bergues Saint Winoc et qu'on y réglerait les conditions du mariage.

Dès ce jour, le jeune seigneur fut soumis à une surveillance moins rigoureuse et jouit même d'une certaine liberté; toutefois il fut encore constamment gardé à vue (i) : Louis aimait à « canoter », on l'autorisa à « aller en rivière »; cependant quand il naviguait sur l'Escaut ou sur la Lys, des gardes, dévoués au roi d'Angleterre et aux bopnes villes, le surveillaient « sus l'abandon de leurs testes, » afin qu'il ne pût ni s*échapper ni être enlevé (2).

L*entrevue annoncée eut lieu à l'abbaye de Bergues Saint Winoc (le 14 mars 1347). Des délégués de Gand, Bruges, Ypres et d'autres villes y. avaient conduit, en grande pompe, leur beau sire; ils sont reçus, en audience solennelle, par le roi, la reine et la princesse d'Angleterre, entourés d'une cour brillante.

L'entrevue fut des plus courtoises, presque touchante: Edouard III « fêta » son futur gendre et « s'excusa de la mort de son père ». Le jeune et beau sire charma promptement la princesse Isabelle ; on régla les conditions du mariage, on célébra les fiançailles des futurs époux, on festoya joyeusement; enfin les députés des villes reconduisirent le fiancé à Gand où devaient se célébrer, le jour de Pâques closes, les cérémonies nuptiales et de grandes fêtes.

En Flandre, le soulagement est alors universel ; on oublie les discordes du passé et les désastres de la guerre;

(1) «Ses gardes le gettoient si priés, dit naÎTement Froissart (V. p. 152), qoe a paiunes pooit-il aller pisser. »

(2) Fkoissart, V. p. 156.

Tavenir est plein d*espérances ! les vœux des Flamands sont comblés et le jeune prince « montre par semblant, dit Froissart, que ce mariage aux anglais lui plait très grandement ». Des dispenses sont demandées au saint père ; les villes commandent les présents destinés aux jeunes époux; en Angleterre, le roi et la reine préparent joyaux et autres cadeaux splendides, partout en un mot on s*apprète à célébrer avec éclat un mariage qui comble les vœux des populations dans les deux pays.... Mais les communes ne connaissaient pas encore Tastuce de Louis de Maie.

Dès son retour à Gand, le jeune fiancé avait recouvré sa liberté sur parole; il en profita pour mettre à exécution^ le projet d'évasion qu'il avait médité et préparé de longue main. Sa position était d'ailleurs difficile; d*un coté il avait promis à Philippe de Valois de rompre Talliance de TÂngleterre et de la Flandre, et de seconder dans son comté les vues de son suzerain; de Tautre, loin de pouvoir tenir ces engagements, il avait été contraint d'obéir aux communes qui, décidées à sauvegarder leurs institutions nationales, constamment menacées par la politique française, avaient fiancé leur naturel seigneur à la fille du roi Edouard, avec Tespoir de rendre, par ce mariage, à jamais impossible dans leur pays la domination de Philippe de Valois et de ses successeurs.

Cette situation équivoque, maintenue d'abord à force d'adresse et de duplicité, ne pouvait durer plus longtemps; la comédie jouée jusqu'alors par Louis de Maie devait avoir un prompt dénouement, car le jour du mariage approchait. 11 fallait donc ou se décider à le laisser célébrer ou rompre avec éclat. Léliaert de cœur et désireux de tenir les engagements secrets, — confor-

mes d'ailleurs à ses propres sentiments — que le roi de France lui avait depuis longtemps imposés, le fiancé résolut de trahir les serments solennels qu'il venait de prêter (le 14 Mars) à Bergues. Afin de mieux assurer le succès de cette rupture il eut de nouveau recours à la ruse.

Le 28 Mars, quinze jours avant la date fixée pour la célébration des cérémonies et des fêtes nuptiales, le comte Louis témoigne le désir d'aller chasser sur les terres de sa seigneurie de Maie; déjeunes seigneurs, des serviteurs fidèles et quelques gardes raccompagnent. Dès que le cor fait retentir les échos, la chasse commence; les veneurs lancent deux faucons, l'un est suivi par de jeunes seigneurs; le prince poursuit l'autre et bientôt il échappe à la surveillance de ses gardes ; alors il éperonne vigoureusement son coursier, dirige sa course, à bride abattue, vers le sud, atteint la Lys, avec deux serviteurs fidèles, Roland de Poucke et Louis van de Walle, passe la rivière et ne s'arrête que dans les environs de Lille (i). Tandis que les pet oiseaux sont pris par les faucons, dit un chroniqueur, le noble enfant échappe à ses gardiens.

Grande fut la déception des gens qui avaient été chargés de garder le fugitif; ils osèrent à peine rentrer à Gand! grande aussi fut la joie <je Philippe de Valois en revoyant son « beau cousin », mais terrible fut la colère des anglais et des flamands ; toutes leurs espérances étaient déçues à la veille du jour où leurs projets, si laborieusement poursuivis, semblaient devoir se réaliser!

(1) Voyez Koa^Tir, ÎU, p. 317.

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