‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 13 sur 56 · GUERRES — VICTOIRES DES YPROIS — DÉCEPTIONS · texte numérisé non relu

GUERRES — VICTOIRES DES YPROIS — DÉCEPTIONS

Le roi d'Angleterre campait encore devant Calais, quand il apprit que Louis de Maie, réfugié à la cour de France, refusait d*épouser la princesse Isabelle, bien qu'il lui iM été fiancé à Bergues. On comprend quelle dut être l'indignation du père blessé dans ses affections de famille et du puissant monarque indignement outragé; il s'emporta d'abord contre les flamands: a en gardant mal » leur prince, ils s'étaient, disait-il, mis dans l'impossibilité de tenir leurs promesses de Westminster. Les bonnes villes s'empressèrent d'envoyer des députés au camp devant Calais pour « s'expliquer et s'excuser ».

Le siège de cette ville continuait péniblement et de . longues guerres entre la France et l'Angleterre étaient encore à prévoir. Edouard III tenait donc à maintenir son alliance avec nos communes ; il accepta les « excuses » de leurs députés, mais jura de venger avec l'aide de Dieu et le concours des Flamands, l'ofl^ense faite à sa fille, son propre honneur outragé et la trahison du chevalier parjure.

Ce concours ne lui fit pas défaut. Bientôt la Flandre entière est de nouveau en waepenynghe. Les bonnes villes reconnaissent Edouard III comme seigneur (Heere) de leur comté et lui donnent, dans des actes offi-

(1] Froissart, V. p. 159.

ciels (i) le titre de « roi d'Angleterre et de France ; » la déchéance de Philippe de Valois, comme suzerain de la Flandre, est ainsi prononcée. Le mouvement contre la France est général, le clergé lui-même s'y associe ouvertement.

Ne pouvant vaincre les Flamands par la force de ses armes, le roi de France, espérant les désarmer, avait eu, dès 1346, recours aux foudres de Féglise; à sa demande, — le 4' septembre de cette année, cinq jours après la bataille de Crécy — le pape Clément VI avait chargé Ânnibal, évêque de Tusculum et Stevin (?), cardinal-prêtre, sous le titre de Saint Jean et de Saint Paul à Rome (s), de lancer sur la Flandre l'excommunication, prévue par les bulles de Clément V et de Jean XXII. Toutefois comme Louis de Mâle était bientôt rentré dans son comté et y avait d'abord été reçu « en triomphe », ces légats du pape avaient cru pouvoir s'abstenir d'exécuter leur mandat, même pendant que le comte était gardé provisoirement à Gand « en prison courtoise »; mais les Flamands ayant pris les armes contre leur seigneur, dès que celui-ci eut réussi, le 28 mars 1347, à recouvrer sa liberté, les délégués de sa sainteté fulminèrent, le 13 mai suivant, l'interdit contre la Flandre de nouveau révoltée.

Cette <c fulmination » impressionna, parait-il, plus que d'autres, nos populations; les bonnes villes s'en

(I) Voyes CaHulaire de la prévoie de S^ Martin, à Tpres, (publié par la soei/ié d'émulation à Bruges), No' 488 de rioTentaire, acte du 28 mars

0Q Stevine^ hi den Mêle van sente Janne ende sinte Pauwelse, prie" lier cardinaele van Marne (jCart» cité 488.} Ce nom n'est mentionné ni fêr KsKfnt, ni par divers autres historiens.

émurent aussi; leurs délégués se réunirent à Courtrai et dès le â2 mai ils appelèrent à la cour de Rome de cette sentence, d*aprës eux motivée par des renseignements erronnés {quader informatien).

Le clergé inférieur {ghemeene clergien)^ alors tout dévoué à la cause des communes, avait donné à celles-ci de nombreux témoignages de sympathie; il seconda les efforts de nos magistrats pour faire lever Tinterdit. Les bonnes villes se montrèrent reconnaissantes; par lettres du 28 mai, leurs délégués remercièrent chaleureusement le clergé de ce concours et de cet appui si sympathique et lui promirent « qu'il n'aurait aucun frais à supporter à l'occasion de cet appel » ; ils s'engagèrent en outre à ne traiter avec les français qu'à de bonnes et nombreuses conditions, notamment à stipuler dans le traité qui pourrait être conclu plus tard c< entre les français d'une part, les flamands, le roi d'Angleterre et de France, leur seigneur (Heere) de l'autre, » toutes les garanties désirables pour la conscience, les personnes et les biens du dit clergé, sans exiger soit de celui-ci, soit des églises, ni emprunts, ni dons. Ces lettres fort longues et très détaillées mentionnent encore beaucoup d'autres conditions politiques; presque toutes celles-ci furent reproduites dans le traité fait en 1348 entre Louis de Maie et les bonnes villes de Gand et d'Ypres (i). Nous analyserons plus loin ce traité et nous verrons, avec quelle sollicitude nos magistrats cherchèrent alors encore à sauvegarder les franchises et les institutions de leur commune.

(1) Arck, Tp, Inv. 544.

Dè^ qu'un messager avait annoncé à Ypres la fuite de Louis de Maie, les gens des métiers s'étaient hâtés de se ranger sous leurs bannières et de se diriger vers FÂrtois, espérant pouvoir y saisir le fugitif qui, disait-on, séjournait à S^ Venant. Les milices des autres villes avaient rejoint nos Yprois à S* Orner. Bientôt les hostilités sont reprises. Presque tous nos chroniqueurs ont retracé longuement Tbistoire des campagnes de 1347 et 1348, nous pouvons donc nous borner à en rappeler ici les principaux épisodes et spécialement la part qu*y prirent les milices dTpres.

Le Westland fut d'abord le théâtre de la guerre. iNos métiers Yprois et autres milices communales avaient quitté S* Omer pour occuper le mont Cassel et s'y étaient fortifiés. Une armée française, commandée par le duc de Normandie, fils du roi de France, cerna bientôt la montagne ; cette position était presque inexpugnable, aussi tout se borna-t-il d'abord à quelques escarmouches; mais, quand Philippe de Valois, avec Télite de sa noblesse, vint renforcer l'armée du duc, on se prépara à entreprendre des opérations plus sérieuses.

Le roi de France connaissait la puissance des communes flamandes; prévoyant et redoutant, non sans raison, une attaque générale de leurs milices, il tenta avant d'entrer en compagne, de conclure la paix avec les bonnes villes et leur fit spontanément les propositions en apparence les plus avantageuses: toutes les franchises des communes et les libertés du pays seraient confirmées; l'industrie de la draperie et le commerce en général obtiendraient de notables *privil^esen France; l'excommunication, dont appel, serait levée et l'importsition de grains français assurerait

aux flamands la vie à bon marché. Le roi promit aussi de mettre à néant tous les odieux traités imposés, depuis près d*un demi siècle, par ses prédécesseurs aux villes de Flandre, et même de restituer au comté les villes de Lille, de Douai et de Béthune, avec leurs châtellenies, dès qu'une alliance serait conclue entre les flamands et les français.

Nos comumnes, si souvent trompées par les rois de France, venaient encore d'être jouées par Louis de Maie, conseillé, disait-on, par Philippe de Valois; les plus belles « promesses françaises » ne pouvaient donc plus inspirer la moindre conflance aux bonnes villes; leurs écbevins étaient décidés d'ailleurs à rester fidèles au roi d'Angleterre, jusqu'alors leur allié constant et dévoué. Quelques brillantes et séduisantes qu'elles fussent, les propositions « françaises » furent rejetées, même avec dédain.

Philippe de Valois, vivement blessé, investit alors Cassel avec toute sa che\alerie, espérant s'emparer facilement de cette position, défendue seulement par des gens de métiers, ou forcer au moins Edouard IH à quitter le siège de Calais, pour sauver Cassel, « une des portes de la Flandre. » Mais ces espérances et ces prévisions furent trompées; les Clauivaeris assiégés à Cassel résistèrent à tous les assauts de la chevalerie française et le roi d'Angleterre put continuer, sans désemparer, le siège de Calais (i).

Pour faire une diversion et se venger des populations du Westland (s), mais surtout des Yprois, qui harcelaient sans cesse son armée, le duc de Normandie

(1) Voyec KB&vTif, t. III. p. 321 et autres historiens.

(2) Vbrcbckb, ffisioire militaire d'Tpres, p. 39.

forme alors le projet d'assiéger Ypres^ après avoir mis tout à feu et sang sur son passage. Nos milices Yproises firent échouer cette entreprise.

Le duc occupe^ pille et brûle d'abord quelques petites villes et divers bourgs de la Westflandre ; partout les campagnes sont dévastées ; mais bientôt Jean Van Houtkerkey à la tète de gens des métiers d'Ypres, s'élance contre les envahisseurs; il les rencontre, non comme le raconte Frojssart (i), entre Bailleul et Messines, mais, comme le dit d'Oudegherst (s), au SteenbrugghSj pont sur le grand ruisseau de Steenvoorde.

Une aile de l'armée ennemie avait pris position, en avant du village de Houtkerke, entre Haringhe et Watou, sur un terrain coupé de haies et de fossés; c'est là que la bataille s'engage. Gomme en 1302, à Groeninghe, la chevalerie française ne peut se développer; ses destriers se heurtent contre mille obstacles et s'embourbent dans les marais!, alors nos Clauwaerts Yprois, la lance au poing, le goedendag levé, hurlant leur cri de guerre: Yprel Ypre! s'élancent sur l'ennemi; de nobles chevaliers tombent « sans gloire et sans éclat, » sous les goedendags de nos plébéiens!... après an combat acharné, les français fuient, laissant le champ de bataille couvert de morts et de blessés.

Mais la victoire des gens d'Ypres n'avait pas décidé complètement le résultat de la journée; l'autre aile de l'armée française avait pris une bonne position dans la plaine; sur ce terrain, les flamands du Westlatid sont battus, ils fuient en désordre jusqu'à

(1) KsRTTir, t. III. p. dsn.

Page 1