SITUATION DIFFICILE. - PAIX DE DUNKERQUE
La situation déjà difficile de la Flandre s*aggrava bientôt encore. Louis de Maie avait juré d'observer la trêve du 28 septembre (1347), notamment « de ne faire guerre, ne grevance par luy, ou par ses alliés, en pays de Flandres ne as Flamynges » (i) ; mais, sans tenir compte de ses serments, le prince, avant IVxpiration de la trêve, avait stimulé le zèle de ses partisans et sur ses instances, des chevaliers Léliaerts étaient secrètement revenus en Flandre. Nos communes, (iJèles à leurs engagements, avaient au contraire observé la plus loyale neutralité; leurs milices étaient désarmées et les gens des métiers se livraient en toute sécurité à leurs travaux, quand, au mois d'août (1348), au moment où la garnison de S^ Omer envahissait la Westflandre^ on apprit que Louis de Maie était revenu secrètement dans le comté, que ses chevaliers et partisans se rassemblaient à la hâte dans le pays d'Alost et qu'ils, se préparaient à reprendre à Timproviste les hostilités contre les communes.
Cette double et déloyale surprise menaçait à la fois le pays à Touest et à Test. Nos bonnes viltes, malgré les déclarations décourageantes d'Edouard III, et, bien
(1} Voyez les textes cités par Kirvyn, t. III. p. 337.
que livrées à elles-mêmes, n'hésitèrent pas à se remettre en waepenynghe. En quelques jours, deux corps d'armée sont réunis; l'un chasse la garnison de S' Orner du Westlandy l'autre beaucoup plus nombreux se dirige vers Alost; aux premiers rangs de celui-ci flottent les bannières de Gand et d'Ypres.
Les projets de surprise, sournoisement préparés par le comte Louis pour restaurer son autorité en Flandre, échouèrent! Les chevaliers et les hommes d'armes que le prince avait pu réunir à Alost, étaient trop peu nombreux pour résister aux Flamands ; le comte chercha à gagner (lu temps; en attendant de nouveaux renforts^ il chargea des parlementaires défaire des propositions de paix aux chefs des milices communales. Afin de déterminer cellesci à déposer, au moins momentanément, les armes, ces envoyés du prince leur prodiguèrent les plus séduisantes promesses : tous les griefs et méfaits passés seraient pardonnes et oubliés; le prince gouvernerait le comté en bon et loyal seigneur: il rétablirait la paix et la concorde ; enfin tous les bons usages dont jouirent les communes au temps du comte Robert de Béthune, seraient rétablis et confirmés (i).
C'étaient là de belles et douces paroles; mais nos bourgeois, si souvent trompés par leurs princes, n'y pouvaient ajouter créance. Sans poursuivre les hostilités, les gens de Gand et d'Ypres restèrent en waepenynghe; d'autres toutefois semblent s'être laissé séduire par le mirage trompeur de ces brillantes promesses; tous purent constater bientôt que ce n'était là qu'un piège nouveau tendu à nos populations souvent trop crédules !
(1) Historiens et chroniqueur». Passim.
Le comte Louis protita habilement, en eflet, des bonnes dispositions de quelques villes, pour ourdir de nouvelles intrigues: Tunion des communes avait jusqu'alors fait leur force, il chercha à les diviser; « pour à quoy parvenir, dit d'Oudegherst (0, il trouva practique d attirer à soy aucuns nobles du Franc et de Bruges. »
Ces manœuvres « artiGcieuses » réussirent. Une fraction notable de la noblesse et de la haute bourgeoisie du Franc et de cette ville était restée inféodée au parti des Léliaerts. Bruges, puis presque toutes les villes secondaires de la Flandre, consentirent à écouter les délégués du comte; seuls les magistrats de Gand et d*¥pres refusèrent de prêter loreille à ces avances et partout les plébéiens leur restèrent fidèles. Cette défection de Bruges et du Franc divisa donc le pays ; elle eut bientôt des conséquences fatales pour la cause nationale et pour nos bourgeoisies; celles-ci, abandonnées par le roi d'Angleterre, furent forcées d'accepter des « paix » onéreuses, assurant la restauration de Louis de Maie.
Le revirement inattendu de la politique anglaise et la défection de Bruges, du Franc et de quelques villes secondaires venaient de créer pour les Clauwaerts une situation des plus dangereuses. Les communes étaient affaiblies par leurs divisions et ne pouvaient plus compter sur le concours de l'Angleterre pour défendre leurs institutions. Cette situation devint bientôt plus périlleuse encore. Edouard 111, maître de Calais, fier de ses victoires et conquêtes, mais ruiné par de longues guerres, ne
(l) T. IL 482.
se borna pas à refuser aux Flamands aide et assistance; n'ayant plus besoin, au moins pour le moment, de leurs milices, il voulut les forcer à faire, comme lui, la paix avec Louis de Maie; le 41 octobre, il autorisa ses envoyés c( à transiger et s'accorder avec les députés de ses fidèles sujets de Flandre et le comte de Flandre lui-même, sur tous les débats et différends, pour conclure une paix définitive (i). »
Aussitôt des conférences sont ouvertes. Ypres et Gand, toujours encore en wapenynghey refusent d'y envoyer leurs procureurs; mais les délégués des villes scissionnaires y assistent et secondent les vues du roi Edouard. Henri de Flandre, comte de Lodi, avait été chargé d'y représenter Louis de Maie. Le prince Henri, issu de la dynastie de Gui de Dampierre, était resté constamment fidèle aux traditions patriotiques de son illustre famille ; il réussit à mener promptement les négociations à bonne fin et non-seulement à sauvegarder le mieux possible les intérêts de la Flandre, mais aussi à faire insérer dans le projet de traité diverses cJauses favorables à ceux de Gand et d'Ypres, bien que ces deux villes, toujours encore en armes, eussent refusé de se laisser représenter dans les conférences.
La paix fut bientôt conclue entre le roi d'Angleterre et le comte de Flandre ; Louis de Maie déclara, dans ce traité, qu'il consentait à « pardonner à ceux de Gand et d'Ypre — s'ils venaient à vraye obéissance — tout ce qu'ils avoient meffait à lui et à ses prédécesseurs de temps passé.... et, se aucun d'eux, en aucun temps à venir^ forfaisist aucune choze, que de ceo ne serroit.plus
(1) Voyei lonrces citées par Kbrtyn, t. ÎU. p. 345.
punnys, que la loy et franchize d*icelle ville contient et requiert. » — Il fut aussi stipulé que les villes de Gaud et d'Ypres seraient maintenues en leurs franchises et libertés « aussi franchement, comme elles onques furent devant en aucun temps »; enfin, qu'elles a demorront en le alloyance du roy d'Engleterre, si comme devant ont fait (i). »
Ainsi tout devait être pardonné et oublié ; à Tavenir ceux de Gand et d'Ypres seraient jugés, non par la justice du comte, mais par leurs propres échevins; ils resteraient en pleine possession de leurs privilèges, libertés et bonnes coutumes séculaires; enfin leurs intérêts politiques et matériels continueraient à être placés sous la sauvegarde de Talliance anglaise.
Ces stipulations, si favorables cependant, ne purent déterminer les deux villes à déposer les armes; elles ne pouvaient oublier les « tromperies » passées et se défiaient de plus en plus de leur seigneur, si jeune et déjà si fourbe. Bientôt les hostilités sont reprises et dès le mois de novembre, le comte bloque les villes de Gand et d'Ypres; ne pouvant prendre ces places de vive force, il cherche à en aifamer les habitants.
Partout les campagnes sont ravagées, les moissons sont détruites, et les convois de vivres sont arrêtés. Les métiers chôment et le mouvement commercial est entravé; bientôt les gens des métiers sont exposés à mourir de misère et de faim ; « ce fut alors, dit un historien (2), que Ton vit au sein de ces deux villes (Ypres et Gand), livrées à la misère, mais fidèles à la cause des libertés nationa-
(1) Voyez Kervyn, t. III. p. 346.
(2) Kervyn, III. 342.
les, les plus nobles bourgeois s*empi'esser de porter dans le trésor de la commune ce qu'ils avaient recueilli dans rhéritage paternel, ou ce qu'ils avaient acquis euxmêmes par d'utiles travaux; ils croyaient que leur premier devoir était de maintenir l'industrie de leur pays et de défendre les libertés, que leur avaient léguées leurs aïeux » contre un prince si jeune encore et qui si souvent déjà avait trahi tous ses serments.
Lesassiégés d'Ypres et deGand sedéfendaîent vaillamment, leurs fréquentes sorties décimaient les assiégeants. L'hiver était rude; il était impossible de tenir la campagne plus longtemps et cependant Louis de Maie voulait à tout prix rentrer en possession de ces deux bonnes villes; ne pouvant les conquérir, il lit à leurs magistrats, pour obtenir leur soumission, des promesses d'autant plus séduisantes que, même s'il en eût eu l'intention, il lui aurait été très difficile, peut-être même impossible, de les tenir complètement. C'est ainsi qu'il leur promit de rompre ses alliances avec le roi de France et de reconquérir les villes de la Flandre gallicante, puis de pactiser avec Edouard III, et d'octroyer aux communes de nouveaux privilèges, franchises et libertés.
Ces promesses étaient évidemment fallacieuses ; aussi auraient-elles été repoussées comme les avances précédentes, si des circonstances impérieuses n'avaient obligé les magistrats d'Ypres et de Gand à faire la paix. On avait appris que tout le pays de Flandre et le roi d'Angleterre étaient disposés à ratifier le traité négocié par le comte de Lodi ! (i); dès lors plus d'appui, plus d'alliés ni dans le comté ni au-delà du détroit. A vrai dire, les
(1) Ce traité fut ratifié par le roi d'Angleterre le 10 Décembre.
villes d'Ypres et de Gand étaient énergiques et puissantes, mais livrées à elles-mêmes, sans allianees, pouvaient-elles esjiérer de résister toujours à toutes les forces du comte, soutenu secTètemenl par le roi de France, en attendant qu'il le fut ouvertement.
La situation d'Ypres était surtout inquiétante. Cette ville avait moins de ressources que Gand ; elle ne pourrait plus résister longtemps et serait d*abord conquise. Le vainqueur irrité par une longue résistance, ne traiterait-il pas, sans miséricorde ni merci, la ville prise de vive force ou par famine? Après une victoire inévitable, ne la mettrait-il pas à sac? et, seigneur implacable, ne confisquerait-il pas, « pour crime de forfaiture, » les privilèges et franchises de la communauté, peut-être même son « droit de commune», base de son autonomie et de toutes ses libertés?
Nos magistrats ne pouvaient exposer leur ville à d'aussi terribles représailles; ils avaient du reste vaillamment fait leur devoir. En cette circonstance, comme en d'autres, Ypres et Gand furent les dernières communes flamandes qui restèrent en wapenynghe^ pour défendre la cause nationale, leur honneur outragé, leurs droits et leurs libertés menacés par la restauration d'un seigneur Léliaert !
En 1348, on Ta vu, la commune démocratique d'Ypres était complètement constituée; les représentants — chefshommes, capitaines, doyens — de tous les métiers, récemment admis par van Ârtevelde à siéger dans « le grand conseil de la commune » prenaient alors une part active à la direction des affaires locales (i) et, comme le
(1) Yprianàt IV. p. 316 et 320.
prouvent les détails qui suivent, ils intervenaient direc* tementdans les négociations diplomatiques ; cette intervention, soit dit en passant, caraclérise la puissance politique de Télément ouvrier à cette époque.
Le grand conseil, a représentant Tuniversalité de la communauté bourgeoise, » fut alors appelé à examiner la situation; il se réunit, le 2 décembre, dans la Chambre desécbevins sur la Halle. Après longue et mûre délibération, ce conseil, contraint par la force des événements, résolut, a non sans grand crève-cœur, » de faipe la paix, aux meilleures conditions possibles, avec le redouté seigneur du pays.
Les représentants de la communauté auraient pu adhérer purement et simplement au traité négocié par le comte de Lodi, mais espérant obtenir des conditions meilleures et voulant stipuler des garanties spéciales pour sauvegarder mieux encore les franchises de leur commune, ils décidèrent d'ouvrir des négociations directes avec Louis de Maie et d'envoyer des procureurs, — dont six bourgeois — à Dunkerque où séjournait alors le comte, pour y conférer avec lui.
Bien qu'elles fussent impérieusement dictées par les circonstances et prises d'accord avec les représentants des corporations ouvrières, ces résolutions nécessaires, inévitables,mécontentèrent vivement, parait-il, «les gens du commun,» toujours prêts à batailler.» Si l'on pouvait ajouter foi aux écrits de nos chroniqueurs, reproduits par des historiens (4), les faubourgs d'Ypres auraient alors été de nouveau le théâtre de violents tumultes et même d'une sanglante émeute. Mais ces récits, si détaillés cependant.
lii Vbrcbcse, p. 41.
méritent-ils pleine créance? Aucun document authentique du temps n*en prouve en tous cas Texactitude; il semble même que ces annalistes ont relaté à la date de 1348 des événements qui se passèrent de 1359 à 1361 et dont nous aurons à nous occuper longuement plus loin.
Le comte et nos magistrats désiraient la paix, elle fut donc facilement conclue. Le prince promit de donner, dans une charte particulière, des garanties spéciales aux villes de 6and et dTpres, pour assurer le maintien de leurs institutions communales, mais les conventions provisoires faites à Dunkerque devaient être d*abord acceptées. Edouard III avait ratifié, le 10 Décembre, le traité, négocié par Henri de Flandre ; deux jours plus tard (12 Décembre), le grand conseil dTpres approuva les conventions additionnelles faites à Dunkerque et promit solennellement, au nom de toute la bourgeoisie, « entière obéissance et fidélité » au comte. Une nouvelle députation fut chargée de porter, le même jour, « toutes ces choses » à la connaissance de Louis de Maie.
Cette députation était très nombreuse et la majorité de ses membres appartenait aux classes ouvrières; elle se composait en effet de l'avoué, de quatre échevins, d*un conseiller et d'un clerc, représentant « les notables et les grands bourgeois d'Ypres, » mais en outre, « de chinquante autres personnes d*ycelle ville, de tous les métiers » (van aile manieren van neringhen) (i). Les libertés communales devaient trouver de chaleureux défenseurs dans ces ambassadeurs plébéiens, C/auu;aerto éprouvés et dévoués, qui presque tous avaient plus d*une fois com-
(1] Voyez Tpriana, IV. 318 et annexe D.
battu pour défendre le pays de Flandre et leur commune contre les Léliaerts.
Les députés, nommés le i2 Décembre, étaient arrivés à Dunkerque dès le soir du même jour; le lendemain, Louis de Maie octroya aux villes dTpres et de Gand la charte spéciale qu'il avait promise. Cette charte, si elle eût été respectée, aurait sauvegardé, pour toujours, les droits et libertés de ces deux vaillantes cités.
D'après sa charte du 43 Décembre (1348) (i), le comte pardonnait à ceux de Gand et d'Ypres tout ce qu'ils ont méfait contre lui et contre ses prédécesseurs. — Ces deux villes devaient «démorrer en leurs franchises et libertez, aussi franchement, comme elles oncques furent devant, en aucun temps passés. » — Les débats qui pourraient surgir entre Gand et Ypres seraient soumis au jugement d'arbitres, à nommer par le comte et par ces deux villes. — Le prince promit aussi d'aider volontiers ceux d'Ypres à garder les privilèges (de la draperie), qu'ils avaient acquis sur ceux de Poperinghe. — Les deux villes (Ypres et Gand) resteront en paisible possession des prises qu'elles ont faites en temps de guerre. — Ces articles s'appliqueraient à tous les fugitifs des deux villes, excepté aux a bannis par loi et jugement. »
Ces conditions étaient entièrement favorables aux deux villes et celles-ci n'en auraient pu obtenir de plus avantageuses, si même elles s'étaient soumises plus tôt... mais en les leur octroyant avec tant de générosité, Louis de Maie n'avait d'autre but que de désarmer ses plus redoutables adversaires, afin de pouvoir imposer plus tard aux communes flamandes, ses volontés et son gouvernement autoritaire.
1} Arck, Tp. Inn. 544. — Ce document a été publié par Kervtnj III. p. 348.
La charte « de pardon et de paix », octroyée le 13 Décembre (1348) à Dunkerque, fut rapportée à Ypres par les procureurs du Groot GemeerUe^ et déposée dans « la chambre de la trésorie du Beltefroy » (i). Les conditions octroyées étaient si avantageuses, que la soumission de la communauté semblait devoir être définitive; cependant afin de mieux garantir <c la vraye obéissance » des Yprois, plusieurs de leurs députés, appartenant aux métiers, étaient, selon des chroniqueurs, restés près du comte, comme otages volontaires. La charte de pacification avait été reçue avec joie par les bonnes gens et les bourgeois de notre ville, quand on y apprit que Tordre était de nouveau troublé à Gand par les tisserands qui refusaient d'accepter cette paix et de se soumettre à Louis de Maie.
Ces troubles eurent aussitôt des échos à Ypres ; les gens du commun et des petits métiers, excités par des ouvriers de la draperie — toujours hostiles à leur seigneur Léliaert — se réunissent de nouveau en tumulte dans les faubourgs ; l'agitation grandit rapidement, mais les échevins ordonnent de fermer les portes de la cité et y placent des bonnes gens pour en défendre rentrée ;
(1) Oo conserve encore aujourd'hni aux archifei d' Ypres [Inc. 544) œ document : original, muni du petit scel du comte, en cire jaune, pendant à double queue de parchemin.
Tordre est ainsi maintenu à Tintérieur de la ville, mais il est de plus en plus troublé dans les quartiers suburbains et de graves désordres étaient à redouter, quand le sire d'EJalewyn, à la tête de ses hommes d'armes, se présenta devant la place ; les bourgeois leur en ouvrirent les portes; les bannières du comte et de la ville sont plantées sur les remparts; alors ces gens d'armes et des bourgeois armés attaquent, dispersent et poursuivent les rassemblements tumultueux formés dans les faubourgs; les plébéiens ameutés fuient, mais sept de leurs cbe& feits prisonniers, sont conduits en ville et décapités sur la place devant la Halle (i). A Gand l'émeute fut aussi vaincue.
Louis de Maie, ayant ainsi réduit les villes de Gand et dTpres, sous son obéissance, « s'applicqua, dit d'Oudegherst (s), du tout à nestoyer et purger ses pais des bannis et mauvais garniments qui, au moyen des susdictes divisions, s'estoyent illec assemblez et multipliez, réduisant iceluy son pais en une bonne police, union, paix et justice.» De nouvelles exécutions capitales furent, sans nul doute, encore ordonnées alors, malgré les promesses de pardon, inscrites dans l%charte de Dunkerque, car c'est toujours dans des flots de sang que Louis de Maie opéra de tels « nestoyages ou purges » et réduisit sous prétexte de justice, son « pais en une bonne police, union et paix. »
L'ordre étant rétabli, le comte prit diverses mesures pour en assurer désormais le maintien.
Déjà il avait confié les fonctions de grand bailli d'Ypres
(1) Voyez Kbryyn» Ili. p. 350.
(2) T. II. p. 487.
TombT
à Jean Barnage (i) ; ce seigneur tout dévoué au prince était arrivé» dès le 23 Janvier (1349), en cette ville, avec mission de la « policier. » Quelques jours plus tard, par lettres données à Audenarde (10 février 1349 n. s.) (s), le prince informa les ruwards, capitaines, baillis, sergens, justiciers, .etc. de son comté de Flandre que, pour ramener la paix, il envoyait à Ypres quelques personnes de son conseil, avec mandat d'accorder amiablement toutes les dissensions et discordes, survenues depuis douze ans. — 11 ordonna à ces ruwards, capitaines, etc. i"" de faire proclamer dans leur bailliage la « défense de s'attaquer Tun l'autre » sous peine de mort et de confiscation de tous les biens des contrevenants; ^ de maintenir, faire maintenir et exécuter tous les jugements prononcés dans le pays de Flandre, depuis ces douze années.
Ainsi à la justice seigneuriale, presque toujours implacable, était substituée une espèce de « juridiction exceptionnelle, mais gracieuse. » La défense de s'attaquer l'un l'autre devait faire cesser les rixes, voire même les guerres privées ; personne ne pourrait plus se faire justice à soi-même et le maintien des jugements prononcés assurait le respect de la chose jugée. Ces dispositions sages et conciliatrices semblaient devoir faire renaître el consolider l'union, la concorde et la paix.
On ignore quand et comment les conseillers du comte « besognèrent » à Ypres, mais on est autorisé à croire que leur intervention eut des résultats efficaces, en tous cas avantageux pour le seigneur du pays ; on
(1) Ch. ms, (Bib. de l*aatoar} eiArch, Yp. Inv, 546. (2J Arch. Tp. InD. 545.
voit, en effet, par des lettres du 17 mars(1349 n. s.)que la commuDe d*Ypres voulanl a montrer sa reconnaissance au comte, qui Tavait reçue en grâce, » lui accorda une aide extraordinaire de deux mille écus d*or {goudine ncilde). Cette résolution fut prise sur l'avis des chefshommes des corps de métiers et du collège des XXVII, c'est-à-dire d'un conseil dans lequel, outre les échevins, toutes les classes de la communauté urbafne étaient représentées par leurs mandataires (\)\ cette aide fut donc consentie par les petUs^ comme par les grands^ en un mot par la généralité de la commune.
Hais ces deux mille écus furent-ils accordés spontanément, comme « don de courtoisie » ou furent-ils votés à la demande, même sur la réquisition des conseillers du prince, c'est-à-dire imposés, en exécution d'une clause secrète du traité de Dunkerque? Cette dernière conjecture n'est pas. improbable, car nos comtes accordaient rarement, à titre gratuit, des faveurs ou des privilèges aux communes et presque toujours en pareil cas, surtout à l'occasion d'une pacification, ils en exigeaient la rémunération en beaux écus comptants; mais alors encore, afin de respecter, au moins en apparence, les franchises de la commune, qui en vertu de ses privilèges ne pouvait être « chargée » sans son consentement, on dissimulait ces ' impositions réelles, sous le nom euphémique de a dons volontaires ou de courtoisie. » Ne serait-ce pas, non pour obéir à un sentiment de gratitude, mais forcée et contrainte, que la commune d'Ypres, ruinée par de longues guerres, paya en 1343, après la
(l) Voyez Tpriana, IV.p. 319. Le texte des lettres du 17 Mars 1349 [Invdes chartes de Rupet monde, 1707) a été publié daos le c. IV. Y^iuna, p. 421.
paix de Dunkerque la somme de deux mille écus à son redouté seigneur?
Quoi qu'il en soit, pour assurer le maintien de cette paix, il importait encore d'obtenir de la commune d*Ypres une adhésion formelle au traité conclu entre le roi d'Angleterre et le comte de Flandre, traité ratifié par Edouard III, depuis le 10 décembre 1348. Par des lettres du 7 mai (1349) (i), Louis de Maie donna ordre au sire d'Halewyn, gouverneur d'Ypres, et à Jean fiarnage, grand bailli de cette ville, de convoquer et réunir à Ypres les chevaliers anglais qui représentaient alors Edouard III en Flandre, et d'y recevoir, avec ceux-ci, des yprois le serment de fidélité à ce traité conclu après de si longues guerres.
A cette époque, ces serments étaient ordinairement prêtés par la communauté ou par ses représentants, sur la grand'place des villes, en présence de délégués du seigneur; c'est ainsi que les échevins, conseil, etc. de Termonde avaient juré, en leur nom et au nom de leurs hoirs et successeurs, d'observer fidèlement tous les points contenus dans la sentence arbitrale ou traité de 1345 (â). Le serment de fidélité, exigé par les lettres du 17 mai 1349, fut-il aussi prêté publiquement sur la grand'place d'Ypres par les bourgeois de cette ville ou par leurs représentants au grand conseil, en présence des conseillers du comte et des chevaliers délégués par le roi d'Angleterre? on l'ignore; nous avons vainement cherché dans nos archives un document relatant la prestation de ce serment par la communauté bourgeoise d'Ypres.
(1) Données à Gand, Arch. 7p. Inv, 646.
(2) Arch, Y p. Inv. 538.
Tout permettait d'espérer une période de calme, après des agitations incessantes et des guerres sanglantes; les gens des métiers avaient de nouveau repris leurs travaux et la prospérité de la draperie semblait renaître, quand des calamités, fléaux de Dieux, désolèrent la ville d'Ypres et la Flandre entière.
La peste noire, originaire de Tlnde, après avoir visité l'Egypte et presque toute l'Europe, avait été importée, par des navires infectés, dans le port de TEeluse; dès le mois de février (1349), on avait constaté sa présence à Ypres. Selon nos chroniqueurs locaux (i), des vomissements de sang en étaient les premiers symptômes et cette peste aurait été bientôt tellement contagieuse qu'il suffisait, pour en être infecté, de regarder un pestiféré, sans même le toucher; en tous cas, elle fit de nombreuses victimes à Ypres (2) : « en 1349, )) dit un de nos annalistes, « il y eu le tiers des inhabitants de la dite ville qui ont mourus de la peste » (a) et la population agglomérée dans la cité et dans ses vastes faubourgs était alors très considérable encore.
Nos chroniqueurs locaux, toujours crédules, accusent quelques juifs d'avoir provoqué l'invasion et le développement de cette horrible maladie, en jetant du poison dans les puits de la ville: accusation en quelque sorte traditionnelle et que le peuple répète parfois encore aujourd'hui, quand sévissent des maladies épidémiques ou contagieuses! plusieurs Israélites furent
(1) Ch. Ms. Bibliothèque de l'auteur.
(2) l'i et chronique de DefeUy anno 1349.
^) D^soUUions, ruines et calamités etc. par I. L. A. Oibgsrick. Ann. Société Westjtandre, i. I. p. 315.
aussitôt arrêtés et « justiciés d, peut-être massacrés par la populace, sur la grand*place dTpres (4).
L*année suivante, la peste poursuivit son œuvre, puis vint la famine; durant Tété de Tannée 1350. la sécheresse fut telle dans le Westland, que toutes les récoltes séchèrent sur pied (s).
Les populations terriGées se rappelèrent alors, que la Flandre était excommuniée !.«• elles attrihuèrent bientôt la violence de ces fléaux à la vengeance divine; tandis que pour fléchir la colère de Dieu, les habitants d'Ypres, aflbiés, encombraient les églises et que partout la secte bizarre des flagellants donnait le spectacle sanglant de ses macérations volontaires et publiques, les magistrats des communes flamandes renouvelaient près du pape d'Avignon, les démarches faites depuis 1347 avec le concours du clergé inférieur (3), pour obtenir le retrait des excommunications. Ces nouvelles et pressantes instances restèrent d*abord inefficaces ! Clément VI les écarta par une fin de nonrecevoir (4) et c*est en 4354 seulement que, par lettres données (30 décembre) à Gand (in Castro Gandense) (5), Philippe, évèque de Tournai, conformément à la bulle du pape Innocent VI (16 des calendes de novembre) leva l'interdit dont avaient été frappées les villes de Flandre pour violation des traités conclus avec les rois de France (e).
(1) Nos Ch. Ma et Ch. de De/eu,
(2) De/eu et nos autres Ch. ms.
(3) Cart. de S^ Martin^ No 48S (cité).
(4) Voyes les docnmeots cités par Kbrvtn, t. III. p. 359. — Le pape Clément VI qui résidait à Avignoni céda peui-étre en cette occasion aax influences Tindicatives du roi de France. '
(5) Cattrum Gandense^ la ville fortifiée, entourée de murailles.
(6) Afch. Yp. Int. 571 (original).
Comme tous les traités de pacification, — souvent bientôt oubliés, — le traité et la charte de Dunkerque (1349) devaient assurer une paix perpétuelle et ï^élablir pour toujours, à Ypres, le calme et la prospérité. Mais ces illusions ne pouvaient tarder à s*évanouir! Les tendances politiques des Léliaerts, soutenus par Louis de Maie, et celles des Clauwaerts qui gouvernaient notre commune, étaient trop divergentes, pour ne pas provoquer bientôt, d^abord des tiraillements et des conflits, puis des hostilités nouvelles entre les défenseurs irréconciliables de deux principes opposés: la liberté et Tindépendance des communes, d'une part, Tautocratie du comte et la centralisation, de Tautre.
Avant de nous occuper de ces tiraillements, puis de ces luttes à main armée, jetons un rapide coupd^œil sur la situation matérielle et politique de la commune d'Ypres vers le milieu du XIV* siècle. A vrai dire, les docuçfients du temps, nécessaires pour tracer le tableau exact de ces situations, sont très rares, toutefois il est possible de Tesquisser au moins, d'après des documents moins anciens, notamment d'après une pièce officielle qui donne de curieux renseignements rétrospectifs sur Tétat de la ville d*Ypres en i408. A cette époque le siège de 1383 avait porté un coup mortel à la prospérité matérielle de Tantique cité; depuis vingt-cinq ans, déjà elle tombait de plus en plus en décadence. Sa situation, bonne encore en 1408, devait donc être relativement brillante, au milieu du XIV* siècle.
D*après un recensement qui aurait été fait en 134:^^ la population dTpres se serait élevée, en cette année, à deux cent mille âmes; mais le document qui constaterait ce résultat n'a pu être retrouvé ; son authenticité nous
semble même très contestable. Lambin, qui le mentionne, a probablement mal lu la date et mal interprété le texte de la bulle adressée en i247, par le pape Innocent IV, à 1 evèque de la Morinie pour lui demander « s'il était vrai que la ville d'Ypres avait alors (1247) une population de 200,000 âmes environ »? En tous cas, cette population était encore de c< quatre-vingt à cent mille personnes en 1408 » (i); elle devait donc être bien plus considérable en 4348.
(( En Tan mil quatre cens et huit, la ville d'Ypres», malgré sa décadence relative, était encore ce l'une des meilleurs bonnes villes, riche.... ou marchandise avoit cours en grande affluence et habondance qui fut au pays de Flandre... il y souloit avoir alors de trois à quatre mil hostieux servans à la grantdraperie » (â). Trente ans avant le mémorable siège de i383, les métiers servant à la draperie y étaient, sans nul doute, plus nombreux encore et « Tafiluence et habondance de la marchandise» y étaient probablement plus grandes aussi.
Cette industrie parait avoir pris un nouvel essor, après la paix de Dunkerque ; dans le but évident de faciliter l'exportation de ses produits, l'importation des laines anglaises et le mouvement commercial en général, Louis de Maie ordonna, dès 1351, d'améliorer le régime de l'Yser, de manière à permettre, en tous temps, la navigation vers Nieuport(3), c'est-à-dire les communications par eau entre Ypres et la mer.
Quant à la situation politique de la bourgeoisie, les récentes calamités n'avaient pu l'altérer. La com-
(1) Arch. Yp. Inv. 1162.
(2) Mêmes documents.
(3) Arch. Yp. Inv. 551 et 5" 2.
mune démocratique d'Ypres constituée sous le gouvernement de van Ârtevelde, avait conservé les institutions régularisées par le Ruwaert. Loin de saffaiblir, le corps communal setait fortifié dans les luttes contre les Léliaerts et sa vigueur se maintenait par la constante intervention des plébéiens dans la direction des affaires locales et générales; jamais peut-être le mouvement politique, stimulé par un patriotisme enthousiaste, n*avait été plus actif à Ypres, que vers le milieu du XIV" siècle.
Ainsi, malgré de longues guerres et de terribles calamités, la commune d*Ypres était encore, à cette époque, forte et riche ; dévouée à la cause flamande, toujours prête à défendre ses droits et ses libertés, elle était assez puissante aussi pour résister énergiquement à Louis de Maie, dès qu*il chercherait à y porter atteinte.
Un incident, peu important en apparence, prouve cependant que, dès la fin de Tannée 4349, la commune d'Ypres eut à lutter contre les tendances autoritaires de son seigneur. L*écoutéte de la ville avait intenté des poursuites contre Pierre Outide, probablement bourgeois d'Ypres, en tous cas justiciable de « la vérité des échevins. » André le Rasse, receveur de Flandre, et le chevalier Barnage, le nouveau bailli de la ville, intervinrent. Ces deux ofBciers du comte voulant étendre, sans droit, l'autorité de leur seigneur, empêchèrent récoutéte de continuer la poursuite. Une grave atteinte était ainsi portée à l'un des privilèges les plus précieux de la commune, car ses échevins avaient, dès les temps les plus anciens, le droit exclusif déjuger leurs co-bourgeois et même, en certains cas, d'autres manants ou inhabitants de leur ville.
Cette violation manifeste du plus important des pri-
vîlèges communaux, excita un mécontentement général. Nos magistrats adressèrent de vives protestations au bailli, mais Jean Barnage, seigneur de Meudon, ne tint aucun compte des protestations de ces bourgeois ; le chevalier français, fier, dur et despote, comme son maître, ne craignit même pas « dInsuUer nos échevins par des paroles outrageantes. » Alors la bourgeoisie prit ouvertement parti pour ses magistrats et le commun se prépara à prendre les armes pour défendre les droits de la commune.
Une nouvelle révolte était surle point d'éclater et « le commun » aurait peut-être durement traité les deux officiers Léliaerts, quand Louis de Maie interposa son autorité souveraine, pour les soustraire à la vindicte populaire. Le comte avait juré à Halluin, puis lors de sa joyeuse entrée, et récemment encore à Dunkerque, de respecter les privilèges des villes; mais la Flandre pacifiée était momentanément désarmée, le prince crut ne plus devoir tenir aucun compte de ces serments ; loin de chercher à résoudre le conflit à Tamiàble, il tenta de le trancher, au profit de son autorité, sans se soucier des franchises de la commune; le comte assuma donc toute la responsabilité des actes posés par ses deux serviteurs; dans des lettres adressées aux avoué et échevius dTpres, il déclara nettement qu'André le Rasse et Jean Barnage n'avaient agi que d'après ses ordres; en conséquence, il défendit de les injurier, même de les blâmer, pour un fait dont lui-même réclamait toute la responsabilité, ajoutant qu'il considérerait comme adressées à sa personne les injures faites à ses serviteurs. Ces lettres devaient être lues publiquement devant le peuple (i).
(1) Arch. Tp. Int. 547. (Original).
lOT
Loin d'inspirer une crainte salutaire, comme le croyait le redouté seigneur, ces lettres hautaines, quand lecture en fuidonnéeà la bretèque, exaspérèrent le commun et le sang aurait sans doute coulé de nouveau, si nos magistrats ne s'étaient montrés plus sages et plus prudents que leur seigneur. Forts de leur bon droit, ils résolurent de chercher à terminer cette grave difficulté non par la violence, mais pacifiquement par voie d'arbi*' Irage et de justice.
Bien que ses attributions eussent alors déjà été amoin* dries, « l'assemblée de Flandre » conservait encore le droit de juger les conflits qui surgissaient entre le comte et les bonnes villes. Nos échevins portèrent donc l'affaire devant «ce parlement du commun pays de Flandre » (4). L'assemblée se réunit à Gand, le 23 janvier 1350; elle se composait des « bourgmestres, échevins et conseillers » de Gand et de Bruges. Ypres étant partie en cause et les deux bonnes villes de la Flandre gallicante — Lille et Douai — étant occupées par le roi de France, n'y avaient pu envoyer leurs magistrats. Louis de Maie et des gens de son conseil assistèrent à cette réunion. Les députés d'Ypres exposèrent les griefs et firent connaître les pri* vilèges de leurs mandants ; ils accusèrent aussi Jean Barnage d'avoir outragé les échevins de leur commune et les conseillers du comte répliquèrent sans doute. Enfin, après délibération, l'assemblée condamna Jean Barnage, seigneur de Heudon, chevalier, à faire un pèlerinage à St-Jacques eu Gallicie, à la semonce des éctievins d'Ypres, qu'il avait <x insultés par des paroles outrageantes » (2).
(l) Cest le nom que donne à « l'assemblée des échevins » le document qae nous analysons ici [Parlemente rau den gkemcenen lande nan Vlaen^
derem).
^2) Arch. Tp. Inv, 548.
Bien que noire document ne le dise pas positivement, cette condamnation permet de croire que la commune dTpres obtint au fond gain de cause, et que ses privilèges furent sauvegardés, comme, en tous cas, les prérogatives et la dignité de ses magistrats. Ce verdict, rendu par des bourgeois, blessa et dépita cruellement Louis de Maie; « ce prince arrogant, allier et hautain » ayant assumé la responsabilité des actes posés par son serviteur condamné, était indirectement atteint par cet arrêt aussi juste que sévère.
Cet incident, comme nous Tavons dit, peu important en apparence, méritait cependant d*ètre rappelé ; il caractérise la situation'^politique du pays à cette époque. La sentencedu 25 janvier 1350 (n. s.) ne prouve-t-elle pas, en effet, que les bonnes villes flamandes étaient alors encore assez fortes et que Tautorité de leurs institutions populaires était assez prépondérante, pour faire respecter les droits des communes et même pour faire châtier — quelque haut placés qu'ils fussent — les violateurs de leurs franchises?
Mais un tel état de choses ne put longtemps être maintenu; bientôt c'est, non plus devant l'assemblée des échevins, mais les armes à la main que la commune d'Ypres et ses métiers, comme ceux des autres bonnes villes, eurent à défendre leurs institutions.
Dès lors, l'histoire d'Ypres et de la Flandre occupe des pages nombreuses dans les annales de la France et de l'Angleterre: les rivalités de ces deux grands pays exercèrent bientôt, en effet, une action de plus en plus dominante sur les destinées de notre comté. Comme nous l'avons dit (i), le cadre de notre travail doit ainsi
(1) Voyez Avanhpropos.
être étendu afin d*y pouvoir placer le tableau des luttes incessantes et longues que se livrèrent tantôt sur le terrain de la diplomatie, tantôt sur des champs de bataille, les rois de ces deux grands royaumes, luttes dont la Flandre fut souvent l'objet et le théâtre.
RIVALITÉS ET NÉGOCIATIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET LA FRANCE. — LEUR INFLUENCE SUR LES AFFAIRES DTPRES ET DE LA FLANDRE (1351-1357).
Philippe de Valois étant mort (1350), son fils aine, Jean 11, dit le Bon, succéda à son père; comme celui-ci, il détestait les flamands et leurs institutions. En 1347, étant duc de Normandie, il avait commandé Farmée qui guerroya « sans gloire » non loin d'Ypres et dévasta plus tard impitoyablement le Westland. Le nouveau souverain entra donc sans hésitation dans la voie politique, tracée par ses ancêtres et suivie, avec passion, par son père; aussi, comme plus tard ses successeurs, fut-il pour Louis de Maie un énergique allié, chaque fois que ce prince Léliaert fut en lutte avec nos communes.
Bien qu'elles fussent redoutables encore, nos bourgeoisies n'auraient pu, sans Tappui de l'Angleterre, défendre leurs institutions contre ces deux ennemis coalisés ; aussi nos bonnes villes s'eiTorcèrent-elles toujours de maintenir et de consolider l'alliance anglaise, si favorable d'ailleurs au développement de leur prospérité industrielle et commerciale; elles forcèrent même leur
seigneur à s*y rallier momentanément ; mais, si ce prince fut contraint parfois de céder, il ne put jamais dominer les sentiments, en quelque sorte innés, que son pèreLéliaert et sa mère, de race française, lui avaient transmis. Ses sentiments, fortiûés encore par son éducation et son long séjour en France, ses instincts natifs et ses tendances naturelles vers le despotisme, rentrainërent presque tocyours dans Torbite de la politique française.
Les traités de 4348 avaient assoupi, mais non éteint, les haines invétérées qui depuis longtemps divisaient la France et TAngleterre ; les hostilités entre les souverains de ces deux grands pays devaient Ijientôt être reprises et se prolonger longtemps encore. La Flandre était forte et riche, son alliance pouvait donc être avantageuse, nécessaire même, à chacun de ces belligérants; aussi, Edouard III, soutenu par les bonnes villes, et les rois de France, secondés par les sympathies du comte Louis, cherchèrent-ils, sans relâche, à capter, par tous les moyens, Famitié des communes afin de les rattacher i leur cause par des traités.
Ces constantes luttes d'influence et les graves événements qui en furent tantôt les causes, tantôt les conséquences, expliquent les situations diverses qui se produisirent après 1353 en Flandre et notamment à Ypres. Ces négociations, pour ne pas dire ces intrigues diplomatiques, et ces événements avaient une importance considérable; Ils pouvaient contribuer à assurer la prépondérance politique de Tun des grands pays en lutte sur Tautre, et devaient, en tous cas, exercer une influence définitive sur le régime intérieur de la Flandre. La victoire de TAngleterre permettrait à nos communes de conserver leurs antiques institutions d'origine germa-
nique, récemment consolidées et régularisées par Jacques van Artevelde ; le triomphe de la France devait au contraire faciliter la substitution, — lente peut-être, mais inévitable, — de Torganisation latine, autoritaire et absolutiste, à ces séculaires institutions. L'importance de n^ociations et de luttes qui devaient aboutir à de tels résultats est donc manifeste, et Ton conçoit pourquoi les unes et les autres furent alors poursuivies avec acharnement, tantôt par la ruse, tantôt par la violence.
Ces deux courants, l'un démocratique, l'autre autoritaire, exercèrent alternativement leur action sur le gouvernement de Louis de Maie; toutefois ce prince Léliaert ne renonça jamais franchement à pratiquer une politique dissolvante et son règne fut une période de transition violente entre le séculaire régime communal et le régime de la centralisation que les ducs de Bourgogne imposèrent définitivement plus tard à la vieille Flandre.
Nos lecteurs pourront étudier l'histoire de ces rivalités entre deux grandes puissances, et du règne de Louis de Maie, — dès lors, si agité par ces luttes diplomatiques, par des troubles intérieurs et par de longues guerres, — dans les écrits de savants historiens et de nos chroniqueurs flamands ; nous nous bornerons à rappeler ici quelques faits qui rentrent plus spécialement dans le cadre de notre étude et confirment du reste les considérations que nous venons d'exposer.
L'attitude hésitante et peu loyale prise en 4348 par Edouard III, avait irrité, mais non découragé, nos communes. Les villes du comté — Ypres et Gand surtout — étaient constamment restées fidèles à la cause flamande et dévouées à l'alliance anglaise ; leur adhésion au traité de Dunkerque n^avait été que la conséquence forcée de l'attitude équivoque du monarque anglais. Edouard III
ne tarda pas à reconnaître la faute qu*il venait de commettre et chercha bientôt à la réparer ; craignant «de perdre défmitivement les sympathies des flamands et le concours de leurs milices, il tenta de renouer des relations amicales avec nos bonnes villes.
Edouard préparait alors déjà, mais en secret, une nouvelle expédition contre la France ; il envoya le duc de Lancastre en Flandre et le chargea de négocier avec nos communes et le comte lui-même, une alliance offensive et défensive et de solliciter leur aide « pour chivaucher sur Tadversaire et le pays de France (i). » Mais le duc avait encore une autre mission, secrète et très délicate, qui, si elle eut réussie, devait rattacher pour toujours, par des liens de famille, la maison de Flandre à la dynastie régnante en l'Angleterre.
La comtesse de Flandre avait donné le jour à une fille; le duc de Lancastre avait mission de demander la main de cette princesse pour le comte Richemont, fils d'Edouard 111 (2).
Marguerite de Maie était encore au berceau; pareille demande semblerait aujourd'hui ridicule ; mais, à cette époque, les alliances de famille pouvaient exercer une influence si grande sur les relations internationales, qu'elles étaient recherchées et négociées de bonne heure; de là ces mariages enfantins si fréquents alors. Louis de Nevers n'avait- il pas été uni à Marguerite d'Artois, âgée de 7 ans? Pourquoi Marguerite de Maie, quoiqu'âu berceau, et le jeune prince anglais ne seraientils pas au moins fiancés?
(1) Kbrvyn, m. p. 364, diaprés Rymer.
('?) Elle était née le 15 avril 1^0.
Par ce mariage, s*il avait été conclu, la couronne de Flandre aurait peut-être pu être ajoutée un jour à la couronne d*AngIeterre, car Louis de Maie, on le sait, ne laissa qu'un enfant légitime, Marguerite, qui fut ainsi rhéritière du comté. Bien que ces négociations fussent secrètes, le roi de France en eut connaissance et les fit échouer. Il s*était hâté d'envoyer des ambassadeurs an comte Louis et les avail chargés de lui faire les plus belles promesses. Ces envoyés s'engagèrent notamment à faire restituer au comté les villes de la Flandre gallican te.
La situation était embarrassante : Edouard III, d'accord avec les communes, insistait pour que le mariage proposé par le duc de Lanças tre fût conclu ; le roi Jean de son côté en faisait un casus belli et Louis de Maie voulait prévenir une rupture, avec l'un ou avec l'autre monarque; il désirait aussi ne froisser ni les bonnes villes, ni personne; pratiquant, comme toujours, une politique à double face, il trompa tout le monde. Le 24 juillet i351, il fit un traité secret d'amitié avec le roi de France, et quelques jours plus tard, il signa, en même temps que les communes, un traité de neutralité amicale, avec le duc de Lancastre. Quant au mariage de Marguerite il fut ajourné, sans doute parce qu'elle était trop jeune encore.
Un autre succès diplomatique consola Edouard III de cet échec. C'est vers cette époque (le i août 1354), que fut conclue, « probablement à Ypres (i) » la célèbre convention par laquelle le roi d'Angleterre céda à Charles de Navarre, outre les comtés de Champagne et
(1) Kbr¥TN, t. m. p. 366.
ToMB 7. 8
de Brie, la ville (l*Âmiens, en se réservant « la couronne et le surplus du royaume de France. »
Louis de Maie oublia vite les clauses du traité de neutralité fait avec TAngleterre, et le roi de France ne remit pas les villes gallicantes au comté. Le traité secret d'amitié entre le roi Jean et le comte Louis fut seul maintenu ; la Flandre en sentit bientôt les effets déplorables : Louis de Maie, désormais soutenu par son puissant suzerain et son docile instrument, n'bésita plus à donner un libre essor à ses tendances absolutistes; partout alors les hostilités contre les institutions des communes sont reprises et bientôt la « justice du comte » est mise en mouvement.
Dès le 4 octobre 1351, trois cent quatre-vingts bourgeois de Bruges sont bannis à perpétuité de la Flandre, comme coupables de setre montrés trop favorables à TAngleterrc, lors des dernières négociations. Vers la même époque, au dire de nos chroniqueurs locaux, Louis de Maie aurait voulu intervenir dans la nomination des échevins d'Ypres, en violation de la grande charte communale de 1209 (i); il nosa point toutefois — comme l'avait vainement tenté son père, vers 1330 — (aire lui-même ces nominations; mais, comme Philippe le Bel, après la prise de notre ville en 1301 {û), le comte prélendit adjoindre des commissaires délégués par lui, aux prud'hommes nommés par les échevins sortants, pour renouveler la loi de la ville; il aurait ainsi partagé avec la bourgeoisie, l'influence que celle-ci exerçait sur les administrateurs de la commune.
(1) Arch. Vp, Inc. 22 et 43.
[2) Arch. Yp. Inv. 201.
À vrai (lire, aucune charte, conservée dans nos archives, ne décrète ce nouveau mode d'élection contraire au\ antiques privilèges de notre communauté urbaine; il est possible, toutefois, que le prince intervint ainsi, dès 135â, dans le renouvellement de notre échevinage; on voit, en effet, par nos chroniques (i), que cette même année furent adjoints aux prud'hon:mes bourgeois, Messires Jean de Pouckes, Thiery de Moerkerke, Symon de Coudeberghe et Symon Dammen, et c'est encore ainsi que se fit le renouvellement du magistrat les années suivantes, toujours, comme le disent nos chroniques, « au grand dépit et mécontentement de la bourgeoisie. »
Cette violation des droits séculaires de la communauté occasionna, parait-il, des troubles. D'après nos annalistes Yprois. une émeute aurait ensanglanté les rues de notre ville le 24 avril 1355; dans une rixe entre tisserands et foulons, trente-six bourgeois auraient été tués et beaucoup d'autres, grièvement blessés. Ce renouvellement illégal du magistrat fut, sans nul doute, la cause de ces troubles et de ces combats. Mais les documents de nos archives ne donnant aucun détail authentique sur ces événements, il faut doncse borner à mentionner ici les récits de nos chroniqueurs {%).
On peut se demander pourquoi la communauté entière ne se mit pas alors en waepenynghe et comment elle ne força pas le comte parjure à respecter les privilèges de la commune. Certaines circonstances semblent expliquer cette inertie, en apparence inexpliquable. Lors
(1) Bihiiotbèque de Tautear.
(2) D'après VbRsecKB [p. 41), qai donne quelques détails sur cet événemeoi, cette émeute eut lieu le 24 avril 1353.
des négociations qui précédèrent le traité du 24 juillet (1351)» les ambassadeurs français avaient déclaré, on Ta vu, que leur souverain serait disposé à restituer les villes et les châtellenies de la Flandre gallicante» occupées depuis si longtemps par les rois de France. Cette rétrocession aurait comblé les vœux des bonnes villes» constamment désireuses de voir rendre au comté la complète intégrité de son territoire primitif; ces royales promesses» — qui» comme tant d'autres» ne devaient pas être tenues — séduisirent*elles momentanément nos bourgeois? ne serait-ce pas dans Tespoir d'obtenir l'exécution de ces engagements» que les Yprois hésitèrent à se rebeller contre leur seigneur, l'ami du roi de France? Ne serait-ce pas aussi» pour obtenir l'exécution de ces promesses royales, que quelques échevins des bonnes villes consentirent à accompagner leur seigneur quand il se rendit à Paris» vers cette époque, pour y renouveler son acte de foi et hommage entre les mains du roi Jean, son suzerain et son allié?
Rappelons» en passant, une anecdote légendaire qui se rapporte à ce voyage. D'après des chroniqueurs» nos magistrats délégués avaient été invités à diner à la table royale» mais pour humilier ces invités bourgeois, on n'avait pas placé de coussins sur les bancs en bois qui leur étaient destinés, comme sur ceux ou les seigneurs devaient prendre place. Nos échevins plièrent alors leurs magnifiques manteaux de velours» garnis de broderies et de dentelles» les posèrent sur leurs sièges en guise de coussins; après le festin» ils négligèrent de les reprendre et quand des courtisans railleurs leur firent remarquer ce qu'ils croyaient être un oubli, nos magistrats répondirent fièrement:
a nous de Flandre ne sommes point accoutumés» où nous dînons, d'emporter avec nous les coussins (i). »
Nos échevins avaient pu constater à Paris que le roi n^était nullement disposé à restituer les villes gallieantes, comme il Tavait promis; puis à leur retour, ils virent, avec dépit, flotter encore le drapeau royal sur les murailles de ces villes. Ces nouvelles provoquèrent en Flandre une agitation générale.
Louis de Maie était resté en France; il se hâte de rentrer dans son comté et c'est encore par la violence qu'il cherché à y rétablir son autorité. Pour terroriser les populations, des échafauds sont dressés sur les places publiques, même de Gand, et des tisserands en révolte y sont exécutés.
Edouard III avait alors déjà chargé le duc de Lancastre de négocier, avec divers seigneurs, des traités d'alliance offensive et défensive contre la France et, dès 1353, le diic, revenu en Flandre, y avait ouvert de nouvelles négociations avec nos communes et leur comte, dans l'espoir de les faire entrer dans cette coalition. Mais des envoyés du roi Jean II, toujours favorisés secrètement par Louis de Maie, réussirent encore à faire échouer ces tentatives de fédération, et c'est même vers cette époque déjà, que le roi Jean, poursuivant la politique de ses prédécesseurs, avait donné mission à ses envoyés de négocier un mariage entre un prince français et rbéritière du comté de Flandre.
Le roi de France avait épousé Jeanne de Boulogne, veuve de Philippe de Bourgogne; du premier mariage de Jeanne était né un fils, nommé Philippe, comme son père et que nos chroniqueurs désignent sous les noms
(1) D^OuDBOHsasT, t. U. p. 48S. (Note}.
de : c( petit duc » ou de « Philippe de Rouvre », parce qu'il était né au château de ce nom. C'est ce prince, élevé à sa cour, que le roi de France désirait unir à Marguerite de Maie. Depuis la mort de son père, Philippe de Rouvre était, dit d'Oudeghersl(i), « duc et conte de Bourgoingne, palatin, conte d'Artois, de Bouloingne et d'Auvergne et seigneur de Saline^. » Ce mariage devait réunir plus tard ces seigneuries et la Flandre sous un même seigneur et peut-être les faire revenir toutes, un jour, à la couronne de France, par droit de succession collatérale.
La combinaison était habile; tout laissait croire d'abord qu'elle réussirait; Philippe et Marguerite furent liancés; toutefois la célébration du mariage fut ajournée en 1353, à cause du jeune âge des futurs époux — le « petit duc » était né en 1345 et sa future en 1350, —
Mais, quand de nouveaux troubles éclatèrent en Flandre, on put craindre à Paris que l'influence croissante d'Edouard III ne fit rompre celte union, tant désirée; bien que Philippe eût moins de dix ans et Marguerite cinq ans seulement, sur les instances de grands personnages français, le mariage fut célébré à Arras, le 1 imai 1355 (â), mais, dit naïvement d'Oudegherst, « il ne fut jamais consommé, » parce que « le petit duc » trépassa a l'âge de 13ou H ans (3), et que Marguerite fut douairière de Bourgogne avant l'âge de dix ans. — Ainsi furent déjouées, par la mort, des combinaisons politiques habilement conduites et c'est plus lard seulement, par un autre mariage,
(I) II. p. 502.
(2J D'après des historiens en 1356.
(3) De 15 ans disent encore ces historiens. — D'après Kertyn, ce mariage aurait été célébré à Audenarde en 1361. Cette date n'est pas, croyons-nous, exacte ? Car un document de nos archives qui parait dater de cette année (1961)^ donne 4 Mar^erite, dès 1359, le titre de « ducheise de Bourgogne.»
que la Bourgogne et la Flandre furent réunies sous un même seigneur.
Les hostilités entre la France et l'Angleterre avalent été reprises ; le roi Jean fait prisonnier par Denys de Morbeke à la bataille de Poitiers (1356), avait été conduit en Angleterre et retenu en captivité à la tour de Londres.
Pendant que le roi Edouard et ses alliés guerroyaient en France, Louis de Maie avait préparé une expédition contre le duc de Brabant. Les bourgeois d'Ypres se rappelèrent qu'en 1348, peu de temps avant le traité de Dunkerque, des chevaliers brabançons avaient bloqué leur ville, affamé ses habitants et ravagé les campagnes du Westlund ; ces souvenirs et le désir de se venger firent oublier, un instant, aux gens d'Ypres leurs constants démêlés avec leur seigneur ; si, comme l'affirment nos annalistes, un compte, rendu plus tard (en 1360) par les trésoriers de notre ville (i), se rapporte à cette expédition (â), onze cent dix-sept Yprois, — tisserands, foulons, autres artisans et bourgeois — auraient alors accompagné leur comte à Alost (3), et pris part à la célèbre bataille de Schcut (17 août 1356). Après y avoir battu les brabançons, ils occupèrent Bruxelles, jusqu*à la conclusion de la paix d'Ath (juin 1357).
Quand les vainqueurs de Scheut rentrèrent à Ypres, leur ville était profondément agitée. Bientôt y éclata une grande révolte ; avant d'en narrer les sanglants épisodes, nous en rechercherons les causes et nous rappellerons les relations qui s'établirent entre Etienne Marcel, chef des
(1) Jacques Morin et Guillaume Ohiselein.
(2) Verebckb, p. 43.
(3; Lambin, Tydrekenkundige iyst, p. 30. Ce document fait connaître les frais d'équipement et d'armement, ainsi que les noms de 1117 Yprois, qui marchèreoi alors sous les bannières du comte et de la ville,
communiers de Paris, les échevias d* Ypres et les magistrats des autres communes flamandes, presqu*à la veille deFex* plosion de ce violent orage populaire.
CAUSES DE NOUVELLES AGITATIONS POPULAIRES A YPRES. - RELATIONS ENTRE LES COMMUNES FRANÇAISES ET LES COMMUNES FLAMANDES.
Sans tenir compte de Tefficace concours que les milices dTpres venaient de lui prêter dans sa dernière guerre contre le duc de Brabant, Louis de Maie persistait à appliquer le système centralisateur de politique intérieure inauguré après la conclusion du traité secret, fait en 1351 avec le roi de France; son audace s*était encore accrue quand le mariage de sa fille Marguerite, avec un prince français, avait été célébré; l'appui de son puissant suzerain ne lui était-il pas dès lors plus que jamais assuré? Malgré les troubles provoqués à Ypres, dès 1354, par la violation de la grande charte électorale de 1S09, le comte continua donc à adjoindre ses commissaires aux pru(l*hommes chargés de renouveler chaque année Téchevinage de notre commune. Au nombre de ces représentants directs du prince, figurèrent, d'après nos chroniques : en 1356, Symon van Kerchove, Symon van de Pitte et Philippe d'Audenarde, — en 1357, encore Symon van Kerchove et Jean van Loo, — en 1358, Gosuin van Moere, Jean de Corten-
berghe et ce Jean Barnage lui-même, si hostile à notre bourgeoisie, que « les échevins de Flandre » avaient été obligés, en 1350, d'intervenir pour • refréner et châtier son arrogance.
L'influence de ces grands seigneurs sur le choix de nos magistrats communaux fut bientôt prépondérante et dès lors on vit siéger dans la Chambre des échevins, non plus des bourgeois dévoués à la commune, donc ses représentants, élus par des prud'hommes, mais des patriciens et des notables, choisis par les délégués du prince et, comme ceux-ci, inféodés à la caste des Léliaerts.
On lit, en effet, dans les actes scabinaux de 1356 à 1358(i) les noms des deScotes, des de Loo, des Folckier, des de fieer (l'ours), des Scattin, des de Joengi (Joingy), des Broederlam, des de Vroede (le Sage), des Belle, des du Puits, des van Dixmude et d'autres anciennes familles scabinales ou lignages qui régentaient la commune, vers la fin du siècle précédent, lorsqu'en 1280 leur administration oligarchique provoqua la grande émeute, dite la Cokerulle (2).
Le comte fut ainsi bientôt le maître absolu de la commune et la gouvernait par personnes interposées ; les échevins d'Ypres, choisis par les délégués du prince, étaient, en effet, pour ainsi dire ses mandataires et non plus les élus et les représentants de la communauté ! Mais les bourgeois désormais exclus de la Chambre des échevins — et que cet ostracisme froissait vivement — comprirent sans peine que ce système électoral devait aboutir à la restauration de Fancien régime oligar-
(1) Vojez Cartulairt de la prévôté deSt-Martin.^^. 528 à 536. (13S6 à 1358).
(2) Ypruna : Du mouvement eommunat^ t. IV. p. 38 à 86.
chique, renversé après de longues luttes, et permettre au comte de substituer son pouvoir autocratique au gouvernement populaire, fondé par Jacques van Artcvelde.
L'existence même de la commune démocratique était ainsi en péril; Tagitation fut bientôt générale; de nouvelles luttes contre le seigneur,parjure à ses serments de joyeuse entrée, furent dès lors inévitables. Les bourgeois étaient trop attachés à leurs libres institutions et trop énergiques encore pour ne pas les défendre à main armée.
A cette époque, Tesprit communal et dindépendance semblait se réveiller partout, notamment en France ; des relations politiques existèrent bientôt entre les communiera français et les communes de la Flandre. Pour expliquer comment ces relations s'établirent, il est nécessaire de jeter un coup-d'œil sur les événements qui venaient de se produire au-delà de nos frontières. Un document conservé dans nos archives permet de donner sur ces événements quelques détails peu connus. Une courte excursion sur le domaine de l'histoire de France, peut offrir ainsi d'autant plus d'intérêt que le même esprit d'indépendance semblait guider alors les communiers français et les bourgeois des villes flamandes.
Vers 1357, la situation intérieure de la France était profondément troublée ; là, comme en Flandre, l'état de l'atmosphère politique permettait de pronostiquer de prochains orages. Le roi de France, fait prisonnier à la bataille de Poitiers, était depuis Tannée précédente, retenu en captivité à la tour de Londres ; le vaisseau de l'état, privé de son pilote, voguait pour ainsi dire à l'aventure ; les états tentèrent d'en prendre la direction : « si avant, dit Froissart, que tout prélat de saint église, évêquc et abbé, tout li noble signeur et li chevalier, et
H prévos des marchans et li bourgeois de-Paris et li corisauls des bonnes villes du royaume de France furent tout ensamble eu un jour, en la. cité de Paris ; et vorrent savoir et ordonner comment li royaume de France seroît gouvernés jusques adont que li rois, leurs sires, seroit délivrés (i). »
L'assemblée, on le voit, se composait de trois membres : le clergé, la noblesse et le tiers état; elle nomma pour gouverner le royaume une espèce de députation permanente, formée de trente-six délégués, choisis, en nombre égal de douze, par chacun de ces trois membres, « et dévoient obéir tous autres prélats, tous autres seigneurs, toutes communautés des cités et des bonnes villes à tous ce que ces trois états feroient et ordonneroîent (2). »
Au début, on marcha d'accord mais cette entente fut de courte durée; le tiers état, sous l'influence du prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, « homme sincèrement dévoué au bien de son pays », dit Kervyn (3), ne tarda pas à se séparer des deux autres membres et même à entrer en hostilité avec ces alliés de la veille.
De sérieux désaccords sur la direction à donner à la politique intérieure motivèrent cette rupture, puis les hostilités. Le clergé et la noblesse voulaient rester fidèles à la politique absolutiste et centralisatrice suivie par Philippe le Bel et ses successeurs, le tiers état avait des tendances toutes différentes; il représentait les villes et celles-ci, privées de leur indépendance et de leurs
(1) Froissart, t. VI. p. 4.
(2) Id. Id.
(3) T. ni. p. 383,
franebises, cherchaient à reconquérir leurs anciens droits.
En France et en Flandre, le mouvement populaire avait donc le même but: la liberté communale. Les communes françaises « luttaient, dit Kervyn (i), pour recouvrer leurs bonnes coutumes du règne de St-Louis ; » la commune d*Ypres et d'autres communes flamandes s*ar~ maient pour défendre leurs institutions locales menacées par le comte Louis de Maie.
Le courant des idées d'indépendance qui se répandait alors en France, avait peut-être sa source en Flandre. Depuis de longues années, le commerce avait attiré dans le premier de ces pays, un nombre considérable de riches bourgeois flamands; de nombreux tisserands Yprois et autres y résidaient aussi ; les uns étaient des émigrés volontaires, les autres avaient été bannis de Flandre, à la suite d'une émeute réprimée ou d*une dé* faite en rase campagne.' C'est ainsi qu'après la bataille désastreuse de Gassel et la prise d'Ypres en 1328, cinq cents tisserands et cinq cents foulons Yprois, outre de nombreux otages et des drapiers de diverses localités du Westlandy avaient été condamnés, par Philippe de Valois, à quitter le comté pour trois ans au moins et à se rendre au delà de la Somme ; là, portent les conditions imposées aux Yprois le 10 septembre (1328), « es tentes royales devant Ypre, » là, ils pourront exercer leur métier et leur négoce (s).
Si bientôt, à l'instante prière de nos échevins, deux cents de ces bannis obtinrent l'autorisation de rentrer
|1),T. lll.p.,384.
(2) Areh. Tp. Inv, 430 etc.
d^ns leur ville {i), beaucoup d*autres, après trois ans dexil, continuèrent à habiter la France. Gomme les émigrés volontaires et d'autres travailleurs antérieurement proscrits, ces bannis y avaient importé sans aucun doute, avec leur industrie ou leurs richesses, les idées d'indépendance et de liberté, si vivaces encore dans leur patrie d'origine. Aussi peut-on se demander, avec Kervyn, si les opulents bourgeois et les modestes plébéiens, « représentant en France les tendances généreuses du pays dans lequel ils étaient nés, n'y travaillèrent point activement au triomphe des franchises communales » et même s'ils n'y furent pas alors les promoteurs du mouvement populaire? En tous cas, ils prirent une part active aux événements de cette époque; ce qui le prouve, c'est que parmi les Vingt-et-un bourgeois désignés par les chroniqueurs français, comme amis de Marcel, on trouve les noms de six flamands: « comme si, )» dit l'auteur cité, « les souvenirs de la Flandre devaient se rencontrer partout où s'engageait quelque lutte pour la liberté » (3) ! Un de ces flamands fut « trésorier des guerres, » un autre « maistre de la chambre des comptes » (3) ; tous aidèrent de leurs conseils le prévôt des marchands de Paris qui gouvernait alors le royaume, guerroyait avec ses communiers contre les castes privilégiées, combattait les anglais et contribua grandement par son énergique patriotisme à sauver la France.
Tout ceci n'autorise-t-il pas à croire que les idées d'indépendance et de liberté, importées et propagées par nos flamands, dans les provinces françaises, puis à Paris
{\)Arch. Y p. Iw. 482.
(2) Kjuirrxff, t. UI. p. 583.
(S)Knmi,t.m, p.583.
même, exercèrent une influence considérable sur le développement, peut-être même sur les origines du mouvement qui vers cette époque galvanisa momentanément Paris et d'autres bonnes villes françaises ?
Quoi qu'il en soit, les communicrs français et leur chef, Etienne Marcel, eurent en ce temps-là, des rapports ofliciels et directs avec les magistrats de nos communes et notamment avec les échevins d'Ypres. Une entente cordiale s'établit même bientôt entre nos bonnes villes et les communes françaises. Cette entente est un fait digne d'être noté: elle occupe une page remarquable dans l'histoire de la politique extérieure de nos communes et témoigne du prestige exercé alors encore à l'étranger, par les puissantes villes d'Ypres, de Gand et de Bruges !
Ce prestige, des relations commerciales plus que séculaires, et l'intervention active de nombreux flamands, habitant la France, dans les aflaires de ce pays, expliquent sans doute cette entente ; toutefois on peut en attribuer la cause occasionnelle à la communauté de vues et d'intérêts politiques qui unissait,on Ta dit, en 1357 et 1358, tes bourgeoisies françaises et flamandes ; les premières luttaient pour reconquérir, les secondes, )àOur conserver leurs antiques libertés et franchises, leurs sages coutumes et bons usages.
D'ailleurs, dans nos contrées oii les traditions de la race germanique se conservèrent si longtemps, n'est-ce pas en s'unissant, puis en se fédérant, que les petits réussirent souvent à résister aux tentatives oppressives des grands ? N'est-ce pas de l'esprit d'association que naquirent, au haut moyen-âge, les conjurations de serfs mentionnées dans les capitulaires, ensuite les frairies, les gildes et les corporations de toute espèce, les métiers et les serments, enfin ces fédérations commerciales ou
poIitii|iies, connues sous les noms tantôt de Hanses, tantôt « il'unions»? Toutes ces associations — urbaines, nationales, internationales, et beaucoup (fautres encore, — étaient essentiellement fondées sur le principe de l'assistance mutuelle et de la défense commune des faibles contre les forts. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans la situation politique, oii se trouvaient les bourgeoisies des deux pays, une espèce d'union fut conclue entr^elles; mais ce qui peut paraître étonnant c'est que l'on vit alors la grande cité de Paris, capitale d'un puissant royaume, implorer en quelque sorte l'assistance des villes de la Flandre..., simple comté !
A cette fin, « Etienne Marcel, prévost des marchans et les escbevins de Paris » adressèrent, le 28 juin, des lettres closes à leurs « très chiers et grands amis » de Flandre, Une de ces lettres (i) vient d'être retrouvée par M. I. Diegerick, archiviste de la ville d'Ypres, dans un immense tas de papiers que ses prédécesseurs avaient examinés et considérés comme « vieux papiers sans valeuc » Cette missive ne porte ni millésime, ni adresse, mais son but, son contenu et les faits qui y sont exposés, laissent croire qu'elle fut adressée en 1358, aux communes et généralités de la Flandre. — Les lettres de Marcel sont très rares (â); celle qui vient d'être découverte dans nos archives est, pensons-nous, inédite; nous la publions à la suite de cette étude (Annexe C).
Le prévôt des marchands et les échevins de Paris don-
(1) Cette lettre, écriture du temps, est encore pliée comme lors de son arrivée à Ypres; un y voit les coupures par lesquelles passait la l)aDdelette eo papier qui la fermait et portait sans doute le sceau et une adresse.
;2) Voyez Kbrttn : Bulletin de l'Académie royale de Belgique, t. XX. Ilh partie, 1853, p. 91.
nent dans cet écrit des détails curieux sur la situation de la France, et sur Tîntervention de Charles, dit le Mauvais^ roi de Navarre, daus les affaires de ce pays, à cette époque (4). D'après ces lettres, « Monseigneur de Navarre,» invité, comme noble, par les autres nobles du royaume à se joindre à eux, avait demandé quel était le but de la guerre qu*ils faisaient ; ayant appris que, d'accord avec le duc (de Normandie) (i), ces gentilshommes voulaient combattre les « non nobles », il avait répondu qu'il ne voulait pas être l'ennemi des trois états du royaume, mais seulement des c< mauvais » de quelque condition qu'ils fussent et qu'il était décidé à «vivre avec les bons et à exposer son corps à l'honneur du royaume et de la couronne de France tiàla salvation du peuple. » Après avoir fait connaître les excès de toute nature que commettaient les nobles contre les églises et les villes, Marcel et les échevins de Paris par leur lettre supplient a de cœur '> les échevins de Flandre de vouloir exposer cette situation déplorable à i< leur bon commun et à tout le commun et autres bonnes villes et plat pays de leur dyocesse et chatellenie, » puis ils les prient d'assembler le plus grand nombre de gens d'armes possible, à pied et à cheval, et de les faire aller a tout droit à Paris, » pour résister aux nobles contre « lesquelz, » disent en terminant le prévôt et les échevins, « nous nous pensons à exposer jusques à mort, en la compagnie dudit Monseigneur de Navarre, adfin que, à Taide de Dieu et de vous, nous puissions obvier à toutes leurs malvaises et foies entreprises, par telle manière que nous tous puissions vivre en france
(1) Voyez Kbrttn, Histoire de Flandre, t. III. p. 3S8.
(2) Pili da roi Jean, alori prisonnier en Angleterre.
liberté, selon ce que ordené fu du temps ancien au royaume de France... Très chiers et grans amis, s'il vous plaist chose que nous puission, mendez le nous féablement et nous le ferons très volontiers à notre pooir (i),et nous veuillez avoir pour recommandez; le saint espris vous ait en sa sainte garde (escript à Paris le xxviij jour deJuing).
Ne fut-il pas donné suite à ces lettres si pressantes? Noscommunes et généralités préoccupéesdes mouvements populaires qui se préparaient en Flandre, ne purent-elles envoyer des renforts à leurs « très chiers et grans amis» de Paris ? Quoi qu'il en fut, le 11 juillet suivant, Etienne Marcel, « prevost des marcbans, des eschevins et des maîtres des métiers de Paris, » adressa de cette ville, de nouvelles lettres closes, aux communes de Flandre. Ces lettres, conservées en original aux archives d'Ypres (s) et portant des traces du sceau ^en cire rouge) de la ville de Paris, sont un autre document historique, aussi de la plus grande importance; on y trouve le récit détaillé des événements et le navrant tableau des désastres de la France, à cette triste époque.
Dans ces «lettres closes», adressées aux magistrats dTpres et des autres bonnes villes flamandes — qu'il nomme : « très chiers seigneurs, vrays et bons amis, » — Marcel rappelle d'abord la défaite de Poitiers, la captivité du roi et la convocation des « trois estais du royaume, clergié, nobles et bonnes villes, » réunis pour
(IJ Pooir: pouvoir.
(2) Areh, Tp. Inv. 584. — Ces lettres ont été publiées par M. Kbrytn dans \»Buli€lins de P Académie royale de Belgique, 1853. t. XX, 1II« partie, p. 87). Plusieurs anneiet {Socles) mentionnées dans ces lettres n*ont pu être retrouvées jusqu'ici.
Toii« 7. 9
avoir « conseil sur le fait de la délivrance du roy, la défense du royaume et le bon gouvernement d'îceluî ; » il constate que Taccord établi d^abord entre les trois états a bientôt été rompu par le duc de Normandie et par « plusieurs mauvais, estant près de li, » — que « grans divisions entr« les estas furent aussi engenrées; » — entin que <c le due avecques grant quantité de nobles » voulant la destruction universelle des bourgeois et des gens des bonnes villes, avait soulevé contre ceux-ci, « en la bonne cité de Paris, » la populace, ce en grant commocfon, » et pris aussi les armes « par manière universele de nobles universaument contre non nobles. »
Le prévôt des marchands trace ensuite, en termes émus, un tableau navrant des « pilleries, roberies el crimes j>, commis en France par des nobles de Flandre et autres... c( plus cruelment et plus inhumainement, dit-il, que onques ne firent les Wandres ne Sarrasin ; » puis il déclare queses présentes lettres sont écrites a trois fins: premièrement afin de prouver « la justice et raison » du soulèvement des bourgeois contre lés « desloyaulté et injustice que on avoit sur eux et sur le peuple ; » — secondement pour avoir « conseil et aide, » — et troisièmement, afin d*engager nos bonnes villes à saisiret confisquer les biens « robes et pillés en France, » que des nobles flamands pourraient rapporter dans le comté.
Puis Marcel fait une apologie longue et détaillée de sa conduite et des actes posés par les bourgeoisies; il cherche aussi à prouver que si quelques excès ont été commis par les « menus èommuns », ils ont été provoqués par les violences des nobles et des grands.
Enfin, le prévôt dépeint en termes chaleureux la situation de Paris et l'attitude énergique de ses habitants : « Nous et nostre commun sommes bien tout un, dît-il.
et en bonne volenté de défendre et y a, Dieu mercy, très bonne ordonnance et grant marebié de vivres et très grant quantité, et pour l'onneur de la bonne ville de Paris défendre et eschiver que nous, qui aviens toujours esté franc, ne cbéons en la servitute, en laquelle nous veulent mettre les genlilz bommes qui sont plus villain que gentil, nous exposerons nos corps et nos biens et mourrons ançois tuit que nous souffrons qu1l nous mettent en servitude.... »
ce Très cbier seigneur et bon ami, » écrit en terminant Marcel aux écbevins dTpres, « nous nous recommandons à vous et nous offrons à vous de quanques nous savons et poons...; li saint esprit vous veuille sauver et garder.... Sur toutes les cboses, que nous vous escripsons, nous desirons moult avoir nouvelles devons et respohse...(i). Le prévôt des marchands reçut-il ces « nouvelles et response? » on en peut douter; en tous cas, nos
• écbevins ne purent lui donner, en temps utile, ni bons conseils, ni aide efficace ; comme Jacques van Ârtevelde, en 1345 à Gand, Etienne Marcel fut massacré, en 1358 à Paris, — vingt jours après avoir écrit les lettres du 11 juillet.
Quand un messager apporta ces lettres à Ypres, non sans peines et périls — car « li chemins estoient très périlleux et mal seur et les gentils hommes tous les che* mins occupoient (i) » — cet envoyé de Marcel put constater quenotrecommuneétail profondément agitée. 11 est facile
. de se faire une idée de Timpression que produisirent sur
(1; Pour ne pas nous écarter trop longtemps de notre sujet, il a fallu nous borner à donner ici une analyse très écourtée et bien incolore de ce très remar«)uable document historique.
(t T.eltre de Marcel.
les esprits déjà surexcités, ces lettres exprimant, avec tant de chaleur, les propres sentiments et les aspirations des Yprois! Cet écrit, en traçant le lableati le plus sombre des crimes commis en France par des gentils hommes flamands, ne laissait-il pas entrevoir d*ailleurs les périls qui menaçaient notre bourgeoisie«si ces nobles Léliaerts^ à leur retour, parvenaient à subjuguer la commune? Toutefois Tordre ne fut point immédiatement troublé à Ypres et c'est, croyons-nous, une atteinte portée par le comte aux franchises des métiers qui fit éclater en notre commune la terrible émeute de 1359.
On a vu comment Louis de Maie avait réussi à faire dominer son influence au sein de Téchevinage, en violant la grande charte électorale de 1209 ; mais à côté du collège des échevins et du collège des XXVII, composés le premier de patriciens, le second de riches propriétaires, siégeaient, on le sait, dans « le grand conseil de la ville, » quatre autres collèges formés : un de bourgeois notables et trois de chefs des métiers industriels; ainsi deux collèges seulement, sur six, y représentaient les castes privilégiées; Télément bourgeois et plébéien formant les quatre autres collèges, avait donc la prépondérance dans ce grand conseil. Cette nombreuse assemblée « représentait Tuniversalité de la communauté urbaine » (i) ; elle en réglait et dirigeait toutes les afi*aires administratives et politiques. Afln d*exercer une influence dominante sur la direction de ces afi*aires, Louis de Haie songea bientôt à faire j)révaloir son autorité dans le Groot GemeetUe, comme dans Téchevinage ; ce dernier but avait été atteint par Tintervention de commissaires du comte
(i; Coutume d*Ypr«8, Rub. I, art. 7.
dans lelectioD des échevins; c'est encore en inlervenant, indirectement an moins, dans Télection des chefs-hommes, composant les quatre derniers collèges du grand conseil, que le prince résolut d*imposer son autorité à cette grande assemblée administrative et politique.
Après de longues luttes* les métiers avaient reconquis leur ancien droit (i) d!élii*e leurs chefs ; un jugemeol rendu par l'assemblée des échevins de Flandre, le 4 mai 1304, porte en effet que « des ores en avant caskuns mestier (d'Ypre) fâche capitaine (â) de personne de son mestier, par qui il soit demeinei et conduit en manière deuwe et usée (3). » Plus tard, il est vrai, ces capitaines avaient été tenus de prêter set^ment entrâtes mains des échevins et la durée de leur mandat avait été limitée; mais, même en exécution du traité d*Ârques, fait (1326) dans des circonstances difliciles, nos corporations ouvrières avaient conservé le droit d'élire librement leurs chefs-hommes et doyens « assavoir de chascun mestier en son mestier... et eslus par les gens des mestiers chascun du sien (4}.
Ces chefs ainsi librement choisis par les métiers, formaient, on Fa vu, quatre des six collèges, donc la majorité du grand conseil; leurs pouvoirs émanaient des bourgeois notables et des corps de métiers ; la prépondérance de la bourgeoisie était ainsi assurée dans la grande assemblée communale, sur la direction des affaires administratives et politiques de la ville. Afin de détruire cette prépondérance et de faire prévaloir sa propre autorité dans le Groot
;ij Voyez Ypria^a, t. IV, Passim.
[2] Capitaine, de Caput, chef, d'où chef-homme.
(3) Âreh. Tp. Inv. 239, et Ypriana^ U IV. p. 210.
(4) Voyex Ypriam, t. IV. p. 269.
Gemeente, comme dans Féchevindge, Louis de Maie résolut d'intervenir aussi dans Télection des chefs-hommes de nos corps de métiers.
On ignore quelles mesures le comte prit dans ce but. Aceorda-t-il dès lors aux échevins le pouvoir de désigner ces chefs-hommes? nos échevins étant alors élus sous la pression des commissaires du comte, ce prince aurait ainsi exercé une action, au moins indirecte, sur le choix de ces chefs-hommes, donc sur la composition des quatre derniers collèges du Groot Gemeente. — Cest en tous cas à nos échevins que fut attribué plus tard le pouvoir de composer tous les collèges de cette grAide assemblée (i). — Il n'est pas possible de résoudre ces questions; aucune charte du temps ne nous renseigne à ce sujet; mais ce qui est certain, — un document (â) que nous analyserons plus loin ne laisse aucun doute à cet égard — ce qui est certain, c'est que Louis de Maie enleva, avant 1359, aux tisserands et foulons d'Ypres, le privilège de « faire vingres decres et capitaines de leurs métiers » et qu'il confisqua des « constitutions et ordinanches » faites au temps de Jacques van Ârtevelde ; en d'autres termes, le comte priva donc les tisserands et foulons d'Ypres du privilège d'élire les chefs de leurs corporations et modifia les keures de ces deux grands métiers.
La violation de la charte électorale de 1209 avait sans doute grandement mécontenté la bourgeoisie en général; toutefois, les grands bourgeois, gens paisibles, ne prirent
(1) Voyez coutume d Yprei, Rub. I, art. 7: « Competeert de wet de aathoriteyt van te maecken ende te stellen eeu collegie vau derthien RaeJeo, mitsgaders de Hoo/ï-minnen, ende aile andere Collégien vaq Haeden, aU XXV lit notable pooriers, ende andere, die al^te saemen repretenferen de generalUeyt ofi grooUn Raeit der s(ede ( Ypre), n
(2) Arch. Yp. Inv, 588.
pas immédiatement les armes pour reconquérir leurs droits électoraux; d'ailleurs une fraction notable des patriciens et de ces <c grands bourgeois » était alors « partisan du lys, » c'est-à-dire du comte.
Les plébéiens s'étaient aussi abstenus d'abord de se mettre en waepenynghe; la violation de l'antique charte les intéressait peu en fait, car c'est presqu'exclusivement dans les castes supérieures delà communauté que les commissaires du prince choisissaient les échevins de la ville; mais quand le seigneur du pays tenta de violer les keures des corporations ouvrières et de leur enlever le droit d'élire leurs chefs-hommes, l'irritation des métiers, — directement froissés dans leurs intérêts les plus chers — fut des plus violentes. Les keures données aux petits par « le sage homme '' de Gand, après des luttes longues et sanglantes, n étaient-elles pas les chartes des métiers, les uniques garanties de leurs droits et de leurs franchises ? Aussi pour défendre les uns et les autres, les plébéiens se mirent-ils bientôt en waepenynghe.
La révolte de 1359 à 1361 fut, sans contredit, la plus longue et la plus terrible de toutes celles qui firent si souvent, de 1280 à 1477, couler le sang dans les rues d'Ypres; cependant il en est à peine fait mention dans nos chroniques locales, et les historiens qui ont mentionné ce grave événement ont, presque tous, confondu la date et les circonstances de cet épisode émouvant de notre histoire locale, avec des faits qui se passèrent à d'autres époques.
Heyer, Tun de nos annalistes les plus respectables, ne mentionne pas même, aux années 1359-1361, cette longue émeute, mais il en rapporte quelques incidents
h Tannée 1364 et y ajoute alors divers épisodes d'évéDements tragiques qui, « d'après un écrivain laîque« » auraient eu lieu en cette dernière année (i); il y a donc là confusion de faits et de dates.
J. J. Lambin signale, dans sa Tydrekenkundige lyst (s), le document de nos archives qui relate les massacres de de 1359 à 1361 ; mais il en a mal lu la date; d'après lui, ces crimes auraient été perpétrés « en 1348 au temps, c'està-dire sous le gouveniejnentj de Jacques van Artevelde »; notre ancien archiviste a donc oublié que le sage homme de Gand, massacré en 1345, était en 1348 mort depuis trois ans ! Puis confondant aussi des épisodes de deux émeutes différentes, Lambin a rapportéà Tannée 1303, des faits qui se passèrent en 1361 (3). Ces erreurs historiques, grefTées sur d'incontestables anachronismes, ont ensuite été reproduites et vulgarisées par divers historiens, sans qu'aucun d'eux ait même recherché les causes et les conséquences des troubles de 1359 à 1361 !
Cependant ce grand mouvement populaire, un des épisodes les plus dramatiques des fréquentes luttes, provoquées par la politique de Louis de Maie, caractérise une réaction des plus violentes contre cette politique antinationale; il mérite donc d'être exactement connu dans tous ses détails. Pour rétablir la vérité des faits et retrouver leurs causes comme leurs conséquences, il suffira de retracer ici le tableau fidèle de cette terrible révolte, d'après un document du temps qui repose aux archives d'Ypres.
Ce document très important, sans date, mais évidem-
(1) Voyez Meyer. (Edition de 1561, Anvers] anno 1364, f. 161 , V«, injfne,
(3) Voyez Ypriana, t. IV. p. 161,
ment de 1361 (i), est Pacte même d*aceusation dressé par Martin Hoedias, contre les instigateurs et les meneurs de cette émeute, quand ceux-ci furent traduits devant les « prévos et jurés » de Tournai. Ce réquisitoire forme un long rouleau de papier, très fort, écriture du temps; il porte plusieurs surchargées; c'est, croyons-nous, la minute même de Tacte d'accusation dressé par Hoedins (j). L*authenticité de ce document est ainsi incontestable et Ton y trouve le récit complet de Thorrible drame dont Ypres fut le théâtre pendant plus de deux années (s). Ce réquisitoire est aussi remarquable pour la forme que pour le fond; nous en reproduirons quelques passages dans notre texte et nous le publierons in extenso, à la suite de cette étude (Annexe D).
(Il D'antres documents le prouvent.
(2] Arck. Tp- Inv, 5S8. Presque tous les détails que nous donnons ici lont fournis par ce document ; si nous en puisons quelques-uns ailleurs, nous indiquerons nos sources.
(3} M. 1. Diegerick donne une analyse substantielle de ce réquisitoire dans soD Inventaire des archives d'Ypres^ N^ 588 ; en 1861, il a fait connaître asssi les principaux épisodes de la révolte de 1359-1361 dans une réunion générale de ta Société historique,... d* Y près et de V ancienne West-Ftandre. — Cette conférence, très intéressante, n'a pas été publiée; nous en avons la texte sous les yeux et nous le consulterons plus d*une fois^ pour compléter cette partie de notre présente étude.