‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 32 sur 56 · OCTOBRE A FIN DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE A FIN DÉCEMBRE

Pendant que ces événements se passaient à Ypres et que les gens du Westland^ comme ceux de cette ville « tpurnoient gantois, » dit Froissart (3), Louis de Maie n'avait point osé passer la Lys, pour faire respecter son autorité en Flandre flamingante; il se

(1) Comme la liste des éche?iD8 d'Ypres, élus d'après nos chroniqaeurs, oe présente aacun caractère sérieux d'authenticité, nous croyons ne pas devoir la reproduire ici.

(!) Ârchioe» dtY'prtt.

tenait « couardemcnt » à Lille. Lorsqu'il y apprit que plusieurs de ses chevaliers avaient été occis par les menus métiers de notre ville, « il se courrouça d'abord durement; » mais ce prince, vindicatif de sa nature, se consola bientôt de la mort de ses féaux gendls hommes, en songeant qu*il pourrait un jour, par représailles, « pour fourfaiture, » confisquer les privilèges de la troisième et bonne ville de Flandre, faire couler le sang de ses sujets; « si nous avons perdu Yppre ceste fois, dit-il, une autre fois nous le recouverons... à leur malle mescheance, car j'en ferai encores à tant trenchier les testes et là et ailleurs, que les autres s'en esbahiront (i) ».

Après avoir organisé la révolution, dans tout le Westland comme à Ypres, les gantois quittèrent cette ville, le vendredi matin (23 septembre), et se dirigèrent vers Dixmude; puis, chargés du butin, ils marchèrent sur Nieuport et de là sur TËcluse. Partout, sur leur passage, ils proclamèrent Tindépendance de la Flandre; partout les populations chassèrent les Léliaerts et fournirent des sergents et d'autres gens armés au corps révolutionnaire. Celui-ci, comme un torrent impétueux, s'était donc rapidement grossi, quand il se présenta sous les murs de Bruges (i).

Alors déjà, les échevins et les bourgeois de cette grande cité avaient compris que des haines de clocher et des rivalités locales ne pouvaient qu'entraver le développement du mouvement national, dont le triomphe pourrait assurer au « pays de Flandre » son indé

(1) Froissart, JX. 197.

(2) Olivier Van Dixmuds, 3.

pendance d^autrefois et faire rendre aux communes leurs institutions et franchises confisquées. Quand Jean Yoens était arrivé à Bruges, il y avait donc été reçu « moult amiablement »; puis, comme les Yprois, les Brugeois avaient fait alliance avec ceux de Gand et juré « de demeureur toujours l'un de lez Fautre, bomme bons amis et voisins (i) ».

Les trois bonnes villes, Gand, Bruges et Ypres, s'étaient ainsi unies sous la bannière nationale et, sauf Âudenarde et Termonde, toutes les villes secondaires de la Flandre flamingante avaient secoué le joug de Louis de Maie. Le triomphe des communes semblait assuré, quand un douloureux événement faillit tout compromettre: après avoir rallié Bruges à la cause de l'indépendance, Jean Yoens, à la veille de quitter cette ville, y mourut... empoisonné, d'après des chroniqueurs.

Cette mort subite consterna les flamands, mais ne les découragea point; décidés à poursuivre la lutte contre leur seigneur, ils restent unis et, tandis que les Léliaerts a sont grandement réjouis de la mort de Jean Yoens », les doyens des métiers et les cinquanteniers des paroisses de Gand se hâtent de remplacer le chef dévoué, dont la Flandre entière porte le deuil ; ils choisissent aussitôt pour a cappitaines » des communes fédérées, quatre « hommes hardis et entreprenants »: Jean Pruneel, Jean Bolle, Basse d'Herzeele et Pierre Van den Bossche. Alors, comme si la Flandre fêtait la joyeuse entrée d'un nouveau seigneur, s'échangent les serments d'usage: les nouveaux chefs

(1) Froissart, cité par Ksryyn, III, 435.

(c jurent de garder Thonneur et les franchises de la ville »; de leur côté, bourgeois, manants et « toutes manières d'autres gens n, prêtent aux nouveaux capitaines, « sans nulle exception et sus la teste », serment d'obéissance et de fidélité (i). Lç pacte accoutumé est conclu ; les pouvoirs des chefs révolutionnaires sont ratifiés; la guerre de Tindépendance pourra se poursuivre avec un nouvel acharnement.

L'autorilé des trois bonnes villes était reconnue dans tout « le pays de Flandre », sauf, on Ta vu, dans deux « villes fermées » : Âudenarde et Termonde. Mais, depuis la prise dTpres, un nouveau système d'attaque s'imposait aux Leliaerts ; en concentrant dans cette ville, sous les ordres du sire de Dixmude, son armée composée de nombreux chevaliers et gens d'armes du plat pays, Louis de Haie avait voulu faire de notre cité la base de ses opérations * militaires contre l'armée flamande; cette place était, en effet» alors une des positions stratégiques les plus fortes du comté: on verra quel rôle important elle joua dans les guerres de cette époque; c'est seulement après s'en être définitivement rendu maître que le roi de France crut pouvoir livrer plus tard la bataille décisive dont la perte eut pour conséquence fatale l'anéantissement de la puissance des communes flamandes.

En ouvrant les portes de leur ville aux Gantois, puis en pactisant avec eux, les bourgeois d'Ypres avaient déjoué les combinaisons stratégiques de leur seigneur ; forcé d'adopter un nouveau plan de campagne, Louis de Maie résolut de faire désormais d'Âudenarde la

(I) Froissart, IX. 195.

base de ses opérations militaires; il fit fortifier cette place et y envoya une garnison nombreuse, composée, dit Froissart, ce de bien sept cents lances, chevaliers et escuiers et moult vaillant3 hommes. » Ces gentils hommes se préparèrent à faire une défense à outrance; après avoir chassé de la ville, d abord comme bouches inutiles, les enfants et les femmes, ensuite un grand nombre de bourgeois favorables à ceux de Gand, ils se logèrent dans les maisons abandonnées et les firent couvrir de terre pour les mettre à Tabri des projectiles incendiaires des assiégeants (i). La place fut bientôt en état de soutenir un long siège.

Maîtres des villes d'Audenarde et de Termonde, sises sur « la bonne rivière d'Escaut », en amont et en aval de Gand, les Léliaerts pouvaient entraver le ravitaillement de la populeuse capitale du pays; Pierre Van den Bossche et les autres capitaines gantois décidèrent de faire le siège de la première de ces villes. Les métiers de Gand sont aussitôt convoqués; ils répondent avec empressement à cet appel — « à ce ban ne désobéi nuls », — ils s'arment à la hâte, font abondante provision de vivres et, le 7 octobre, ils plantent leurs tentes autour des murs d'Audenarde.

La commune de Gand avait envoyé des messagers dans toutes les directions, pour demander des renforts ; le iO octobre « ceux de Bruges» rejoignent leurs alliés, pais arrivent ceux de Grammont et du Franc; deux villes secondaires.du Westland^ Messines et Poperinghe, bien qu'elles soient sous la domination, la première d'une abbesse, la seconde du prévôt de St. Bertin,

(1) Fkoissart, IX. 200.

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envoient aussi des gens armés, et ceux d*Ypres, toujours irrités contre le prince, ravisseur de leurs privil^es, et surexcités par Jacques Van der Berst, fournissent un contingent considérable (i); ils viennent en €< grand arroy », amenant avec eux un a grand engin » nommé de Blyde. L*arrivée de cet a engin » — qui fit le plus grand mal aux assiégés — est signalée comme un fait notable par presque tous les annalistes du temps (a). — Le 15 octobre, plus de cent mille Flamands étaient campés autour d'Âudenarde.

Quand toutes les forces de la Flandre furent réunies dans les riches prairies de TEscaut, Louis de Maie crut entin pouvoir quitter secrètement la ville de Lille; il se rendit, par le Hainaut et le Brabant, à Termonde: dch mercenaires allemands et quelques chevaliers flamands allèrent Ty rejoindre.

Les milices gantoises campaient autour d*Audenarde; la ville de Gand se trouvait donc privée de ses meilleurs défenseurs; elle était, à vrai dire, à Tabri d'une surprise, mais la garnison de Termonde interceptait les communications, par TËscaut, entre la mer et la grande cité flamande et pouvait y occasionner ainsi une disette, peut-être la famine! Il importait de prévenir une telle calamité. Les chefs de Tarmée dirigeant le siège d*Âudenarde ne pouvaient songer à assiéger en même temps Termonde; ils se décidèrent alors de tenter un coup de main hardi, pour prendre cette place par surprise.

Six mille hommes déterminés, sous les ordres de Rasse de Herzeele, sont chargés de cette expédition

(1) Frousaiit, IX. 198.

(2) FaoïsSART, IX. 533. — Van Dixhuob, 3* — Chroniques diverses d'Ypres.

aventureuse; après avoir poussé des reconnaissances dans diverses directions, ils établissent leur camp sur les bords de FËscaut, à une petite lieue de Termonde. Basse d*Herzeele y avait réuni une flottille de bateaux légers; il lève son camp vers minuit, embarque une partie de ses hommes et conduit les autres en silence vers Termonde.

Dès Taube, la petite armée était arrivée sous les murs de cette ville; elle croit surprendre sa garnison, quand tout à coup retentit le son des trompettes à rintérieur de la place, des gens de la campagne avaient signalé l'approche de Tennemi aux « guetteurs as portes » ! Les chevaliers Léliaerts sont bientôt armés ; le comte « qui dormoit ens un castiel », se lève à la hâte, déploie sa bannière et, entouré de ses plus vaillants che^ valiers, rejoint ses hommes d'armes, déjà rangés sur les remparts.

Rasse d'Herzeele, ne pouvant plus songer à surprendre la place, se décida à l'attaquer de vive force par l'Escaut et par terre. Alors s'engagea une lutte «orible», dit Froissart, « et si dura cils assaulx, sans point cesser, dou point dou jour jusques à haute nonne», c'est-à-dire jusqu'à trois heures après-midi....; les remparts étaient couverts de morts et de blessés ; « voyant que ses gens commenchoient fort à lasser et qu'ils travelloient en vain », d'Herzeele fit sonner la retraite; le lendemain, il ramena ses gens en bon ordre dans le camp sous Âudenarde (i).

Le siège de cette ville était vaillamment poursuivi.

(1) Voyez Froissart, IX. 200, qui donne de nombreux détails sur cette expédition.

mais les assiégés la défendaient avec non moins de courage ; les assauts duraient parfois toute une journée; Froissart (i) relate longuement les prouesses des chevaliers Léliaerts, et « les grans appertises d*ar* mes » (9) des assiégeants: « li flament, dit-il, si petit resongnoient (3) le mort, que il s*abandonnoit trop hardiement... et follement, comme villains désespérés et tous enragiés que le diable gouverne et conduit à leur dernière fin. »

Le siège aurait pu se prolonger longtemps encore, mais les flamands, maîtres du cours de TEscaut, bloquaient si étroitement la ville par ferre et par eau, qu'il était impossible de la ravitailler; les vivres commençaient à manquer, les magasins à fourrages étaient presque vides et déjà des chevaliers avaient été obligés de chasser leurs chevaux hors des murs et de combattre à pied, c< comme des vilains ». Des « bonnes gens » d*Audenarde envoyèrent alors des émissaires au comte, pour lui faire connaître que la famine obligerait bientôt la ville à capituler (4).

Louis de Maie n'osait quitter Termonde et se porter au secours d*Audenarde; d'ailleurs il ne disposait pas de forces suffisantes, pour en faire lever le siège. La garnison de la place, obligée de se rendre à discrétion, serait prisonnière des flamands; craignant de perdre ainsi Félite de sa chevalerie et ses hommes d'armes les plus dévoués, «le pauvre conte », dit d'Oudegherst (5),

(2) Appertises: proaesset, eiploitt.

(3) Si petit resongnoient: redoutaient si peu.

(4) Oliv: Van DnifUDi.

(5) II. 5d0.

esUint les mains croysées et ne sachant de quel bois faire flesches », eut d'autant plus volontiers mis (in à la guerre par un <( honorable traité » qu*il craignait d'exaspérer les flamands, en continuant à les combattre, et de perdre ainsi tout espoir de les « réduire un jour par douceur et amyablement. »

Le comte semblait donc disposé à accepter toutes les conditions que les flamands pourraient lui poser, même à jurer solennellement qu'il rendrait aux communes, et respecterait toujours, tous leurs antiques privilèges. De tels serments coûtaient peu à ce prince, car il se faisait un jeu de les trahir, dès que les périls qui les lui avaient imposés étaient passés. Dans sa pensée, le nouveau traité ne devait du reste être qu'un expédient pour sauver ses chevaliers, enfermés dans Audenarde ; il espérait d'ailleurs que, la paix étant faite, il pourrait exécuter ses projets de vengeance contre les gens d'Ypres et autres rebelles. Toutefois Louis de Maie hésitait a proposer lui-même h paix ; il savait que les bonnes villes, si souvent trompées par lui, repousseraient avec dédain toutes ses propositions: il résolut de réclamer la médiation de sa mère.

Ma rguerite d'Artois se tenait alors à Arras (i); elle n'avait oublié ni la captivité de son mari, Louis de Nevers, à Bruges, ni l'énergie avec laquelle les communes avaient défendu leurs institutions ; elle se rappelait aussi qu'il avait été question, au temps de Jacques Van Artevelde, d'oflrir la couronne du comté au fils du roi d'Angleterre. A la suite d'une guerre heureuse, les bonnes villes auraient pu prononcer aussi la

(1) FROI88ART, IX. 204.

déchéance de Louis de Maie ; le riche héritage de sa petite iille Marguerite et de Philippe le Hardi aurait ainsi pu être en péril. La comtesse douairière se rendit donc aux désirs de son fils.

Gomme presque tous les héritiers présomptifs d'une couronne, le jeune duc de Bourgogne avait cherché à se rendre populaire en Flandre et les splendeurs de sa cour augmentaient chaque jour encore sa popularité. La vieille comtesse manda son petit fils à Arras et, dans un conseil auquel il assista, avec plusieurs grands seigneurs, « elle remonstra » dit Froissart (i), « moult sagement, comment ceste guerre entre son (il et son paîs, estoit mal appartenant et li desplaissoit grandement et devoit desplaire à toutes bonnes gens qui amoient raison, et comment ossi cil vaillant homme, baron, chevalier et escuier, quoique ils geuissent honnerablement en le ville d'Audenarde, y estoient en grant péril, et que, pour Dieu, on y vosist pouveir de conseil et de remède ».

Le jeune duc de Bourgogne promit dMntervenir, pour obtenir la paix. Il se rend immédiatement à Tournai, et envoie, en parlementaire, Tabbé de saint Martin de cette ville, au camp devant Audenarde. Les chefs de l'armée assiégeante consentirent, — mais uniquement « pour Tonneur du duc » — à ouvrir des conférences avec lui ; des sauf-conduits sont échangés et quelques jours plus tard Philippe le Hardi et les députés des flamands se réunissent « pour parlementer», entre Audenarde et Tournai, dans un lieu que nos chroniqueurs désignent sous le nom de Pont de Rosne.

[V Froissart, IX. 205.

Ce ce parlement » durait depuis quinze jours, sans que Ton pût se mettre d'accord : les flamands, « grands et fiers » posaient, comme conditions préalables à toute négociation, la reddition d'Audenarde et le démantèlement de cette place ; (|uant à sa garnison, elle devrait se rendre à merci. Ces conditions étaient inacceptables, mais le duc de Bourgogne voulait, à tout prix, sauver les gentilshommes du comte et se conformer aux désirs de sa belle-mère; aussi, quand il apprit que la ville assiégée et complètement privée de vivres, ne pouvait plus tenir, lit-il des propositions nouvelles: il promit alors que Louis de Maie résiderait désormais « amiablement » à Gand ; une amnistie générale serait accordée, il ne serait plus jamais « fait samblant des coses avenues », le passé serait donc pardonné et oublié. Ces promesses, garanties par le duc, étaient séduisantes; ce long siège commençait à lasser quelques alliés des gantois; Thiver approchait, on redoutait ses rigueurs.

Ces nouvelles propositions ne furent donc plus repoussées; mais les concessions proposées ne semblaient pas suffisantes ; les flamands tenaient avant tout à conserver leurs institutions nationales et à obtenir la restitution des franchises que Louis de Maie avait conflsquées ou amoindries; les députés des communes refusèrent de traiter, «si, dit un chroniqueur (i), le comte Louis ne remestoit les flamens en leurs libertez et franchises que le comte Robert leur avoit jadis données »... Ils exigèrent aussi que « ceulz par quel conseil ilz avoient esté despointié de leurs lois et de leurs franchises, fussent bannis de Flandre à tous

(1) Cité par Kervyn, UI. 439.

jours ». Ces propositions du duc et ces demandes furent les bases de négociations nouvelles. Mais ces pourparlers pouvaient se prolonger longtemps encore... Une invitation courtoise du duc les lit aboutir au moment même oii tout semblait devoir les faire avorter.

On sait qu*au XIV'' siècle, nos magistrats et nos bourgeois flamands, fidèles aux « bonnes coutumes » des germains, leurs ancêtres, banquetaient à tous propos et longuement. Alors déjà — comme parfois encore aujourd'hui — c'est dans un banquet que souvent Ton traitait et qu'en fraternisant, on terminait les affaires adminisitratives ou politiques les plus difficiles. Le duc de Bourgogne, dit Froissart (i), « donna un jour à disner, au Pont à Rosne, moult grandement, les cappitainnes de Gand et chiaulx de Bruges et d'Ypre et de Gourtray et en che jour tout fu conclut, que li sièges se devoit lever, et bonne paix devoit estre en Flandres entre le comte et ses gens ». Il fut convenu que Louis de Maie accorderait une amnistie générale et fixerait sa résidence à Gand; de leur côté, les gantois s'engagèrent à reconstruire le château de Wondeighem (2).

On fraternisa toute la nuit au Pont à Rosne; mais il restait à régler les dispositions par lesquelles le comte devait s'engager à respecter désormais les franchises des communes et à leur rendre les libertés qu'il avait confisquées et les bonnes villes exigeaient que ces engagements fussent garantis par des lettres authentiques, écrites et scellées. Jean Prunecl fut chargé de surveiller la rédaction de ces lettres; il

(2) Froissart, IX. 207.

se rendit à Tournai, en grand apparat (moult estofleement), avec le duc de Bourgogne, et le prince lui fit faire « très bonne cbière » durant son séjour en cette ville. Un traité fut proraptement rédigé; le duc Philippe le scella immédiatement et Louis de Maie le ratiiia, à Halines, le premier décembre suivant (1379).

Si les flamands ne réussirent point à faire admettre toutes leurs prétentions, ce traité (i) lit du moins droit à leurs revendications légitimes et leur donna des garanties qui semblaient devoir assurer désormais le maintien de leurs institutions nationales et communales.

Voici les principales dispositions de cet important traité (â).

Louis, comte de Flandre, etc., fait savoir que, pour mettre un terme aux différends et discordes qui ont surgi entre lui d'une part, les trois bonnes villes de Gand, Bruges, Ypres et le commun du pays de Flandre d*autre part, il a été conclu par son bien-aimé fils, le duc de Bourgogne, le traité de paix et accord suivant :

1** Tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour par les bonnes Vâlles et leurs alliés est pardonné.

^ Ces bonnes villes et bonnes gens conserveront leurs privilèges, coutumes, usages et libertés « que le comte a juré de maintenir » (lors de sa joyeuse entrée).

3"* Toutes les ordonnances et conventions, contraires aux dits privilèges des villes, châtellenies et « métiers », (neringhen) sont annulées et mises à néant.

4** Le comte sera un seigneur libre (vry heer) et ses bonnes j^'ens seront des gens libres (vrye lieden).

(1) Arch. Yp. Inv. 633,

(2) D'après les analyses — revues et complétées — données par 1. L. A. DiioBRicK (Inv, Ardt^ Tp. U. p. 229) et Kervtn (III. p. 439) auquel notre archiviste a emprunté en partie son analyse.

S"* Tous ceux qig ont quitté les villes ou cbâteilenies, eomme ennemis des communes, pourront y rentrer, maïs à condition de se soumettre à enquête légale et jugement, afin que personne ne puisse dire quoo procède arbitrairement et non selon loi et jugement.

6'' Tous les baillis, leurs serviteurs et suppôts (cnapen en vanghers) en fonctions, seront relevés de leurs dites fonctions; ceux qui réclameront enquête et jugement, s'ils sont reconnus innocents, pourront rester; s1ls sont jugés coupables, ils seront définitivement destitués, et ne pourront plus à Tavenir être apiielés à d'autres emplois.

V Le prévôt de S^ Donat restera, sans jugement, bors du pays de Flandre; il cessera d'être conseiller du comte et ne pourra plus jamais être membre du conseil.

8*" Une enquête sera faite dans toute la Flandre, pour recbercber ceux qui ont agi contrairement aux privilèges et libertés des communes et ceux qui seront reconnus coupables, seront punis. La commission d>nquête sera composée de délégués des trois bonnes villes; ils assisteront le bailli du comte; cet officier jurera de n'épargner personne; si le comte ou son bailli étaient en défaut, les délégués des villes pourraient leur déférer le serment {eed staven) et, selon le cas, soumettre leur conduite à enquête.

9^ Pour assurer le maintien des droits du comte et des bonnes gens, une enquête sera tenue à l'avenir, cbaque année, par vingt-cinq personnes, dont treize au moins appartiendront « au commun pays de Flandre ». Ces vingt-cinq personnes seront renouvelées tous les ans, savoir neuf par les magistrats de Gand, buit par la loi de Bruges et huit par les échevins d'Ypres;

— si Tune des vingt-cinq personnes venait à décéder dans le courant de l'année, elle serait remplacée par la bonne ville qui l'avait élue. — Ces vingt-cinq personnes puniront, comme ils le méritent, tous les coupables, de manière à garantir le maintien des privilèges et libertés des bonnes gens des communes.

40" Les amendes, compositions etc. {profitten) prononcées contre les condamnés seront perçues par le comte, sauf la part revenant aux villes, suivant les anciens usages et coutumes.

H"" Dans toute la Flandre, les lois [wetten, écbevinages) seront renouvelées d'après les anciens privilèges, lois et coutumes du pays.

12** Le comte fera donner, par les allemands et autres étrangers à son service, des promesses formelles et des lettres scellées par lesquelles ces mercenaires s'engageront à ne causer à l'avenir aux flamands, soit dans le pays, soit hors du pays, aucun dommage, pour des faits relatifs aux différends et troubles en question.

« Pour l'honneur (ter eere) de Dieu et de son fils (Philippe), pour prévenir la destruction de son pays, considérant que les bonnes gens des communes ont promis d'être pour lui et ses successeurs des sujets fidèles et de se conduire comme des gens de bonnes villes doivent le faire a l'égard de leur légitime et libre seigneur, le comte Louis de Maie déclare qu'il pardonne tous les méfaits, commis jusqu'à ce jour, et qu'il approuve et promet, pour ses héritiers comme pour lui, de maintenir toutes les stipulations convenues dans le traité, scellé de son sceau, à Malines, le 1' décembre 1379 (voyez annexe L).

Il suffit de jeter les yeux sur ce document pour constater que ce traité faisait cesser presque tous les

griefs qui avaient déterminé les flamands à prendre les armes contre leur seigneur. A vrai dire, ils avaient demandé sous les murs d*Âudenarde x à être remis eu leurs Ifbertés et franchises que le comte Robert leur avait jadis données » et quelques privilèges, octroyés par ce prince, ayant été conGsqués avant Tavènement de Louis de Maie, ne leur furent pas restitués ; mais, lors de cet avènement, les communautés étaient encore en possession des « constitutions » données par Jacques Van Artevelde et des nombreux privilèges que le Rutvaert avait rendus ou octroyés aux bourgeoisies et aux métiers. Pouvait-on exiger davantage? N'estce pas pour reconquérir ces « constitutions » de la commune et des métiers que les Yprois s'étaient révoltés en 1359 ? d'ailleurs toutes les ordonnances ou conventions contraires aux dites franchises étaient annulées (3*"); le comte rendait donc aux corporations leurs anciennes keures et renonçait aussi à nommer les échevins d'Ypres, sans Tintervention des bourgeois: ceux-ci recouvraient donc le droit de renouveler leurs magistrats, conformément à leurs anciens privilèges de 1209 (H%

Les négociateurs flamands avaient aussi deniandé que « ceulx par quels conseils les communes avoient esté despoinlié de leurs lois et franchises, fussent bannis de Flandre à tous jours » et le prévôt de S^ Donat à Bruges seul fut tenu à rester hors la Flandre, sans jugement (7**), mais tous les baillis du comte et leurs officiers devaient être relevés de leurs fonctions, soumis à enquête et punis s'ils Tavaient mérité; pour que cette enquête fût loyalement faite, des dél^ués des trois bonnes villes étaient appelés à y assister 4e bailli du comte (S"").

Enfin (9^) la commission permanente d'enquête, autorisée à punir tous ceux qui se conduiraient déloyalement, étant exclusivement composée de repré-. sentants des trois bonnes villes, avait, comme autrefois « rassemblée des échevins de Flandre », Tautorilé et présentait les garanties nécessaires pour assurer le maintien des franchises du pays et des communes.

iVotons encore que les flamands ne furent pas traités en vaincus, leurs représentants négocièrent au contraire de puissance à puissance, avec « le grand duc de Bourgogne», et conclurent un traité. Gomme en d'autres circonstances, les communes ne furent donc pas reçues « en grâce et pardon » et n'eurent par conséquent point à payer, sous prétexte de composition^ une forte amende ou contribution de guerre.

En résumé, les bonnes villes triomphaient, leurs privilèges et les keures des métiers, confisqués par le comte LéUaeri, étaient restitués; tout laissait espérer que leurs séculaires institutions resteraient désormais intactes.

Le traité de Tournai fut, on Ta vu, approuvé et ratifié par Louis de Maie le premier décembre 1379; le 4, Tarmée flamande leva le siège d'Audenarde; elle avait planté ses tentes sous les murs de cette ville le 7 octobre. Ce siège mémorable s'était ainsi prolongé durant près de deux mois.

Les chevaliers qui avaient défendu la place se retirèrent sans être inquiétés et les milices flamandes qui l'avaient assiégée rentrèrent dans leurs villes et villages. Le comte Louis, après avoir remercié ses gentilshommes, licencié ses soudoyers et congédié ses mercenaires étrangers, quitta Termonde et se rendit de nouveau à Lille (i).

(\) Fkoisbakt, IX. 204 à 207.

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