JANVIER A AOUT
Des expéditions du traité, ratifié à Matines, le i*' décembre (1379), avaient été immédiatement envoyées aux magistrats des bonnes villes ; lecture en fut donnée au commun d*Ypres, assemblé dans le cloître, ou devant Téglise de S* Martin* le 4 décembre suivant (i), donc au moment même où les milices de notre commune et des autres villes levaient le siège d'Audenarde.
La communauté espéra voir renaître le calme par la pratique régulière et désormais incontestée de ses libres institutions; toutefois quelques vieux et sages bourgeois ne partageaient pas ses espérances ; ils connaissaient Tastuce de Louis de Maie et savaient que, toujours prêt à violer ses serments, il était décidé à poursuivre Inapplication de sa politique centralisatrice, par les voies les plus tortueuses et par les stratagèmes les plus perfides ; pour ces prud*hommes, cette paix était, ainsi que rappelle Froissart, une paix « à deus visages » et le comte ne l'avait faite que pour sauver ses nombreux chevaliers « gissant en grant péril à Audenarde » (s).
Ces appréciations n'étaient que trop fondées: les chevaliers d'Audenarde étaient sauvés ; cette place ravitaillée semblait être de nouveau imprenable et
(1) Vam Dizmudx, p. 3.
(2) Froissart, X. SCH.
les redoutables milices des communes étaient rentrées dans leurs villes et pays pour y reprendre leurs pacifiques travaux. Louis de Maie avait atteint son but; dès qu*il fut en sécurité à Lille, n'ayant plus aucun péril immédiat à redouter, il chercha des expédients pour ne pas tenir les promesses qu'il avait faites aux flamands, le i""' décembre; bientôt il fut facile de deviner les desseins perfides du prince; sa déloyauté ne tarda pas à provoquer de nouvelles dissensions et guerres civiles.
Dès lors, et pendant plusieurs années, la Flandre fut le théâtre permanent d'événements importants; le sang coula à flots dans les villes, surtout à Ypres et, dans les campagnes, sur divers champs de bataille.
Les bonnes villes de Gand et de Bruges — pour leur malheur — ne restèrent pas toujours unies; leurs dissentiments eurent les conséquences les plus fatales pour la cause des communes et permirent, plus d'une fois, au comte, d'exercer ses vengeances.
L'état des esprits n'était pas le même dans les trois bonnes villes. A Gand, la fière et puissante cité, point de défaillances ; la cause flamande y trouva constamment ses défenseurs les plus tenaces et les plus vaillants. — A Bruges, le comte avait de nombreux partisans dans les castes sociales les plus relevées, mais les plébéiens, dévoués au parti national, y étaient plus nombreux encore; de là des luttes intestines, suivies de revirements fréquents dans les tendances politiques de la communauté. — Ypres se trouvait à peu près dans la même situation; toutefois, l'influence des Léliaerts y était moins grande qu'à Bruges. Mais, bien qu'elle fût riche et puissante encore, notre ville ne pouvait plus, comme au siècle précédent, revendiquer le titre de « métropole
industrielle de la Flandre ». Moins redoutable que Gand et Bruges* elle eut plus à souffrir que ces deux autres bonnes villes ; malgré son dévouement au parti national et ses généreux efforts pour y rester toujours fidèle, elle eut plus d'une fois à subir la dure loi de son redouté seigneur et, privée de ses plus importantes franchises, elle fut forcée de se soumettre définitivement au comte, longtemps avant Gand.
Rappelons brièvement les événements les plus notables de l'histoire de la Flandre, à cette époque, et, avec quelques détails, ceux qui se passèrent alors à Ypres. A défaut de documents authentiques, c est dans nos chroniques locales qu*il faudra souvent puiser nos renseignements; ces sources, nous le savons, ne sont pas tout à fait sûres; presque tous nos annalistes ont subi rinfluence des Léliaerts (i) et les dates qu'ils citent ne sont pas même toujours exactes ; nous tâcherons de rectifier leurs appréciations, faussées par les courants politiques du temps et de classer, le mieux possible, dans leur ordre chronologique, les faits dont Texactitude semble incontestable.
Louis de Maie était revenu en Flandre; il s'y présenta non comme un droiturier prince, qui a tout pardonné par le traité de décembre, mais comme un redouté seigneur qui n'a rien oublié. Il se rend d'abord à Bruges; dès qu'il y arrive, il reproche durement aux brugeois d'avoir reçu Jean Yoens ; les échevins lui représentèrent que ce n'était pas eux, mais les menus
(I) Presque tous nos chroniqueurs étaient partisans du comte; ils nomment les léliaerti: goede H den, bonnes gens^ et qualiâent de quade iietlen, rebellen^ pendaille, ribaudaille, les plébéiens qui défendaient leurs droits et les libertés de leurs communes!!
métiers qui avaient ouvert les portes de la ville à ceux de Gand (i).
Le comte parut se contenter de ces explications» tt sans vouloir autre pugnition », dit Froissart. Cette clémence apparente lui était inspirée, du reste, par .ses intérêts politiques; il connaissait les vieilles rivalités qui divisaient ceux de Bruges et ceux de Gand; en se montrant bon pour les uns, dur pour les autres, il espérait réveiller des jalousies locales, raviver d*anciennes animosités et rompre les liens qui unissaient momentanément ces deux grandes cités, pour défendre rindépendance de la Flandre.
L*attitude de Louis de Maie à Tégard des gantois fut donc entièrement différente : le comte s'était engagé à aller résider à Gand ; avant de tenir sa promesse, il demanda, contrairement au traité du 1' décembre, qu^on lui livrât les principaux auteurs de la rébellion; toutefois, redoutant une nouvelle révolte, il n'insista point (2), et, après avoir adressé dé durs reproches à vingt-quatre « hommes notables », que les magistrats gantois lui avaient envoyés, pour le prier de rentrer en leur ville, le prince daigna consentir à se rendre à leurs prières. Quelques jours plus tard, il faisait son entrée solennelle dans la grande cité flamande, ce Les bourgeois firent alors honneur et révérence à leur seigneur », mais le prince se montra altier et hautain ; « il passa oultre sans parler et inclina seulement un petit dou chief » (3); puis, dès qu'il eut été conduit en son logis, il demanda que les chaperons blancs fussent licenciés
(1) Froissart, IX. 208.
[2] Kbryyn, m. 444.
(3) Inclina légèrement la tête. (Froissart, IX. 218]. ToMB 7. 18
et que la mort de son bailli, le sire de Hauterive, tué par des ce conspireurs, » fut amendée et cbâliée. Les écbevins connaissant la surexcitation des esprits, n*osërent rien promettre; le comte se cbargea de dicter lui-même ses conditions à la commune assemblée.
Le lendemain, Louis de Maie barangua (prècba) les bourgeois et les métiers, convoqués et réunis au marcbé du vendredi; dès qu1l parla de congédier les cbaperons blancs, de violents murmures se firent entendre; aussitôt, le comte effrayé s^esquive, rentre dans son bôtel et loin d'oser sévir contre les récalcitrants, il quitte la ville, de fort mauvaise humeur, après y avoir passé quatre jours à peine et sans prendre congé de personne (i). Ce départ précipité, pour ne pas dire cette fuite, révélait les intentions secrètes du comte : le prince cbercbait des prétextes pour rompre la paix.
Les cbefs du mouvement national — <|ue Froissart nomme c< les cappitainnes des mauvais » — entrevoyaient, avec joie, Téventualité de cette rupture; d'après eux, c'était seulement à la suite d'une guerre beureuse et non par des traités octroyés, mais toujours violés avec perfidie, que la Flandre victorieuse pourrait enfin dicter à son seigneur Léliaert des conditions garantissant le maintien définitif des libres institutions du pays et des communes. Quant aux bourgeois riches et notables de Gand, ils redoutaient la reprise des hostilités, mais ils savaient aussi que les franchises des bourgeoisies étaient menacées et que pour les sauvegarder et les défendre, Tunion de tous était indispensable.
(1) Froissart, IX. 221.
On se prépara donc de commun accord a entrer de nouveau en campagne et surtout à soutenir un siège qui semblait inévitable; pour vaincre définitivement la révolution, le comte ne devrait-il pas chercher à se rendre maitre de la ville de Gand, la principale place d armes du parti national? Un matériel de guerre considérable et d'abondantes provisions de vivres furent donc réunis à la hâte dans la grande cité (i).
En quittant la capitale de la Flandre, Louis de Maie s'était rendu à Paris; il était alors en froid avec le roi et chercha à s'y réconcilier avec lui ; peut-être y réclama-t-il dès lors une intervention de l'armée française en Flandre? En tous cas, oubliant le traité de 1379, Louis de Maie engagea et réunit à Paris de nombreux « soudovers » et mercenaires.
Tout faisait donc prévoir une nouvelle guerre; un acte injustifiable de vindicte privée la fit éclater (2): Olivier Van Ilauterive, chevauchant, avec quelques compagnons d'armes, aux environs de Gand, y rencontra des bourgeois (a) — des bateliers — {4) de cette ville. Voulant venger la mort de son parent le bailli, massacré l'année précédente par les chaperons blancs, Olivier Van Hauterive arrêta ces gens inottfensifs et lit couper, à tous les oreilles, à quelques-uns les lèvres, le nez ou les mains, à d'autres on creva les yeux (5). Quand ces malheureux mutilés rentrèrent à Gand, l'indignation y fut générale et l'on ne manqua pas d'attribuer cet
(1) Froissart, IX. 222.
(2) Kervtn, III. 446.
(3) Van Dixmude, p. 4.
(4) Froissart, IX. 224. — Kervyn, III. 446.
[r>} Auteurs cités ; voyez aussi Froissart et nos Ch : Ms. d'Ypres.
acte de barbarie aux instigations du comte; aussitôt retentit le cri de : vengeance ! vengeance !
A la tète de cinq cents (i) chaperons blancs, dont il était alors le chef (s), Jean Pruneel « sans sonner root » quitte Gand, vers la nuit (22 février 1380), et marche sur Audenarde. Le traité de 1379 n*avait pas été dénoncé ; rien ne laissait donc prévoir la reprise des hostilités; aussi les chevaliers Léliaerts^ en garnison dans cette place, avaient-ils négligé de veiller sur les remparts ; ils célébraient joyeusement encore, dans des banquets, la fôte de la mi-carême (3), quand, le matin, les gantois se présentèrent devant la ville et Toccupèrent sans coup férir. Dès le lendemain, Pruneel ordonna de démanteler les fortifications de la place élevées du côté de Gand : portes, murs et tours furent bientôt démolis, puis on combla les fossés (4). Audenarde cessait ainsi detre une « ville fermée »; les Léliaerts n*en pourraient donc plus faire leur place d*armes et la base de leurs opérations contre la capitale de la Flandre!
Dès qu'il avait reçu la nouvelle de cette surprise, Louis de Haie était accouru de Paris à Lille ; il se hâta d'envoyer aux magistrats de Gand des lettres comminatoires et des commissaires, chargés d'exiger la reddition de la ville d'Audenarde, occupée en violation du traité conclu Tannée précédente. Ces commissaires avaient ordre de menacer, en c^s de refus, les gantois d*une « guerre si cruelle que toujours ils s'en sentiroient » (s).
Ces menaces effrayèrent-elles les magistrats de Gand?
(1) Cinq mille, porte ua antre texte de Froissaet (IX. 224, et notes 8» 9J.
(2) tt Le plus grans mestres et cappitains. •
(3) Kbrvtn. III. 447.
(4) Froibsart, IX. 225.
(5) Proimart, IX 228.
Leur$ préparatifs de guerre n*étaient-ils pas encore complets? Quoi quil eu soit, ces magistrats, jusqu'alors presque toujours intransigeants, n'osèrent point rejeter YuUimatum du comte; sur les instances de bourgeois riches et notables, peut-être secrètement partisans du lys, et malgré l'opposition des plébéiens, ils rendirent Audenarde à leur seigneur; la place fut évacuée le 12 mars.
Aussitôt quil fut en possession de la ville, en partie démantelée, Louis de Maie la fil remettre dans un état de défense, plus redoutable encore qu'auparavant. Quand ils apprirent qu'on y rétablissait les ouvrages, démolis par ordre de Pruneel, les « menus communs » de Gand maugréèrent, mais leurs chefs parvinrent à les calmer, en leur disant, non sans jactance: laissez faire, «se Audenarde estoit toute d'achier, se ne poroit elle durer contre nous, quand nous voldrions (i). »
L'ordre ne fut donc pas de nouveau troublé. On n'eut, en tous cas, pu entraver alors l'exécution des travaux à Audenarde ; un revirement momentané, provoqué par les Léliaerts, s'était produit, même à Gand, dans l'opinion publique. La bourgeoisie, toujours prête jusqu'alors à prendre les armes, réclamait hautement la paix et la demandait à tout prix. Afin d'assurer au moins le maintien de l'ordre public et d'inspirer une crainte salutaire à tous ceux qui seraient tentés de le troubler, on résolut de faire un exemple, en punissant d'abord les personnages, même les plus notables, qui avaient violé le traité de Tournai : Messire Olivier Van Hau-