‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 35 sur 56 · PRISE DE LA VILLE D'YPRES PAR LOUIS DE MALE. — AOUT · texte numérisé non relu

PRISE DE LA VILLE D'YPRES PAR LOUIS DE MALE. — AOUT

Depuis le 9 mai 1379, puis après la conclusion du traité de Tournai (1 décembre suivant), l'influence des Clauwaerts grandissait sans cesse à Ypres. Dès les premiers mois de 1380, les patriciens et notables, nommés échevins, suivant Josse Bryde, le 17 janvier (d. s.) de cette année (i), cherchaient péniblement à

(1) Voici, d'après le manuBcrit de Josse Bryde, la liste des avoués, échevins el conseillers de la Chambre, nommés le 17 janvier 1380 (n. s.). Wêt vernieuwd den 17 Lauwmaend (Janvier) 1380 (n. s.) Voogd, Jan Van Loo.

Schepenen. Raeden van Kanur.

idjoolb Belle. Jan Van Loo, voogd.

Joris Belle. François Belle, voogd van weezen.

Andries Paelding. Jan Belle, trésorier.

Clais de Backere. Micbiel Van Dixmude, trésorier.

France Vanden Corvere. Henrik RuggLenvoet.

Jacob Pagheel. Oillis Van Loo.

réfréner Tarrogancc croissante des classes plébéiennes et continuaient à entretenir de fréquents rapports avec leur seigneur. Un échange journalier de lettres closes se faisait par des messagers du prince et de la ville (i). Les députés que la commune envoyait fréquemment à Louis de Maie étaient souvent des magistrats communaux ou des notables, appartenant presque tous à d'anciennes familles scabinales, notamment à celles des Belle, de Scotes, Ru^ghinvoet, de le Clite, de Huetere, Pelseboetre etc.

Ces mêmes députés, afin de rallier les magistrats de ces villes à la cause du comte, se rendirent aussi plusieurs fois à Warneton, à Wervicq, à Menin, à Deynsc, à Grammont, à Roulers, à Calais et ailleurs, même en Brabant et très souvent a Courtrai (â), surtout quand Farmée flamande campa, vers le mois d*aoiit, aux environs de cette ville.

Une grande députation, composée de quarante-trois

Lamsen Vao SconeveMe. Olivier De Ruusse.

Jan Melgewaert. Victor Van Dixmude.

Oillia de Valkenaere Jan Hôte.

Jan Vox. Lamsin Van den Clite.

Pieter Lampois. Jao Van Schooten.

Jan Londe. François Van Becelaere.

Chrisliaen Claerbout. Maea Van Loo.

Cette liste parait être exacte; on retrouve en effet fréquemment, dans le» comptes du 1 avril 1380 au 31 mars 1381, les noms de Jean Van Loo, avoué, des échevins et des conseillers mentionnés ci-après.

(IJ Compte communal du 1 avril 1380 au 31 mars 1381. {Àrch. Tp)> Ce compte est très important; le rouleau Voyages, bbjù, a une longueur de six mètres quatre-vingt-cinq centimètres, tandis que ceux des années ordinaires ont à peine, en moyenne, un mètre cinquante centimètres. Nous publions à la fin de ce travail quelques extraits de ce compte de 1380-1381. (Annexe MJ.

(2) Comptes cités.

notables, fut aussi envoyée à Bruges ; elle y étala un luxe réellement princier, sans doute parce qu'elle devait être reçue par le comle en personne; celle mission ne dura que quatre jours et coula à la ville la somme énorme de quatre cent quarante-deux livres (i).

Ces voyages et beaucoup d'autres dépenses, inévitables en pareilles circonstances, occasionnèrent a la commune des frais tels, qu'elle n'y put faire face au moyen de ses ressources ordinaires; elle fut obligée de vendre des c( rentes à vie » et pour négocier ces ventes, H. Hoornekin se rendit deux fois à Arras, où résidaient plusieurs banquiers, ou plutôt usuriers italiens, dits Lombards (â).

On voit par nos comptes que nos magistrats Léliaerls déployaient une activité prodigieuse; ils espéraient sans doute, par leurs démarches près du comte, près des villes secondaires, puis près de l'armée, épargner à leur commune « les désolations et calamités » dont celle-ci devait être bientôt la victime!

En 1380, comme presque tous les ans, la loi d'Ypres fut renouvelée le S4 août (fête de S' Barthélémi). Le traité de Tournai, ratifié le 1'"' décembre (1379), avait restitué à la commune ses anciens privilèges de 1209 et 1228; en tous cas, les esprits étaient^ trop surexcités pour que des commissaires du prince eussent pu être admis à désigner les nouveaux échevins; ce renouvellement eut donc lieu « selonc l'ancienne manière », c'est-à-dire avec l'intervention de prud' hommes, représentant la bourgeoisie, et ces électeurs,

(1) Comptes cités.

[2) Comptes cités.

80U8 la pression des métiers et du commun, nommèrent des échevins complètement dévoués au parti des Clauwaerts; leur chef, Jacques Van der Berst, fut élu avoué de la ville (i). Si plusieurs « conseillers de la chambre » Raeden van Kamer (s), alors en fonctions, appartenaient encore à d'anciennes familles no-

,1) Voogdf Jacol) Van der Berst.

Se he peu en»

1 Jan de Stier.

2 Pieter de Vroeile.

.*) Meeus Damman.

4 Henrik FulWaer.

5 Godin Ooussin.

(i Meeus Walryc.

7 Jan Hôte.

8 Jacob de Monic.

9 Pieter Marchant.

10 Jao de Vettere.

11 Willem Moeain.

12 Praos Vandeo Ghiltuze.

13 Claia Hazebaert.

Raeden van Kamer, Jacob Van der Beerst, voogd.

Sanders Van den Pttte, voogd van

weezen.

Alaert Struvin.

Andriea de Medem.

Jan Boudekin.

Franse Van Joikgy, trésorier.

Micbiel de Walf, trésorier.

Jan CabilJiau.

Jacob Van Belle.

Henrik Palin.

Clais Van den Ackere.

Jan Tryetram.

Jan Boudery.

D'après Je manuscrit de Joos Bryde (f" 11), — conservé aux archives d'Ypres. — Cet échevinage, on Je verra, resta peu de temps en fonctions, il po^a donc peu d^actes et par conséquent, nous n'avons pa yerifler, d'après des documents authentiques, si tous les noms cites sont parfaitement exacts. — Josse Hryde mérite toutefois confiance, jusqu'à preuve du contraire; il était aiiie par sa femme à la famille d'OuvisR Van Dixmude. (Voir Lambin. M*rkw. GeUurt. Voorrede I.)

{2] Les conseillers de la chambre étaient charges d'instruire toutes les affaires administratives et judicaires; il était d'usage de confier cet important mandat, comme celui de trésorier, à d'anciens magistrats recomniandables par leurs taleuts et par leur expérience. Cet « antique usage», comme beaucoup d'autres, maintenus même en temps de révolution, avait sans doute été suivi encore au mois d'août 1380. Ainsi s'explique peut-être pourquoi on choisit alors des Ratdtn ran Kaemer appartenant à d*anciennes familles notables et scabinales.

fables et scabinales (i), presque tous les échevins élus le â4 août 1380 avaient été choisis en dehors des « lignages », c'est-à-dire des familles dont des membres composaient ordinairement, au XIV^ siècle, Téchevinage de la ville; on ne retrouve en effet presqu'aucun nom de ces échevins dans nos fastes consulaires, ni avant, ni après 1380. Ces treize échevins, nommés au mois d'août de cette année et qui devaient former la « loy » proprement dite, c'est-à-dire administrer et gouverner la commune, étaient, on n'en peut douter, des plébéiens et, comme leur chef, Jacques Van der Berst, les ennemis déclarés du comte et des Léliaerts (2).

En choisissant ainsi leurs échevins, nos Clauwaerts espéraient avoir reconquis un des privilèges les plus essentiels de leur commune et pouvoir consolider bientôt leur conquête par de nouvelles victoires! Aussi le î24 août 1380, fut-il un jour de fêle! mais ce jour de liesse eut un lendemain terrible!

L'événement que nous avons à narrer ici est peu connu et les historiens qui, d'après Froissart, le signalent comme un simple incident des guerres de cette époque, ont négligé de faire connaître l'influence

(1) Ënir'autres Van den Pitte (du Puits), de Medem, Boudekio, Van Belle, Van Ackere (de Champs) et le trésorier Jongy (Joigny).

>2i D'après des chroniqueurs yprois, la Joi fut reaouvelée le 24 août 1380 « par la communauté » : Was de wet int' jaar LXXX vermaecC «« W den ghemeene », porte le manu.«crit de Josse Bryde (Arch. Y p.) Ces roots ne peuvent signifier que les échevins furent alors directement élus « par le» bourgeois, formant la communauté » : on ne trouve, en effet, dans nos annale«, aucun exemple d'une élection directe. Les mots « par la communauté )> indiquent donc que le renouvellement se fit, en 1380, conformément aux chartes de 1209 et 1228, par des prud'hommes, a représentant la communauté » et sacs l'intervention de commissaires du comte.

néfaste qu*il eut sur les destinées de la commune dTpres. Jamais cependant notre communauté ne fut plus durement frappée ; c'est alors en effet, qu*après avoir vu tomber les meilleurs défenseurs de ses franchises, elle perdit ses libertés les plus essentielles et c^est de cette époque aussi que date sa déchéance politique; après 1380, Ypres fut encore la troisième bonne ville de Flandre, mais, elle n exerça plus qu'une action secondaire sur les affaires du comté.

Rappelons d^abord, d'après le récit de Froissart, mais surtout de notre chroniqueur yprois, Olivier Van Dixmude (i), les navrants détails de ce déplorable épisode de notre histoire; nous en ferons connaître ensuite les fatales conséquences, attestées par des documents inédits de nos archives locales.

On à vu que peu de temps après la conclusion du traité de Tournai, Tordre avait été de nouveau troublé dans plusieurs localités de la Flandre; partout Tagitation des esprits croissait de jour en jour el les LéliaertSy comme les Clauwaerts, convaincus que la paix ne pouvait être durable, poursuivaient activement leurs préparatifs de guerre. Deux^armées furent promptement organisées. Toutes les milices des communes étaient concentrées à Gand et Louis de Malc avait rassemblé à Lille et dans les environs de cette ville, un grand nombre de chevaliers flamands et français, les sergents, envoyés par les villes restées fidèles à sa cause, et des « soudoyers », recrutés eu divers pays.

Dès les premiers jours du mois d^aoùt, on était prêt des deux côtés à entrer en campagne. Le comte

ci; Page 6.

se pi'oposail de passer la Lys pour envahir la Flandre; aussitôt l'armée des communes en observation à Tbielt et à Âeltre se porte à marches forcées vers Gourtrai, occupe fortement cette ville, les villages voisins et les divers passages de la rivière jusque Warneton; elle se trouvait ainsi dans une position excellente; Louis de Maie ne pouvait plus songer à marcher de Lille sur Gand; il devait livrer et gagner d'abord une grande bataille aux environs de Gourtrai, peut-être dans cette plaine de Groeninghe dont le nom rappelait aux Léliaerts de si désastreux souvenirs! Les capitaines gantois pouvaient de Gourtrai voler au secours d'Ypres ou d'Audenarde, si Tune de ces places était attaquée par l'armée du comte et même, comme ils disposaient de forces considérables, ils pouvaient détacher un corps de leur armée, pour aller s'emparer de la ville de Bruges, encore au pouvoir des Léliaerts; mais, en capitaines sages et prudents, les chefs de l'armée communale résolurent de garder la défensive et d'attendre les événements. G'est alors qu'eurent lieu, entre Ypres et Gourtrai, par des députés et des messagers, les nombreuses communications que mentionnent nos comptes.

De l'autre côté de la Lvs. les chevaliers du comte et leurs alliés se montraient de plus en plus impatients de commencer les hostiIHés; n'osant attaquer ses ennemis de front, Louis de Maie se décida à tourner leurs positions. Presque tous les Clauwaerts du Westland avaient rejoint l'armée de Gourtrai; la Westflandre était ainsi dégarnie; le comte résolut de l'envahir. Le SO août, s'ouvrit la campagne qui, dès le début des hostilités, devait être si désastreuse pour la commune d'Ypres!

L'armée comtale passa la Lys à Armentières et marcha

sur Cassel; elle s'empare, sans coup férir, de celle imporlante posilion stralégique donl le nom esl inseril en caraclères sanglanls dans les fasles mililaires de notre Flandre; puis, elle élablit ses canlonnemenls dans diverses localilés des châtellenies de (lassei. de Bergues el de Furnes. Le 24 aoûl, Louis de Maie occupait Poperingbe, avec l'élite de ses chevaliers, quand on lui annonça que Jacques Van der Bersl venait detre élu avoué d'Ypres et que le nouvel échevinage de cette commune était composé d'adversaires acharnés du comte.

Aussitôt le prince quitte Poperinghe et se rend à Dixmude, a ville alors fermée »(i); le gros de son armée le suit et, dès le 26 août, il campe près de cette ville, pour la protéger contre les attaques des Clautvaerts, massés dans les environs de Courtrai. La nécessité, l'urgence même de ce mouvement s'explique et se justifiait parfaitement: depuis que le comte et ses gens avaient quitté Lille, la position de Courtrai avait perdu momentanément toute valeur stratégique; l'armée des communes n'ayant plus à s'opposer à l'invasion du pays par un ennemi venant d'outre Lys, ses chefs devraient modifier aussi leur plan de campagne ^i tout laissait prévoir que, prenant pour base de leurs opérations la place d'Ypres, depuis le 24 août au pouvoir de leurs partisans, ils marcheraient sur Bruges. En occupant Dixmude, Hooglede et Boosebeke, Louis de Maie voulut couvrir la seconde bonne ville de Flandre. Les situations étaient ainsi interverties : cest l'armée comtale qui se tenait désormais sur

(l) S'iWe fermée: ville fortifiée.

la défensive, dans une position habilement choisie, et pour Ten déloger les gantois devaient prendre roffensive.

Toutes ces prévisions furent trompées.

Le 24 août, dans la soirée, un messager avait annoncé à Gourtrai que la loi d'Ypres venait d'être renouvelée et que le nouvel échevînage de cette ville était exclusivement composé de Clauwaerts. 11 importait de mettre cette place en état de défense contre une attaque éventuelle de Louis de Maie qui, occupant Poperinghe — on le croyait encore — chercherait sans doute à rétablir à Ypres Tautorité des LéliaertSj ses partisans. Les capitaines gantois détachèrent donc un corps de leur armée, pour aller, sous le commandement de Jean Bolle, défendre éventuellement la troisième bonne ville de Flandre, ralliée de nouveau à la cause des communes.

BoUe et ses gens étaient à Ypres dès le 26 août; à leur arrivée ils y apprirent que Louis de Maie avait quitté Poperinghe et marchait, avec toute son armée, vers la vallée de TYser. Des émissaires avaient déjà été chargés d'aller reconnaître l'ennemi; d'après leurs rapports, le comte s'était installé à Dixmude, mais seulement avec les gens de sa cour et quelques, chevaliers d'élite; son armée était campée au sud-est de celte ville, à Eessen, Zarren, Staden, etc.; son aile droite occupait les hauteurs de Roosebeke, son aile gauche, les collines de Hooglede et ses postes avancés s'étendaient en avant de Roulers.

Toutes les forces de Louis de Maie faisaient ainsi face à l'armée des communes, toujours concentrée à Gourtrai, et celle-ci, pour marcher sur Bruges, aurait été obligée de livrer bataille dans les conditions les plus

désavantageuses: Tarmée du comte défendue par les inondations de la Mandel, occupait, en effet, sur les étninences de Hooglede et de Roosebeke, des positions défensives presqulnexpugnables. Mais en concentrant ainsi toutes ses forces dans cette direction, Louis de Maie avait négligé de couvrir Dixmude du côté d*Ypres; d*après les émissaires, tout le pays entre ces deux villes était dégarni, et Ton n'y rencontrait pas un seul homme d'armes, car le prince, ignorant l'arrivée d un corps de gantois à Ypres, croyait être à l'abri de toute attaque de ce côté.

Dès qu'ils apprirent que la place de Dixmude avait une garnison peu nombreuse et qu'entre cette ville et Ypres tous les chemins étaient libres, Jean Belle et ses amis résolurent de marcher directement, pendant la nuit, sur la petite ville, espérant y surprendre le comte et le faire prisonnier. L'entreprise était hardie, même téméraire, mais à cette époque de guerres intérieures, on usait fréquemment de stratagèmes, et plus d'une fois des villes fermées, beaucoup plus fortes que Dixmude, avaient été gagnées par surprise.

Le 27 août, après le coucher du soleil, un corps, fort de huit mille hommes environ, composé de gens de Gand et d'Ypres, quitta cette dernière ville, sous le commandement de Jean BoUe. Quels chemins suivitil? nos annalistes yprois ne nous donnent aucun renseignement précis à cet égard; ce qui est certain toutefois, c'est qu'il se dirigea directement sur Dixmude. Nos Claiiwaerts marchèrent durant toute la nuit, en bon ordre et en silence; ils étaient arrivés au-delà de Woumen, sans rencontrer aucun ennemi, et espéraient surprendre le comte, quand aux deux côtés du chemin qu'ils suivaient, s'élevèrent des clameurs

tumultueuses et des cris de guerre; en même temps des trompettes sonnèrent le signal d'une attaque générale! ' Voici ce qui était arrivé. Aussitôt que le projet audacieux de Jean Bolle avait été connu, le 27 août, à Ypres, les Léliaerts de cette ville avaient envoyé à Dixmude deux messagers à cheval; ceux-ci y étaient arrivés avant minuit et avaient donné avis au prince du danger qui le menaçait. Le comte dormait d'un profond sommeil dans un petit « hostel » ; aussitôt il se fait apporter son armure et saute sur un cheval du pays; ses chevaliers et les gens de sa cour rejoignent leur seigneur; tous quittent la ville qu'il n'était pas possible de défendre; les sergents et les nombreuses milices campées à l'est de la place se rassemblent, promptement et sans bruit, autour de la bannière comtale, puis ils sont placés en deux embuscades de chaque côté du chemin que suivaient les bandes conduites par Jean Bolle.

Ces opérations avaient été exécutées en silence. Le ciel était couvert de nuages et la nuit obscure; le corps expéditionnaire était tombé dans les embuscades tendues par les gens du comte! Surpris, attaqués à rimproviste de tous côtés, et bien qu'ils fussent harassés de fatigue, après une marche forcée de quatre à cinq heures, nos Clauwaerts se disposent à résister vaillamment; « ils forment deux batailles, » et font face à droite et à gauche. Alors s'engage au milieu des ténèbres une mêlée terrible. « Cascune embusque», dit Froissarl (i), « éloit bien de dix mille hommes », et les gens de Gand et d'Ypres étaient à peine huit mille! Cependant ils se défendent d'abord avec l'énergie

du désespoir, mais accablés par le nombre, cernés de tous côtés, ils tombent « a grant foisson, sans miséricorde ni merci », sous les coups des chevaliers Léliaerts; enfin ils sont mis en pleine déroute.

Jean Bolle, à la tète des débris de sa petite armée, réussit à se faire jour au travers des ennemis et bat en retraite sur Gourtrai ; d'autres fuyards se réfugient à Ypres, laissant sur le champ de bataille, outre de nombreux blessés, trois mille morts dont plus de douze cents yprois (i).

Louis de Maie se hâta de profiter de cette victoire; il rassemble le gros de son armée, marche sur Ypres et le même soir il arrive sous les murs de cette ville (3). Le désastre de Woumen y avait consterné les bourgeois, rapproche du vainqueur les frappa de terreur. On s'était empressé de fermer les portes de la cité, de lever les ponts et de baisser les herses; dans la soirée, « les notables tout effarés » se réunissent en conseil; on délibère: la place n'est pas en état de défense, ses meilleurs défenseurs l'ont quittée depuis quelques jours, pour aller rejoindre l'armée de Gourtrai; douze cents Clauwaerts yprois, viennent d'être tués près de Dixmude et ceux qui, ayant échappé à

(I) D'après Kbrvtn (IU. 453) qui a reproduit le récit de Froinart (IX. 344), ce serait à la bifurcation des chemins de Roulers et de Toorhoat que les gantois et les yprois auraient subi cette sanglante défaite. Ces historiens ont été mal renseignés, croyons-nous ; il n'eut pas été possible de surprendre la ?iUe de Dixmude, de ce côté, où, nous l'avons dit, était campée l'armée du comte. Nous aYons donc cru devoir reproduire ici les détails don Dés par nos chroniqueurs yprois et notamment par Olivier Van Dixmude (p. 6) qui vivait à Ypres quelques années après cette époque (commencement du XV« siècle).

(2} Van Dixmudb, 6.

ce massacre, ont pu rentrer dans leur ville, se sont hâtés de fuir, pour échapper à la colère du vainqueur, dès qu'ils ont vu flotter sa bannière non loin de la cité; enfin Tarmée du comte, enthousiasmée par sa récente victoire, est nombreuse: elle aurait été de soixante mille hommes, si Ton pouvait ajouter foi aux évalutions, souvent exagérées, de Froissart(i). Dans de pareilles conditions, la bourgeoisie pouvait-elle songer à soutenir un siège? D'un autre côté, des patriciens et des bourgeois notables, appartenant au parti des Léliaerts, désireux de voir restaurer l'autorité de leur seigneur et de resaisir leur influence, conseillaient à la communauté de se soumettre; ils faisaient espérer que le comte se laisserait fléchir par les prières de ses partisans, restés en ville, et recevrait la commune en grâce! Finalement, il fut résolu d'ouvrir les portes de la cité au droiturier seigneur du pays et, comme le dit Froissart, « de se mettre entièrement en son ordenance et obéissance. »

Le lendemain (29 août) dès l'aurore, trois cents notables, presque tous Léliaerts^ sortirent de la ville et se rendirent en cortège au camp du comte ; reçus par le prince, « en son logist », ils lui exposèrent que, si la commune avait pris parti pour ceux de Gand, c'était (( non de sa volonté, mais par force du commun, foulons, tisserands et autres méchantes gens » : ils lui présentèrent ensuite les clefs de leur ville, puis se jetant tous à genoux, ils crièrent d'une voix: «Merci! Merci ! » et se mirent, eux et toute la communauté, en la volonté du vainqueur (s).

D'après des annalistes, cette humble soumission aurait

(1) Cité par Kbrttn, IH. 454.

(2) Froissart.

touché le comte! «Il eut pitié, dit Froissart (i), tit lever les yprois et les prit ainsi que leur ville à merci »; mais, nous le verrons, cette clémence cachait un piège; le prince feignit de pardonner afin de pouvoir plus sûrement asservir la ville ainsi soumise, en confisquant ses privilèges après avoir assouvi sa haine et sa vengeance.

Au dire de plusieurs auteurs, jamais vainqueur implacable et haineux, ne se serait vengé plus cruellement. Dès qu'il eut fait, dans la matinée du même jour, son entrée à Ypres, escorté par l'élite de ses chevaliers, Louis de Maie aurait fait prompte et sévère justice; sans forme de procès, ni jugement, le prince, dit Froissart ^(i), « list décoller » immédiatement plus de sept cents foulons et tisserans qui « avoient mis premièrement (septembre 1379) les gantois en la ville et occis ses vaillants hommes»; puis pour prévenir de nouvelles révoltes, — « afin qu'ils ne fussent plus rebelles envers lui », — il .envoya trois cents notables, comme otages, tenir prison à Bruges. Le comte aurait été plus barbare encore; d'après Kervyn, il ne se serait pas contenté de charger de fers trois cents notables et de faire décapiter sept cents tisserands; il en aurait encore fait conduire et exécuter à Bruges quinze cents autres! deux mille cinq cents yprois auraient donc été condamnés à mort ou à Texil! «mais ce n'était pas assez», ajoute cet historien (3); «Louis de Maie ordonna pour compléter sa vengeance, qu'on mit le feu à une partie de la ville ; puis, il convoqua

.1) I\. 348 et Van Dixmidk, 6.

la commune, se vantant que désormais chacun respecterait son seigneur et craindrait, en lui résistant, de s*exposer au même sort que ceux qu'il avait frappés. A ces mots, de déchirants sanglots l'interrompirent : c'étaient les pleurs des femmes qui comptaient un époux parmi les victimes ; mais loin de s'émouvoir à ce triste spectacle: qu'elles rejoignent donc leurs maris, s'écria-t-il, il ne faut pas qu'elles déplorent plus longtemps leur veuvage. Louis de Maie voyait tout dans la hache du bourreau, la consolation des malheureux, comme son propre triomphe ».

Ainsi s'exprime Kervyn; mais ne doit-on pas se demander de nouveau si les annalistes dont cet historien reproduit ici les relations, n'ont pas encore, en cette circonstance, été aveuglés par leurs tendances habituelles à l'exagération? aucun document authentique du temps, à notre connaissance, ne confirme ces allégations et peut-on croire, sans en avoir des preuves historiques, à de tels actes de barbarie?

Selon Olivier Van Dixmude (i), le prince se borna à faire arrêter trois cents bourgeois, presque tous tisserands ou foulons, et les envoya en otages à Bruges; puis, comme Philippe de Valois, en 1338 après la bataille de Cassel (â), il désarma les métiers et força notamment les tisserands et foulons ce toujours prêts à se rebeller » à lui remettre « toutes manières d'armures », armes oflensives et défensives.

Ici encore notre chroniqueur Yproîs est, croyonsnous, plus digne de créance que d'autres et l'on peut

(2) Arch. Yp. Inv. 430.

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d'autant plus ajouter foi à ses récits, que si, à cette époque, Louis de Maie avait intérêt a prendre des otages, afin de prévenir de nouvelles rébellions; il avait plus intérêt encore à ne pas exaspérer les populations, mais à les rallier au contraire à sa cause par une clémence au moins feinte.

Ebloui par sa victoire de Dixmude, suivie de la prise d'Ypres, le comte se croyait alors tout puissant; il avait résolu de faire le siège de Gand; maître de cette grande cité, foyer de Tinsurrection, il eut facilement triomphé de la redoutable révolution qui pouvait mettre même sa couronne en péril; mais, pour assurer le succès de ce siège diflicile, le prince devait obtenir sinon le concours, du moins la neutralité des autres communes flamandes; la prise d'Ypres devait entraîner la soumission de tout le Westland et de plusieurs villes secondaires; Bruges et le Franc restaient fidèles au comte ; c'est, non en exaspérant les populations, mais en se montrant clément, que le prince réussirait à isoler les gantois et, nous Tavons dit, à s'assurer au moins la neutralité d'autres villes et populations flamandes. C'est dans ce but, croyons-nous, que le vainqueur se borna, comme le dit Van Dixmude, à prendre alors des mesures pour prévenir de nouvelles révoltes et qu'il ne sévit ni contre les Yprois, dont il venait d'occuper la cité, ni contre la commune vaincue, dont il pouvait cependant, pour forfaiture, confisquer immédiatement les privilèges.

Cette politique de temporisation, imposée par les circonstances, devait être suivie de réactions terribles, et la commune d'Ypres en fut, quelques mois plus tard, la première victime. Mais n'anticipons pas sur l'ordre des faits; suivons Louis de Maie à Gand, nous

reviendrons ensuite à Ypres, pour rechercher quelle situation s'y produisit pendant les quatre derniers mois de 1380; puis, nous aurons à constater comment, vers la fin de cette année néfaste, furent mutilées les antiques chartes de privilèges et les bonnes coutumes de notre commune.

Le comte s'était hâté de donner ordre à quelques corps de son armée, encore campée entre Dixmude et Roulers, de se porter, à marches forcées, sur Gand; il espérait surprendre cette puissante cité, dépourvue de ses meilleurs défenseurs, presque tous en campagne sur les bords de la Lys. Mais dès qu'ils avaient appris la déroute de Dixmude, l'occupation d' Ypres et les projets de leur seigneur, les capitaines gantois s'étaient hâtés de quitter Gourtrai, pour voler, avec toutes leurs forces, a la défense de leur ville natale !

Après avoir laissé à Ypres les hommes d'armes nécessaires pour y maintenir l'ordre et son autorité, Louis de Maie, entouré de nombreux chevaliers, partit de cette ville et marcha sur Gand (i); en passant, il occupa Gourtrai sans coup férir; de larges taches de sang maculaient alors encore les rues de cette dernière ville: quand Jean Bolle y avait ramené les débris de son armée surprise à Dixmude, l'exaspération populaire avait été à son comble ; vainqueur, il aurait été porté en triomphe, vaincu, il fut accusé de trahison, saisi et, sans forme de procès, « dépéchié pièce à pièce )) (â) par la populace.

A Gourtrai, comme à Ypres, Louis de Maie reçut la ville à merci, prit deux cents de ses habitants

(1; Van Dixmude, 7.

(2j Froissart, IX. 347.

notables» en otage» les envoya à Lille (t) et se dirigea à marches forcées vers Gand» le centre et le foyer de la révolution flamande.

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