SEPTEMBRE 1380 A FÉVRIER
Quand, le 2 septembre 1380 (s), Tarmée de Louis de Maie dressa ses tentes sous les murs de la première bonne ville de Flandre, les gantois, chefs du mouvement national, avaient perdu presque tous leurs alliés: depuis quelque temps déjà, Tunion des communes avait été grandement compromise par la défection des brugeois et Gourtrai venait, comme Ypres, de tomber au pouvoir du comte. La position des assiégés était donc critique, elle fut bientôt des plus difficiles.
Dès le mois de novembre, les Léliaerts yprois avaient levé un nouvel emprunt de près de cinq mille livres (3), pour couvrir les frais de diverses expéditions, dirigées sur Bailleul, Cassel (4) et d*autres localités voisines ; le Westland fut ainsi soumis de nouveau à Tautorité de Louis de Maie; puis la plupart des villes secondaires, même peu éloignées de Gand, trompées par la clémence fallacieuse du prince, se rallièrent à sa
(I) PaoïssART, IX. 247.
(S) Froissart, IX, 568 (note).
(3) Pour romboaner cet emprunt, 1«8 échevins inpotèrent un droit de deux deniers sur chaque lot de vin copsommé en ville. (Compte I*' novembre 1380 au 30 avril 1381. Arùh. Tpr. — Annexe M).
(4) Ces diverses expéditions coûtèrent près de quatre cents livres pa* risis. (Compte cité, annexe Bf).
cause. Aussi vit- on flotter dans le camp sous Gand, à côté de « la bannière de Monseigneur », les étendards de Bruges, dTpres (i) et de diverses villes, moins importantes. Les gantois, abandonnés par les deux autres bonnes villes et par presque tout « le pays de Flandre », n*auraient donc pu compter que sur euxmêmes pour défendre leur cité et les institutions du pays — qui les trahissait — si des bandes de Clauwaerts n'étaient parvenues à déserter plusieurs villes, pour aller battre la campagne. C'est ainsi qu'un grand nombre d'yprois avaient fui de leur ville, au mois d'août (s); ils jouèrent, nous le verrons, sous les ordres de Jacques Van der Berst, un rôle important dans les événements militaires de cette époque.
Un grand péril menaça bientôt la ville de Gand et le pays entier: on annonçait une invasion de Tarmée française. Aussitôt les assiégés écrivirent au roi de France, pour le prier de ne pas « se tourner contre eux, disant que ce qu'ils faisoient ce n'estoit fors que pour soutenir leurs franchises, lesquelles leur sire vouloient tollir et abbattre et qu'il leur estoit trop cruel » (a). Ces prières furent-elles exaucées ? en tous cas, l'armée française ne se porta pas alors au secours du comte Louis.
En même temps qu'ils envoyaient des députés en France, pour obtenir la neutralité du roi, les gantois n'ayant plus d'alliés en Flandre, en cherchèrent en Brabant et même sur les bords de la Meuse. Depuis quelque temps déjà, ils avaient noué des relations
(1) Compte cité ci-dessus. (Annexe H).
(2) Van DiniUDi.
(3) Froissart cité par Kerythi UI. 456.
avec les métiers de Matines» de Bruxelles et de Liège; ils avaient des amis dans ces diverses cités et leur envoyèrent aussi des députés, pour demander aide et assistance. Sur leurs instances, les métiers de Malines refusèrent de rejoindre Tarmée du comte à Gand, et se mirent même en waepenynghe{\)^ pour aller porter secours aux assiégés; mais attaqués et battus par les bourgeois notables de leur ville, ils durent renoncer à leurs projets. Les envoyés gantois avaient reçu le meilleur accueil à Bruxelles et sur* tout à Liège où, comme en Flandre, des institutions germaniques, notamment des gildes plébéiennes, avaient été, dès le haut moyen âge, nationalisées par des immigrés doutre Rhin. Mais ces deux cités étaient trop éloignées de Gand pour pouvoir lui envoyer des défenseurs. Les gantois reçurent de Bruxelles des (c lettres moult amiables » et « ceux de Liège » leur écrivirent : « bonnes gens de Gand, nous savons bien que pour le présent vous avez moult à faire... dont nous sommes moult courouchié; chasiés que se nous estions à 1111 ou à V lieuwes près, marchissans à vous, nous vous ferions tel confort que on doit faire à ses bons frères, amis et voisins; mais vous nous estes trop loing... ne vous desconfortés pas, car Dieu scet, et toutes villes, que vous avés droit en (^cste guerre » («). Les assiégés reçurent donc de tous côtés des témoignages de vive sympathie et des encouragements, mais ni secours, ni aide, ni assistance. Pendant quil bloquait Gand, Louis de Maie lésait au dehors les intérêts des bourgeois de cette ville, même par
(1) Van DixMuoK, 7.
(2) Froissart, IX. 350.
les moyens les plus mesquins ; il entravait toutes leurs relations commerciales, saisissait leurs marchandises et confisquait même leurs créances; c'est ainsi que, par lettres données dans son camp devant Gand le 7 novembre 4380 (i), il confisqua à son profit — « à cause de la révolte des Gantois » — les sommes dues par la ville d'Ypres, à Jacques Meslebeke de Gand, à savoir treize livres de gros et la valeur de quatre draps {2) que la ville dTpres lui avait achetés pour le prix de 412 liv. 16 escalins parisis. Les communications de la place avec le pays étant interceptées, le ravitaillement en était d'autant plus difficile, que presque toutes les « villes fermées » dans le voisinage, étaient au pouvoir des Léliaerts. Les assiégés résolurent alors de tenter une diversion, dans l'espoir d'attirer sur un autre terrain une partie de l'armée assiégeante, et de dégager ainsi, au moins partiellement, leur ville. Jacques Van der Berst, on Ta vu, avait pu quitter Ypres, vers la fin du mois d'août, et battait la campagne avec ses Clauwaerts yprois; divers chefs d'autres bandes l'avaient rejojnt (3); mais ces forces, même réunies, étaient insuflisantes pour entreprendre des opérations sérieuses; les capitaines de Gand organisèrent un corps de six mille hommes déterminés (4), pour aller guerroyer en rase campagne. Celte petite mais vaillante armée réussit à forcer les lignes des assiégeants, puis à rejoindre les gens de Van der Berst.
(1) Arch. Ypr. Inv, 634.
(2) Une pièce de drap se vendait donc alors 100 livres 10 escalins parisis.
(3) KsRVYN, III. 458.
(4) Proissart, IX. 352.
Louis de Maie voulait avant tout se rendre maître de Gand,— Foccupation de cette ville devait en effet entraîner la soumission de toute la Flandre; — il ne put donc se décider à compromettre le succès du siège, en détachant de Tarmée assiégeante, des hommes d'armes pour aller poursuivre le petit corps qui tenait la campagne. L'attente des capitaines gantois fut ainsi trompée, mais cette expédition eut d'autres résultats importants, et que rien même n'avait permis d'entrevoir.
La petite armée expéditionnaire, n'ayant pas d'ennemis à combattre, parcourt d'abord les campagnes, occupe plusieurs châteaux, s'empare de divers bourgs, et fait partout un riche butin ; puis, avant de chercher à mener ce butin à Gand, ne rencontrant aucune résistance, les chefs des Clauwaerts n'hésitent point à attaquer successivement diverses villes, défendues par des chevaliers Léliaerts. Quelque téméraire qu'elle parût, leur entreprise eut un succès inespéré : Alost — « qui lors estoit une ville bonne et bien fermée» — est emportée d'assaut et brûlée, sa garnison fuit en désordre. Termonde, « forte ville », est prise, Ninove se rend. La ville de Grammontest reconquise. La garnison d'Audenarde qui avait tenté une sortie, est mise en déroute complète (i). Enfin, après avoir laissé des garnisons dans ces diverses villes, occupées durant cette courte mais brillante campagne, nos Clauwaerts rame> nèrent, sous bonne escorte, à Gand, un immense convoi de vivres; « ils y rentrèrent en triomphe, dit Froissart (â), avec grand butinage et proufit. »
Dèslorsle siège de la grande cité fut poursuivi, dans des
(1) Froissart, IX. 352 et Kbrttn, III. 459.
(2) Froissaut, IX. 353.
conditions moins favorables qu*auparavant; la place était ravitaillée; la bannière des communes avait été arborée dans toutes les villes reconquises ; leurs garnisons et divers corps de partisans, qui tenaient encore la campagne, harcelaient sans cesse les assiégeants et s'emparaient des convois que les Léliaerts leur envoyaient par terre. D'un autre côté, Termonde étant au pouvoir des gantois, les navires chargés de victuailles ne pouvaient plus remonter l'Escaut; aussi les vivres furent-ils bientôt rares dans le camp de Louis de Maie et tout laissait prévoir que bientôt ils y manqueraient complètement.
La situation des assiégeants devenait ainsi chaque jour, de plus en plus critique. Il importait d'en finir. Le comte fit donc activer les opérations du siège, espérant prendre la ville de vive force. Les assauts se multiplièrent; on combattait souvent durant des journées entières et parfois, durant toute la nuit ; mais les assiégés résistaient vaillamment à toutes ces attaques. Gand était du reste alors, dit Froissart (i) « une des plus fortes villes dou monde et y faudroit plus de deux cents mille hommes, qui bien le voidroit asségier et clore tous les pas et les rivières, et encores faudroit-il que les hoos (â) fuissent séparées pour les rivières; ne au besoing, il ne poroient conforter l'un l'autre, car il y a trop de peuple dedens la ville de Gand et toutes gens de fait. 11 se trouvoit en che tamps, quant il regardoient à leurs besonges, quatrevingt mille hommes tous aidablas, portans armes, desoulx soixante ans et deseure seize. »