‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 37 sur 56 · IX. ^M · texte numérisé non relu

IX. ^M

(2) Hoo$: 08t8, armées.

Le siège poirvait donc se prolonger longtemps encore; le pape de Rome, Urbain V, interposa ses bons offices pour ftiire mettre un terme à la guerre. Plus lard, par une bulle du 16 des calendes de décembre, le saint père informa les magistrats d'Ypres — el sans doute ceux des autres bonnes villes — qu'il avait engage le comte de Flandre à faire la paix avec ses sujets; il recommanda à nos échevins devîler désormais toute cause de désunion el de témoigner à leur seigneur, toute Tobéissance et tous les égards qui lui vSont dus(i).

Les circonstances facilitaient le succès de l'intervention paternelle du souverain pontife: on était en plein hiver, il sévissait rudement; les opérations de Tattaquc et de la défense pourraient difficilement se poursuivre, pendant la saison rigoureuse; les vivres commençaient a manquer, tant dans la ville que dans le camp; enfin les assiégeants et les assiégés étaient harassés; les uns et les autres désiraient voir suspendre les hostilités. A la demande du comte, des négociations furent ouvertes; elles aboutirent promptemcnt.

Les gantois n'étaient point vaincus; ils disposaient encore de ressources matérielles considérables cl d'une année nombreuse, fatiguée à vrai dire, mais disposée au besoin à défendre à outrance les libertés de la Flandre. Loin de se rendre à merci et de se mettre en la volonté du comte, comme les Yprois au mois d'août précédent, les assiégés traitèrent, au contraire, de puissance à puissance avec leur redouté seigneur. Le

(1) Arch. Ypr, Inv. 635. — Original, buUe en plomb, pendant à noe corde de chanvre.

Irairé de paix, conclu le li novembre, prouve même qu'ils dictèrent leurs conditions au comte ; ils lui imposèrent en eiïet l'engagement de maintenir toutes les franchises de leur commune et de sauvegarder les intérêts de ses bourgeois.

D'après ce traité, Louis de Maie s'obligea formellement à maintenir toutes les libertés de la commune et laissa aux échevins, conformément à leurs privilèges, le droit de punir eux-mêmes les fauteurs des désordres passés, selon les lois et les coutumes de la ville; le prmce promit aussi de laisser la vie sauve à tous les bourgeois, même de ne leur infliger aucune peine afflictive, et de ne pas contisquer leurs biens (i).

Les gantois recueillaient ainsi le fruit de leur vaillante défense ; s'ils avaient gagné une grande bataille, ils n'auraient pu exiger des conditions plus avantageuses. On espérait qu'ils pourraient assurer promptement le triomphe du mouvement national, en forçant le comte à respecter aussi désormais les institutions (les autres communes. Vain espoir! le traité du H novembre, imposé au prince par les nécessités du moment, cachait un nouveau piège; en signant cette |>aix, le comte Léliaert n'aurait plus à redouter les attaques immédiates des gantois, et pourrait profiter (le ce répit pour confisquer partout les libertés des autres bourgeoisies ; il espérait qu'après avoir mis ainsi définitivement le « pays de Flandre » en sa volonté, il lui serait facile de subjuguer aussi les gantois, privés de

(1) Behouien Ij/f, let ende goedy privilegien ende vryheden tan onzer staU van Okend, (KsRVTN, ni. 406, note).

tous leurs alliés» puis de vaincre la révolution communale dont ils étaient les plus énergiques et furent les derniers défenseurs!... peut-être le vassal comptaitil dès iors sur Tintervention de son puissant suzerain, pour consommer Tœuvre de dénationalisation, rêvée depuis si longtemps par les rois de France et les LéUaerts flamands, leurs alliés (?).

La commune d*Ypres fut la première victime de cette politique astucieuse. Des qu'il eut scellé le traité du 11 novembre, Louis de Maie avait levé le siè^ede Gand et s'était retiré avec ses conseillers et Télile de ses chevaliers à Bruges, ville soumise et amie. Après avoir laissé de fortes garnisons dans toutes les « villes fermées » et spécialement dans celles sises non loin de Gand, le comte, afin dinspirer une sécurité — trompeuse — aux Clauwaerts^ licencia son armée; les gens du Franc et ceux d*autrc8 contrées furent autorisés à rentrer dans leurs foyers (i) et les milices dTpres regagnèrent leur ville (9); ces milices, commandées par des capitaines Léliaerts^y pouvaient être utiles, pour seconder au besoin la politique de répression et de domination que le redouté seigneur du {lays se proposait d*lnaugurer d'abord dans la troisième bonne ville de Flandre.

Avant de rappeler comment Louis de Maie traita la commune d*Ypres, ses bourgeois et ses manants, recherchons ce qui s*y était passé, depuis que le vainqueur de Dixmude Pavait quittée, vers la fin du mois d*août, pour faire le siège de Gand. On ne trouve à cet égard aucun détail ni dans les livres de nos historiens, ni dans les chroniques de nos anna-

(1) VaM DlIMUDI, p. 8.

(2) Compte de la ville. (Annexe M).

listes; mdis divers documents de nos archives* et spécialement nos comptes, donnent quelques renseignements, assez confus du reste, qui prouvent cependant quelles inquiétudes agitèrent les esprits à Ypres, pendant les quatre derniers mois de Tannée 1380.

Le 28 août, à la veille d'y faire son entrée après le désastre de Dixmude, Louis de Maie avait reçu à merci la commune d'Ypres, ses bourgeois et ses manants; mais il avait quitté la ville, deux jours plus tard, sans faire connaître à quelles conditions il la recevait en grâce et pardon. Selon presque tous nos annalistes locaux, avant son départ, le prince se serait contenté de mettre à néant la loi élue le 24 août précédent et composée de Clauwaerts.

Cette dernière assertion est-elle bien exacte? Josse Bryde dit, il est vrai, que « la loi renouvelée le jour de S* Barthélémy 4380, ne dura que trois jours » — « de wet mC jaer LXXX veiinaect bi den ghemeenen^ S^ Barthlemeus daghe, ghedurende III daghen (i). — Cette note veut-elle dire que les Clauwaerts ne restèrent que trois jours en fonctions et qu'ils furent révoqués par le comte, lors de son entrée à Ypres le S8 août? ne signifie-t-elle pas, comme le pensent des auteurs compétents, que le « commun », ayant peut-être le 24 août, grande peine à se mettre d'accord sur le choix de ses nouveaux magistrats, les prud'hommes chargés d'élire ceux-ci, hésitèrent à les désigner, en présence de divers courants populaires et consacrèrent trois jours à ces opérations électorales? Ce qui semble prouver, en tous cas, que cet écbevinage fonctionna plus de trois jours, c'est qu'il existe dans nos archives des comptes du 1'

{1} Ml. Ar€h. Tp.

novembre 1380 au 30 avril i 381 rendus par Franse Van Jogny et Michel Dewulf* nommés trésoriers le 24 août (1380).

Mais, d*un autre côté, il est certain que Jacques Van der Berst, élu le même jour avoué de la ville, eut à peine le temps d'entrer en fonctions ; nous avons vu qu'ayant quitté Ypres avant rentrée du comte (le 28 août), il tint bientôt la campagne durant plusieurs mois avec ses Clauwaerts, Il est à noter aussi que, pendant les quatre derniers mois de Tannée, on voit figurer dans nos comptes, non pas les noms des échevins dont Van der Berst devait être le chef, mais ceux de Jan Van Belle, avoué, de Glais de Backere, Lamsen Van Schonevelde, échevins, et de Henri Rugghenvoet, Gillis Van Loo, conseillers, et d'autres magistrats, élus dès le 17 janvier 1380 (n. s.)

Bien que toutes ces indications soient peu précises et même très vagues, elles permettent de croire que la plupart des magistrats Clauwaerts élus le 34 août s'enfuirent d'Ypres, avec Van der Berst, avant l'entrée du comte, mais que quelques-uns, entr'autres les deux trésoriers, non compromis, restèrent en fonctions, eniin que l'avoué Jan Van Belle et des échevins LéliaertSy nommés le 17 janvier précédent par les commissaires du prince, continuèrent à remplir leur mandat jusqu'au renouvellement de la loi qui eut lieu, nous le verrons, le 17 janvier 1381 (n, s.)

La ville aurait donc eu un échevinage en quelque sorte transitoire, pendant les derniers mois de l'année 1380. Cet échevinage géra, croyons-nous, les affaires locales.... peut-être sous la surveillance de II. de Spire, (seigneur Van Spieren), officier du prince (?) qui, d'après nos com|>-

les, était alors Ruwaert (gouverneur) (?) de la ville {\). Si ces conjectures sont fondées — et c'est pour en établir au moins la vraisemblance que nous avons cru devoir interroger et commenter un peu longuement peut-être nos comptes — s'il en fut ainsi, la commune aurait été régie alors par une administration irrégulière et provisoire, situation dont nous n'avons trouvé aucun précédent dans nos annales. Il pouvait donc être intéressant de faire connaître la probabilité de cette situation administrative, anormale et contraire à tous les privilèges et franchises de la ville.

Pendant tout le temps que dura le siège de Gand, grandes furent Tagitation et les inquiétudes de nos bourgeois. Quelles conditions le redouté seigneur du pays dicterait-il plus tard à leur commune? aussi cherchèrent- ils de tous côtés des appuis et des protecteurs. De nombreuses députations sont envoyées à Bruges ou siégeait le grand conseil de Monseigneur. L'une de ces députations coûta plus de deux cents livres à la ville, une seconde, deux cent trente-cinq livres. Ces députations se composaient des personnages les plus notables de la cité: parmi ces envoyés figuraient: Jan de Loo H. Rugghinvoet, Guil. de Loo, Jack de Vroede, Eloy de Dickemue, Adrien le Medem, Jack de Scot et beaucoup d'autres patriciens ou notables, tous dévoués au parti des Léliaerts, Pendant leur séjour à Bruges, ces délégués firent de nombreux dons de courtoisie (2).

(1} « Au clerc de H. de Spire, Rowart de la ville... z %. » Compte (lu XX« jour de Juillet de V semaines (1380).

(2) Comptes de la ville — 21 septembre jusques vers le milieu de novembre. — Voyez annexe M.

On chercha dès lors aussi à obtenir la prolection de la France. Michel de Dixmude et Lambert de Sconevelde se rendent à Abbeville. à Doulens et à Arras, avec des conseillers de M*' de Flandre; ils se mettent en rapport avec les commissaires du roi et font des dons de courtoisie au clerc de ces commissaires et à d'autres personnes encore (i).

Nos magistrats, agités et inquiets, tâchaient en même temps, de mériter les bonnes grâces de leur seigneur; à sa demande, ils avaient envoyé leurs sergents et leurs milices pour renforcer son armée qui assi^eait la ville de Gand, — leur alliée et amie de la veille! — puis ils font fête à leurs milices, quand, après la levée du siège, elles rentrent soit directement, soit par Bruges à Ypres. Des trompettes sont envoyés à leur rencontre et, |)Our les recevoir en triomphe, on place aux portes de la cité une garde d'honneur composée de quarante sergents, de notables bourgeois {poorters) et de gens des quatre grands et des petits métiers (s).

Afin de célébrer avec plus d*éclat encore le retour à Ypres de Tarmée comtale, Tavoué et les échevins donnèrent sept banquets et des soupers (avandmaeUiden) auxquels assistèrent de nombreux convives; ce retour eut lieu sans doute un jour d'abstinence prescrite par Téglise, car on ne servit à ces festins que du poisson : des harengs et diverses autres espèces de poissons de mer, des brochets, des anguilles, des éperlans etc., au dessert des fruits, le tout arrosé d'un vin généreux qui, non

(1) Mêmes comptes; annexe M.

(2) Comptes de novembre 1380 au 30 ayril 1381, rendus par les trésoriers nommés le 24 août 1380.

compris les vins de liqueur — Grenache et Malvoisie — coûta plus de quarante livres; « Taddition » des dépenses faites par la ville pour ces banquets, comprenant celles pour potage, lait, sucre, sauces, safran, épiées, frais de cuisine, éclairage etc., cette addition s*éleva au chiffre de cent douze livres trois sous et quatre deniers (i).

On voit que Ton fit grandement les choses. On fit plus encore; bien que la ville fût obérée et qu'elle vînt de lever de nouveaux emprunts, nos magistrats lui imposèrent d'autres dépenses bien plus considérables; pour être agréables à leur seigneur, ils payèrent des sommes élevées, pour soldes arriérées, dues aux « rouges chaperons, (2) » et pour remettre Tarmement et l'équipement des milices en bon état.

Le chef-homme des « rouges chaperons » reçut, h compte de sa solde arriérée, quarante livres seize sous et nos trésoriers payèrent aussi à huit constables de la même troupe d'élite, comme à compte, pour eux et leurs hommes ou compagnons {gezellenj^ des sommes variant de soixante-deux livres dix-sept sous à cent trois livres seize sous. — Les comptes où l'on trouve ces détails, donnent les noms des « rouges chaperons », alors « soudoyers » par la commune. — Celle-ci leur

(1) Compte de la ville: voyez à Tannexe M, le détail des dépenses.

(2) Les « ruuges chaperons » {roode eaproenen) formèrent longtemps une compagnie d*élite des milices à Ypres. Il en est déjà fait mention dans un document de 1344 [Arch, Tp. Inn. 528) et encore dans un antre document de 1477 (même inventaire 1066.) — En 1302 les arbalétriers yprois portaient des costumes blancs ; on acheta alors — peut-être avant la bataille de Courtrai ? — 301 draps blancs coûtant plus de 2514 livres à rasage des arbalétriers (même Inv. 228). Cette gilde armée conserva longtemps cette « parure. »

ToMS 7. 21

fotiniit encore de nouveaux chaperons dont les draps rouges coulèrent plus de quatre-vingt-une livres (i).

L*armement des milices communales fut aussi complété et mis en bon état. On acheta trois mille cent quarante-et-un fers pour flèches d*arbalètes (voeiboghe), plus de trois mille six cents fers pour flèches d'arc à main (handboghe), et beaucoup d'autres choses encore: de grands pennons {pitignoenen) pour les archers et les c< paysanters », quatre-vingt-trois livres de poudre, pour armes à feu (donderbuspoeder), au prix de vingtdeux sous la livre, enfin des engins et des munitions de guerre de toute espèce (2).

Ainsi, après avoir fêté à son retour, Tarmée qui venait de défendre la cause du comte, sous les murs de Gand, nos échevins Léliaerts avaient remis leurs milices sur le pied de guerre; dès lors quels que fussent les desseins du prince, ils purent garantir le maintien de Tordre en leur ville et même fournir au besoin à l'armée comiale de nouveaux combattants, bien équipés et bien armés.

En donnant tant de preuves de sympathie, de soumission et de dévouement, nos échevins, longtemps inquiets sur le sort réservé à leur cité, espéraient que leurs nobles députés, tous LéliaertSy parviendraient, par leurs prières, à fléchir le redouté seigneur du pays; mais Louis de Maie ne fut jamais clément, quand il était fort; après avoir fait la paix avec les gantois, il venait de soumettre presque tout le pays à son autorité; il n'avait donc plus aucun ennemi à

(1) Pour les détails, voyez annexe M.

(2) Voir même annexe M.

redouter pour le moment; aussi fut-il inexorable ! Quand il avait appris, en 1379 à Lille, la prise dTpres par les Clauwaerts de Gand, puis quand Tannée suivante, il vint de Dixmude, le comte avait juré de se venger des yprois et de leur commune ; sa vengeance fut terrible.

Selon nos chroniques locales, vers la Fm du mois de novembre, donc peu de temps après avoir scellé le traité de paix avec les gantois, Louis de Maie aurait envoyé à Ypres une commission, — conformément au traité de Tournai (i) (1379), — composée de vingtcinq membres, avec mission dy rechercher les manants qui, lors des derniers troubles, s étaient rendus coupables de rébellions, meurtres ou autres crimes, et sur le rapport de ces commissaires, le comte aurait fait décapiter encore sept cents mutins et conduire en prison, à Bruges, beaucoup d'autres Yprois; enfin quatre cents tisserands et foulons auraient été bannis à Douai et à Orchies. Tel est le sanglant tableau que nous ont laissé nos annalistes locaux; mais encore une fois, leurs récits, dénués de preuves, méritent-ils créance? quelque vindicatif qu'il fut, Louis de Maie était-il assez barbare pour immoler un pareil nombre de victimes à sa vengeance? Nos chroniqueurs, en cette circonstance comme en d'autres, n'ont-ils pas encore cédé à leurs habitudes d'exagération? il est au moins permis de le présumer. Quoi qu'il en soit, s'il n'immola pas sept cents nouvelles victimes, le comte châtia, durement et sans miséricorde, la commune d'Ypres et ses gens qui avaient eu l'audace de défendre leurs libres institutions et leurs franchises.

(i; Arch. Yp. Inv. G33.

Plus que jamais ces institutions étaient alors en péril. Louis de Malc et ses conseillers, réunis à Bruges, arrêtaient en ce moment, les conditions de paix à dicter à la ville d'Ypres, reçue en grâce et merci! quelles seraient ces conditions? le prince irrité et vindicatif ne confisquerait' il pas tous les privilèges et toutei^ les libertés de Tantique commune? Des députés sont encore envoyés à Bruges pour implorer la clémence du prince; ils cherchèrent à intéresser aussi ses serviteurs au sort de leur ville, en donnant de nombreuses « courtoisies ». Mais les délibérations du grand conseil restent secrètes. Ce mystère fait croître encore les anxiétés de nos bourgeois.

Dans les premiers jours de décembre, Michel de Dîxnmde et Lamsen de Sconevelde passent de nouveau la Lys et se rendent à Paris pour implorer la protection du roi ; comme leurs confrères, envoyés à Bruges, ils tâchent de rendre divers personnages et serviteurs de la cour favorables à leur ville, en leur faisant aussi i< des dons de courtoisie »; et « par plusieurs foys ils invitent les gentz du roy à diner avec eux à S^ Denys ». Enfin, ils obtiennent des lettres scellées du roi, puis des vidimm du Ghastelet (i) et se hâtent de les envoyer à Ypres(2); ces députés firent aussi des dépenses considérables pour sauver les franchises de leur commune; cette mission — frais de route, de séjour, de courtoisies, etc. — coûta à la ville la somme énorme de quatre cent quarante-quatre livres seize

1) pour « lettres impetreys du roy au scel XV frc. valent xxviij E. ii s. — (le lii Viiiimus du Chastelet I frc. vaut xxvij 1,2 s. »

2) «1 A un ntessager euvoyet de Paris à Ypres 1 frc. vaut xxvij 12 s. »

sous; ol cependanl (c voyage ne dura que li'onlcdeux jours (i).

Quel étail le contenu de ces « lettres inipelreys du r>y au seel? » On Tignore ; elles donnaient peut-être do belles promesses à nos échevins? En tous cas, elles n'eurent aucune influence sur les résolutions du conUe. Michel de Dixrnude et Lamsen Sconevelde, partis crVpres pour Paris au commencement de décembre, n'étaient pas encore revenus en leur ville, après une absence de trente-deux jours, quand Louis de Maie cita les magistrats et des bonnes gens d'Ypres à comparoir le 29 décembre 1380 (3) devant sa cour, réunie à Bruges. Ballotés entre Tespérance et la crainte, nos yprois obéirent. Au jour fixé, en séance solennelle de son grand conseil, le redouté seigneur du pays leur Ht connaître, en présence d'une nombreuse assemblée de grands seigneurs, à quelles conditions il consentait à recevoir la commune d'Ypres, en grâce et pardon. Mais pour rendre cette paix définitive et <iblenir la mise en liberté des otages donnés par la ville, au mois d août précédent, nos magistrats devaient (l'abord laire, au nom de leur communauté, acte de soumission, puis accepter toutes les conditions dictées par leur seigneur.

Cette sentence du comte confisquait définitivement, nous le verrons, plusieurs des privilèges les plus précieux de la commune et lui imposait, à titre de rédemption, l'obligation de payer une somme énorme. De telles conditions parurent d'abord inacceptable3 ;

(I) Tous ces détails sont donnés par les comptes de la ville (annexe M.) ;2; Van Dixmude, p. 8.

aussi nos magistrats, indignés, quittèrent-ils Bruges, sans vouloir y souscrire; ne devaient- ils |>as, en tous cas, consulter d'abord leurs collègues, leurs conseillers et leurs co-bourgeois?

Quand on connut à Ypres la sentence du comte, la consternation fut générale. Les rares Clauwaeris qui s'y trouvaient encore et les gens des métiers voulurent d'abord courir aux armes, mais des prud' hommes leur rappelèrent que, dans les circonstances actuelles, toute résistance étant impossible, il faudrait linir par se soumettre. On résolut toutefois d'ouvrir de nouvelles négociations et Ion fit encore de nombreux dons de courtoisie à des personnages influents. Notons ici que ces dons étaient parfois très considérables: cest alors, croyons-nous, que la ville donna à Guiil. Baeyer, — peut-être un officier du comte? — quand il vint conférer avec nos échevins, une somme de douze cents livres, afin, dit notre compte, « qu il fût ami de la ville et Taidàl à conserver ses privilèges (f). » — On voit que l'usage des présents, ou plutôt de la corruption, pratiqué si généralement et sans vergogne, sous les ducs de Bourgogne, était déjà connu en Flandre avant la mort de Louis de Maie! — Des députés turent donc envoyés au prince, pour implorer sa clémence et lui adresser les plus humbles su|)plications, avec l'espoir d'obtenir des conditions moins dures. Mais Louis de Maie était décidé à mutiler définitivement les séculaires institutions de la troisième bonne ville de Flandre; il lut inexorable.

(1) Ottifne dier reidene dat hie vriend soude zyn drr steide M* be^ houden vm haren privilegen, (Compte I novembre 1380 au 30 avril 1381. Aunexe M).

La c( paix » du 29 décembre n'était pas encore acceptée, quand le comte résolut de renouveler la loi d*Ypres, en appliquant de sa seule volonté, une des dispositions les plus iniques de cette «paix» odieuse! il chargea Messire Jooà Van Halewine, Monseigneur le vicomte d'Ypres (i), le sire Jean de Moorseleide et le seigneur Van Spieren de procéder à ce renouvellement.

Quand, dès leur entrée dans « la chambre des échevins sur la halle », ces commissaires déclaraient qu'ils avaient ordre de désigner les nouveaux magistrats sans le concours de prud'hommes de la bourgeoisie, l'agitation la plus vive se produisit dans « la chambre » et bientôt elle eut de longs échos en ville. Mais pouvait-on en ce moment exiger l'exécution des importants privilèges octroyés à la commune en 1209 et 1228? Les métiers pouvaient-ils se mettre en waepenynghe pour les faire respecter? Les « rouges chaperons » et de nombreux bourgeois notables, tous dévoués au parti des Léliaerts, veillaient et toute tentative d'émeute eut alors été promptement réprimée: les commissaires procédèrent donc seuls, et sans opposition, le 17 janvier 1381 (n. s.), au renouvellement de la loi; ils choisirent un avoué et des échevins dans les rangs de la noblesse urbaine et de la haute bourgeoisie, donc des magistrats complètement à la dévotion de leur seigneur et maître (s).

[1] Jean d'Oultre — il porta le premier le titre de vicomte, au lieu de châtelain d'Ypres (Lambin, Esquisses historiques, p. 18, et Ypriana, III. pp. 233 et 245).

(2) Wet vernieuwd den 17 Lauwe 1381.

Voogd: Andries Paelding.

Le jour de ce reiioiivelleinent, la commune off'rîl, selon Tusage, aux délégués du comte dans la chambre des échevins, une collation coûtant, vin, pain, mets et deux livres de dragées, treize livres dix-neuf sous; puis elle paya les frais faits par ces seigneurs dans leur hôtel (}ierberghe) et selevant a cent trente-six livres dix-neuf sous (i). Ces « nobles hommes », on le voit, avaient vécu largement...; peut-être les frais du banquet traditionnel offert aux nouveaux élus étaient-ils compris dans celte somme si élevée?

Les nouveaux magistrats s'étaient empressés de nommer leurs conseillers, et les chefs-hommes qui devaient siéger au groot gememle, des officiers, fonctionnaires et agents communaux (â), tous, comme eux, à la dévotion du prince. Un corps communal composé de tels éléments ne pouvait rien refuser au seigneur du pays; aussi quand les échevins, nommés le 17 janvier, convoquèrent, dès le lendemain, le grand conseil pour délibérer sur « la paix » du 29 décembre, l'assemblée

Schep^nen, Raeden van Kamer.

Jao Van Loo. And ries Paelding, voo^d.

Jan De Stier. Pie^erDeVroede, voogd van weezen.

Heorik Folkier. Jaoob Belle, trésorier.

Zeger De VroeHe. Jan Van de Putte. trésorier.

Alaert Struvin. Jan Melgewaert.

Philips Reyilin. Michiel De Boom.

Andries De Medein. Jacob Fagheel.

François Van Joengy. François Belle.

Jacob Van Dixmude. Jan Van Merckem.

Jacob de Gavelaere. Boudery Rutsaert.

Willem De Wlnter. Jan Stoop.

Jan Ole, de jonghe. Clais Asebard.

Denis De Tuor. Willem De Poe!.

;Manuscrit de Josse Bryde aux archives d'Ypres). (l] Voyez les comptes, Annexe M.

(2 Voyez Ypriana, IV. 131,

résolut-elle d'accepter toutes les conditions, si dures cependant» inscrites dans cette paix fatale? Un acte de soumission et d'acceptation, dressé et scellé le même jour (18 janvier) du grand sceau de la commune (i), fut immédiatement remis à Louis de Maie.

Il existe dans les archives d*Ypres (s), un document authentique qui relate in extenso et cet acte de soumission (du 18 janvier 1381 n. s.) et l'arrêt fulminé contre la commune d*Ypres à Bruges; nous le publions à la suite de cette étude (s), mais vu son importance au point de vue de l'histoire de nos institutions communales, nous en donnons ici une analyse détaillée.

D'après ce document:

Louis, comte de Flandre, duc de Brabant, etc. déclare qu'il fait connaître ses « dires et ordonnances », concernant la reddition et soumission de ceux d'Ypres, en présence des bonnes gens de Bruges, du Franc et du commun pays de Flandre, quand il vint de Dixmude devant Ypres et reçut la dite ville en grâce, comme il appert des lettres suivantes.

La sentence reproduit d'abord mot à mot les lettres de soumission données le 18 janvier par les avoué, écbevins, conseillers et toute la communauté de la ville d'Ypres. Dans cet acte, « le grand conseil » {groot genieente), ainsi composé, rappelle que les bonnes gens d'Ypres ayant été demander humblement, en corps, merci et rendre leur ville, quand le comte vint de Dixmude devant leurs murailles, le redouté seigneur

(1) Archives de Vélat à Bmxelles. — Charles de Flandre^ N" 286.

(2) Arch. Yp, Inv. 636. Copie authentique, munie du petit sceau du comte, en cire jaune.

(3) Voyez annexe N,

et prince a daigné accorder grâce et pardon à leur commune et a ses habitants, en présence des bonnes gens de Bruges, du Franc et autres du pays de Flandre qui raccompagnaient, acte de clémence, qui, grâces à Dieu, a préservé leur « ville et commune » d'une destruction complète.

Désirant recouvrer Tamitié de leur seigneur, comme sujets qui se reconnaissent coupables, après avoir délibéré et, d*accord avec leur communauté, spécialement convoquée à cette occasion, les dits avoué, échevins, conseillers etc. promettent, en leur nom et pour leurs successeurs, d*ol)server à perpétuité toutes les conditions qu*il a pliî à leur redouté seigneur de leur imposer et de les maintenir, même si (dus, tard ils pouvaient s en aHranchir. Pour que tout ceci reste ferme et stable, ils délivrent les présentes lettres de soumission, munies du grand sceau de la commune, le 18 Janvier 1380 (1381 n. s.).

A la suite de cette acte de soumission sont transcrites les conditions dictées à la commune par Louis de Maie, siégeant en son conseil à Bruges, le !29 décembre précédent, et dont le résumé suit :

l"" Comme ceux dTpres lui ont montré, dans le temps, certaines lettres de privilège, leur octroyant le droit de renouveler Féchevinage de leur commune, privilège, qui, en présence des délégués de Gand, de Bruges et du Franc, a été déjà mis à néant (i), atin de prévenir le retour des agitations et des troubles que ce droit a souvent provoqués, le comte dit et déclare qu'il se réserve désormais pour lui et pour

1] Probablement lors de Toc^upation d'Vpres au mois d'août 1380 j?j

ses successeurs le droit de renouveler lui-même la loi d'Ypres.

â" Attendu qu'en règle générale, aucune imposition ne peut être levée en Flandre, sans son contenlement — et cela en vertu de son droit de seigneur, — le comle décrète que désonnais les magistrats d*Ypres ne pourront plus percevoir aucune assise, ni autre taxe, sans autorisation spéciale de lui ou de ses successeurs.

3*" Tous les crimes de meurtre, dont la connaissance appartient à Téchevinage, continueront à être jugés par les échevins, selon droit, d'après les anciens usages et coutumes, auxquels on ne pourra loutefois faire aucun changement contraire à Tautorilé du comte ou en fraude des parties.

i* Le comte pourra faire rentrer à son gré en Flandre et à Ypres les bannis pour meurtre^ pourvu que ceux-ci aient composé avec leur partie adverse; ces bannis ne pourront dès lors plus être poursuivis en justice, ainsi qu'il a été ordonné et convenu autrefois entre lui et la ville.

5" Le comle se réserve de juger, quand et comme bon lui semblera, Willem Beliekine qui a été soustrait à sa justice (i).

&" La ville payera au comte une somme de cinquante mille livres parisis, monnaie de Flandre, pour l'indemniser de ses frais de guerre et comme correction ou amendement des méfaits qu'elle a commis.

A ces conditions, le comte rend à la ville d' Ypres ses privilèges, ses libertés, ses anciens usages et ses bonnes coutumes qui ne sont pas contraires à la

(Ij On D«s possëtie aacun renseigoemeot sur cette affaire, sans iiDpor« tance da reste, au point de vue où nous sommes placés.

présente ordonnance, e( entend qu'ils soient toujours respectés; — il promet de mettre en liberté les otages donnés par la ville, dès que celle-ci se sera engagée, par lettres scellées, à remplir et à observer toutes les conditions susmentionnées; — enlin le comte réserve pour lui et pour ses successeurs le droit d'interpréter les dispositions de sa présente charte c|ui plus tard pourraient sembler obscures 'et donner lien à des doutes.

Cette sentence est connue sous le nom de Paix UE Dixmcoe; elle fut prononcée à Bruges le 29 décembre 1380, en présence et d'après l'avis de VVaulier van Ëdinglien, neveu du comte, du prévôt de Bruges, de M"" Kogier Van Ghistelle, du seigneur Van l'oucke, du vicomte d'Ypres (i), du doyen de Saint Donal à Bruges, de M"" Gossin de Wilde, souverain bailli de Flandre, de M"* Pierre Van der Zipen (â), de IJenri Lippin (a), receveur de Flandre, et des « bonncî^ gens M de Bruges, du Franc etc.

Le document dont on vient de lire l'analvse, est, croyons-nous, une copie authentique de Finstrumeiit portant ratilication de (( la paix de Dixmude »; il ne porte ni lieu, ni date. Mais il est probable que cette (c paix » fut ratifiée à Bruges, au mois de février I38I (n. s.); alors en effet André Paelding, avoué, Henri Foikier, André le Medem. hc de bixmude, (4) échevins, et d'autres notables d'Ypres

(1) Voir note ci-d«ë8U8.

(2) Voyez note biographique. Ann. Soc, Westjlandre, V. 141.

(3) Il fut Doramé membre du conseil de Flandre, lors de la création de cette cour des comptes et de ju&tice. fAnn, Sœ. IVesiJlandre^ V. \\i).

4) L*avoue et des échevius nommes le 17 janvier précédent.

se rendirent à Bruges, avec leurs gens et vingtdeux chevaux, sans doule pour recevoir la copie authentique qui repose encore aujourd'hui dans nos archives communales. Avant de rentrer à Ypres, ces députés remirent encore quelques minimes dons aux serviteurs et gens, notamment aux huissiers, aux fauconniers, au page, aux valets, au « roy des Rihauts en la court », aux valets de l'écurie et même au portier de M^' de Flandre. Ces dons de courtoisie et les frais de ce voyage « de cinq jours » s'élevèrent à plus de deux cent trente-deux livres (i).

La paix imposée par Louis de Maie et dont toutes les conditions avaient été acceptées par la commune d'Ypres, fut ainsi détinitivement conclue et ratifiée. Louis de Maie, n'ayant plus aucun motif pour les retenir, mit en liberté les otages donnés au mois d'août par la ville (s).

Bien que le grand conseil, représentant légal du corps communal, se fut ainsi soumis, en son nom et au nom de toute la communauté, le |)rince exigea encore d'autres garanties. Les grands métiers d'Ypres — tisserands, foulons et autres composant la corporation supérieure de la draperie, — avaient constamment défendu la cause des Clauwaerts et même joué un rôle dominant dans toutes les révoltes et guerres précédentes; plus d'une fois leurs membres s'étaient mis en tvaepenynghe, malgré leurs échevins et même, on l'a vu, contre leurs magistrats Léliaerts. Voulant prévenir de nouveaux troubles, en s'assurant l'obéis-

(1} Compte de ia ville fl Dovembre 1380 au 30 avril 1381) de XI semaines. (Voyez annexe M.)

2; Grande Ch. Ms. d'Yprea, in-fol. I, 405. (Bibliothèque de Tauteurj.

sance el ia fidélité de ces puissantes corporations, le comte Louis les obligea à lui délivrer en leur nom, des lettres spéciales de soumission.

Diaprés un de ces actes, cinq chefs (beleeders) de la corporation des foulons et quatorze francs com* pagnons de ce métier, reconnaissent, par écrit, que, durant les derniers troubles, des frères de leurgilde ont méfait contre Dieu et leur droiturier seigneur, en faisant des alliances, conjurations et complots, notammant avec les tisserands; — ils cherchent a s'excuser, en affirmant que ces complots ont été ourdis à riusii de leur gilde; — ils n'en demandent pas moins pai*doD, au nom de leur corporation, et, pour obtenir grâce et merci, ils promettent d*empècher désormais de sero> blables conjurations; — puis, devant des conseillers du comte, des seigneurs, des magistrats de Bruges et du Franc, en présence de l'avoué et de quatre échevins d'Ypres, ils jurent solennellement « sur leurs corps et sur leurs biens » (up lyf ende goedj de rester constamment fidèles à leurs seigneurs, les comtes de Flandre, et de ne rien entreprendre, en aucun temps, contre leur autorité ou seigneurie. — Enfin, pour garantir l'exécution de ces promesses, consignées dans un écrit, portant le sceau de leur corporation et qu ils prient les échevins de vouloir authentiquer, ils déclarent, en présence de ceux-ci, que, si eux ou leurs compagnons ne tenaient pas ces serments, le comte pourrait faire trancher la tête aux parjures, sans jugement des échevins, nonobstant les privilèges présents ou futurs des bourgeois d'Ypres(4}.

(1) Arch, génér. du Royaume à Bruxelles. — Charges de Flandre, No 285, avec acte (annexé) qui authentique cette soumission.

Cet acte de soumission (i) fut donné et scellé à Ypres, dans le chapitre des Frères prêcheurs (â), le lendemain de la fête de Notre Dame (3), en mars 1380 (26 mars i381 n. s.) (4).

C'est la première fois que nous rencontrons un acte par lequel une corporation * ouvrière d'Ypres déclare directement se soumettre et demander grâce au redouté seigneur du pays. Cette soumission de nos foulons fut considérée sans doute comme une affaire importante, puisque des conseillers du comte, plusieurs grands seigneurs, magistrats et bonnes gens, se rendirent Ypres, pour y recevoir les serments d'une simple corporation composée de travailleurs plébéiens! N'en doit-on pas conclure que le métier des foulons d'Ypres — comme du reste les autres « grands métiers » de cette ville— était encore, en 1381, puissant et redoutable? Ces grands et nobles personnages se seraient-ils déplacés pour recevoir les serments d'une corporation ouvrière, exerçant une influence peu marquée sur les événements politiques de cette époque, si profondément troublée?

Ce document — dont nous n'avons pu donner ici qu'une courte analyse — est donc intéressant sons plus d'un rapport: nous le publions in extenso (annexe 0) ainsi que l'acte scabinal y joint (annexe P).

C'est pour obtenir pardon que les foulons d'Ypres

(1] Les actes de soiiriiission des autres grands métiers o'ont pas encore été retrouves.

(2) Dont le couvent avait été construit au Zaelhof vers 1216. (Arch, Tp. Inv. 106}.

(3) Saitderdaghes naer Onser Vrouwe in maerte (Annonciation de N. D., 25 Mars).

'4) Eo 1381, la fête de Pâques fut célébrée le 14 avril.

tirent cet humble acte de soumission et. Von n*en peut douter, le comte les reçut en grâce et merci; on devrait donc croire qu'il ne sévirait plus contre les métiers d'Ypres, pour châtier leurs rébellions antérieures. Mais, on le sait, Louis de Maie ne pardonna jamais sincèrement; aussi, sans tenir compte de ses promesses, Tit-il bientôt dresser encore des échafauds sur la place d*Ypres; alors aussi, nos gens des méliers se considérèrent comme dégagés de leurs serments, et, nous le verrons, de nouveaux troubles éclatèrent en notre ville!

La paix dite de Dixmude porta un coup mortel à la commune d'Ypres: elle dénatura radicalement les libres institutions qui, depuis des siècles, garantissaient son indépendance, son autonomie et même son ce droit de commune ». Selon les meilleurs auteurs, pour conserver ce droit, une « bourgeoisie prîvîL^iée » devait être régie par un échevinage « communal » — dont les pouvoirs émanaient de la communauté — rendant des arrêts, seul compétent pour juger les bourgeois et possédant le droit d'imposer les habitants de leur ville. L'échevinage et la commune d'Ypres jouissaient de tous ces droits et privilèges depuis le commencement du XIII« siècle; Louis de Maie les confisque tous; il est facile de le démontrer.

Nos échevins avaient de temps immémorial le droit d'imposer librement leur communauté. Louis de Nevers leur avait défendu, il est vrai, en 1326, de lever aucune (( assise ou maltote » sans son autorisation (t), mais depuis Favènement de Jacques Van Ârtevelde, il n'avait

(1) Arch. Yp, Inv. 451.

plus été tenu compte de cette défense. Louis de Maie la renouvela. Le droit d'imposer les membres de l'association urbaine avait sa source dans les antiques statuts organiques des primitives gildes germaniques ; — on sait en effet que les chefs de ces fraternités fixaient les cotisations à payer par leurs confrères — ; ce droit plusieurs fois séculaire, garantissant Tindépendance linancière de la commune, fut en 1381 — et resta — confisqué.

La création de « l'audience du comte », jugeant parfois en degré d'appel, et l'institution d'un souverain bailli de Flandre, ayant le droit de prononcer des sentences, pour certains crimes déterminés, avaient porté une grave atteinte à la souveraineté judiciaire de notre éehevinage et privé nos bourgeois de leur précieux privilège d'être « toujours » jugés par leurs magistrats communaux; ces bourgeois furent ainsi parfois justiciables de « l'audience » ou du souverain bailli et le prince, en s*arrogeant formellement le droit de gracier des bannis, droit très contesté jusqu'alors, porta une atteinte peutêtre plus grave encore à la souveraineté judiciaire de l'échevinage, comme à son prestige, car les effets des sentences criminelles de la vierschaere d'Ypres purent ainsi être éludés, même mis à néant, par le comte, graciant les condamnés au bannissement.

Mais, c'est la disposition de « la paix de Dixmude », modifiant l'antique mode d'élire les échevins d'Ypres, qui priva surtout la commune de son indépendance et de son autonomie. Déjà le comte avait, parait-il, cherché à altérer (i) le privilège par lequel le marquis

(1) Voyei la sentence du 29 décembre 1380, art l^ ToMiî 7. 2-2

de Namur autorisa, en 1209, les bourgeois d*Ypre$ à renouveler eux-mêmes la loi de leur ville et c*esl peut-être dès lors (i) que ce renouvellement se lit parfois, — comme le disent nos chroniqueurs — par des commissaires du prince, et des bonnes gens de la bourgeoisie réunis; mais toujours la communauté avait contesté à ces commissaires le droit dlntervenir dans ces nominations. En décrétant que las échevins d^Ypres seraient désormais nommés exclusivement par les seigneurs du pays ou par leurs délégués, Louis de Maie mit complètement à néant les grandes chartes de 1209 et 1228; la bourgeoisie fut donc définitivement privée du droit d'intervenir même indirectement dans réiection de ses magistrats.

La séculaire constitution de la commune se trouva bientôt ainsi radicalement dénaturée; le corps communal cessait, en effet, d*avoir ses organes naturels et nécessaires à la conservation de son organisme historique. Plus de vie propre, par conséquent, plus d'autonomie administrative, ni politique. Triste retour vers le passé! Après deux siècles de luttes, pour conserver et développer Texistence indépendante que lui avait léguée la gilde germanique, la fraternité bourgeoise d'Ypres fut régie, dès 1381, comme aux derniers jours de la féodalité, par des échevins dont les pouvoirs émanaient, non plus de la communauté, mais du seigneur territorial!

Le prince eut même dès lors, sur les affaires de la commune, un pouvoir plus absolu que ses prédécesseurs, avant Philippe d*Alsace. Au XIP siècle en effet,

(1) On ignore en quelle année (? 7)

comme les gildes primitives, les « frairies» ouvrières, régies par des chefs-hommes et doyens, élus directement par leurs frères et dans le sein de leur fraternité, étaient encore indépendantes; leur influence s'exerçait ainsi librement sur la collectivité communale. Cet état de choses, à vrai dire, avait été parfois momentanément modifié, à la suite de guerres malheureuses ou de troubles réprimés, et plus tard, avant Tavènement de Louis de Mate, nos échevins avaient obtenu le droit d'élire, outre les fonctionnaires et les employés de la ville, tous leurs conseillers et même les chefshommes des corporations ouvrières et autres, admises a se faire représenter dans « le grand conseil « de la commune; mais il est à remarquer que les pouvoirs de tous ces élus émanaient, en quelques sorte au second degré, de la communauté, puisqu'ils étaient nommés par des échevins qui, désignés par des prud'hommes, représentant la bourgeoisie, tenaient euxmêmes leurs droits, prérogatives et pouvoirs de la puissance communale. Il n'en fut plus ainsi du jour où les échevins furent nommés par le comte ; ces magistrats devinrent dès lors les officiers ou délégués du prince et non seulement le pouvoir scabinal, mais aussi l'autorité des conseillers, fonctionnaires et employés choisis par eux, émanèrent de la souveraineté des seigneurs du pays. La source séculaire et historique de la puissance communale fut ainsi essentiellement viciée et la commune cessa d'être une personne juridique, vivant de sa vie propre, autonome et indépendante. Louis de Maie décida (15 février 1381 n. s.) (i) que

(i; Arch. Tp. Inv. 22a5.

la somme de cinquante mille livres, imposée à la ville, devrait être soldée en cinq payements savoir: dix mille livres à la mi-carême prochaine et les quarante mille livres restantes par quart et par trimestre. Henri Lippin, receveur de Flandre, reçut, le 8 octobre suivant, de Henri de Visch (d'Ypres) mille livres (i), puis, le 27 décembre, de Gilles Bazyn et de Barthélémy Van Grabeke, une pareille somme (i). Mais Ténorme contribution de guerre fut-elle intégralement soldée? ou la commune obérée réussit-elle à se soustraire à ses engagements, Jors des nouveaux troubles qui éclatèrent bientôt encore en Flandre? Quoi qu'il en soit, toutes les conditions politiques inscrites dans Tacte du 29 décembre 1380, acceptées par le grand conseil d'Ypres, puis ratifiées plus tard, reçurent leur exécution.

La (c paix de Dixmude » porta donc, comme nous Tavons dit, un coup mortel à la commune d'Ypres; Louis de Maie, il est vrai, moyennant Tobservation des conditions stipulées dans cet acte, rendit à la ville ses autres « privilèges, libertés, anciens usagas et bonnes coutumes ; » mais, nous venons de le démontrer, la source même de Tautorité communale était radicalement viciée? Ces anciens privilèges, usages, coutumes, comme toutes les séculaires institutions de la commune d'Ypres, manquant désormais de leurs bases essentielles, ne furent maintenus que pour la forme; puis, peu à peu, une organisation locale, réglementée par Tautorité comtale, conformément aux principes de la centralisation latine, remplaça ces

(1) Arek. Tp. Inv. 637.

(2) Afth. Yp, Inv. «38.

libres institutions d'origine germanique. La eommu« nauté urbaine dTpres cessa donc d'être, dès 1381, une « vassalité bourgeoise », c'est-à-dire, nous le répétons, en fait et en droit, une commune indépendante, autonome, trouvant en elle-même le principe vital de son organisme.

Ici pourrait se terminer peut-être notre étude sur les institutions de notre ville natale. Nous avons en effet cherché à découvrir d'abord les origines et les premiers développements des institutions locales, plus tard communales, de la communauté qui fut la commune, d'abord aristocratique, d'Ypres(i); puis nous avons fait connaître les épisodes dramatiques « du mouvement communal (â) » d'où naquit, au temps de Jacques Van Artevelde, « la commune démocratique»; enfin, nous venons de rappeler les efforts que firent nos pères pour défendre leurs libertés et franchises contre nos comtes Léliaerts. Nous avons tâché d'esquisser ainsi l'histoire complète de ces institutions, depuis les temps les plus anciens jusqu'au jour fatal où (1381) les bourgeois d'Ypres, vaincus, furent impuissants à défendre plus longtemps l'indépendance de leur antique commune. Notre tâche parait donc être remplie. Toutefois, avant de déposer la plume, nous croyons devoir esquisser encore l'histoire des troubles et des guerres qui désolèrent la Flandre jusqu'à la mort de Louis de Maie, c'est-à-dire jusqu'à la tin de l'ère communale en Flandre.

Notre ville subjuguée, dès 1381, ne joua dans ces événements qu'un rôle secondaire, parfois même peu

(I) Ypriana, UI.

•2) Ypriana, IV.

patriotique; mais si dès iors, elle fut souvent forcée de combattre sous la bannière du comte contre ses anciens alliés, les défenseurs des libertés flamandes, notre commune soutenue par ses bourgeois et ses manants, toujours et avant tout dévoués à leur clocher, tenta cependant un dernier effort pour obtenir sa réhabilitation ! Effort éphémère et stérile! Ces dernières convulsions d'un corps communal à Tagonie ne méritent-elles pas d'être encore signalées?

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