MARS 1381. — FÉVRIER
La paix conclue à Gand, le 11 novembre (1380), ne fut qu'un armistice de courte durée. D'après Olivier Van Dîxmude (i), c était une paix feinte (2) et trompeuse; « un prétext, dit d'Oudegherst (3), et expédiente couverture pour honnestement le comte se départir du siège (de Gand). » Louis de Maie n*eut du reste jamais rintention d'observer cette paix; il Tavait à peine conclue, quand il déclara que. malgré le traité, il espérait « remettre son pays en aultre ploy... et que les besoignes venront en meilleur point Tune après l'autre (4);» il était donc bien décidé à continuer la guerre contre la commune de Gand, afin de confisquer ses franchises, après avoir mis à néant celles de la commune d'Ypres.
Du reste, les populations flamandes avaient trop
(1) Page 8.
(2) Besmuedert pays, Besmuedert : geveinsde, feinte, diisimulée, trompeoBe.
(41 Docameot cité par Kirvtn, HI. 461.
souvent pu apprécier, à leurs dépens, la politique constamment tortueuse de leur seigneur pour croire un instant à la sincérité de Louis de Maie. A Gand, on n avait pas cessé de faire des préparatifs de guerre et, malgré les garanties que leur donnait la paix du 11 novembre, les bannis et fugitifs n'avaient pas même osé revenir en Flandre (i); ils se rappelaient comment avaient été traités les Clauwaerts d*Ypres et redoutaient le même sort.
Dès que Tbiver fut passé, le comte de Flandre réunit une nouvelle armée; outre tous ses meilleurs chevaliers et les milices de Bruges, de Damme et du Franc, il avait appelé sous sa bannière, les gens d'Ypres, de Poperinghe et d'autres villes, cfaâtellenies et pays du Westland. Âudenarde et les deux bonnes villes de la Flandre gallicante, Lille et Douai, lui avaient aussi fourni de nombreux contingents. Bientôt, à la tète de vingt mille hommes, le comte ouvrit la campagne et marcha d*abord sur le château de Gavre où se tenait Jean de Lannoy ; ce capitaine gantois (â) appartenait, comme Basse de Herzeele, à la petite fraction de la noblesse flamande, qui défendait patriotiquement la cause nationale et les institutions du pays contre les Léliaerts.
De leur côté, dès le 3 mars (1381) (3), les gantois « s'étoient mis en armes et assemblés » (4) ; ils adressèrent bientôt de chaleureux appels à leurs anciens alliés, espérant que les Clauwaerts des villes et des chàtelle-
(l) Van Dixmudb, p. H 2) Froissart, IX. 354.
.3) Id. IX. 360.
(4) D'OUDKOHJiRST, II. 567.
nies soumises viendraient les rejoindre. Jacques Van der Berst fut des premiers à répondre à cet appel et se rendit à Gand avec un corps d'yprois. On dut s'étonner sans doute de voir dès lors figurer dans les rangs d'une armée hostile au comte, les bannières des métiers d'Ypres. Cette ville venait à peine de se soumettre à son seigneur; elle avait été durement châtiée; ses magistrats, bourgeois, foulons et autres manants, avaient récemment juré obéissance et fidélité perpétuelles à leur légitime prince et les échevins tenaient à sa disposition leurs « rouges chaperons, » leurs sergents et leurs milices nouvellement équipées et pourvues d'un nouveau matériel de guerre. Si l'on peut ajouter foi (i) aux récits de nos annalistes yprois, voici peut-être quand et comment Van der Berst avait pu quitter sa ville, avec ses partisans, pour courir au seoours de ses amis de Gand.
Après avoir ratifié la paix de Dixmude, Louis de Maie aurait, à la fin de février (1381), fait trancher la tète à quatorze des tisserands yprois qu'il détenait avec d'autres, en prison à Bruges (s), depuis le mois d'août précédent et c'est peut-être pour sauver la vie d'autres frères, enfermés, depuis lors, dans les mêmes prisons, que le grand métier des foulons s'était décidé à tâcher de fléchir le prince, en lui délivrant l'acte particulier de soumission, obéissance et fidélité, dont
(1) Nos archives possèdent peu de documents concernaot les troubles de 1381 et 138'.'; bien que les récits, souvent confus, de nos annalistes jprois ne méritent pas entière créance, c'est dans ces récits que nous puisons, sous toutes réserves, quelques détails sur la part que les yprois auraient pris à ces événements.
(2) Ch. Ms.
on a pu lire iaoalyse plus haut. Puis, non content d'avoir imposé à la communauté la lourde amende de cinquante mille livres, Louis de Maie aurait encore exigé des corporations ouvrières des contributions spéciales très élevées. Ces exécutions et ces exactions irritèrent naturellement les gens des métiers; toutefois ils n'osèrent pas se remettre immédiatement en waepenynghe; la crainte de nouveaux supplices, la vigilance des échevins Léliaerts, la présence des « rouges chaperons» et de plusieurs chevaliers, assurèrent, durant quelque temps, le maintien de Tordre. Mais, quand nos plébéiens, excités par leurs frères de Gand, apprennent que ceux-ci ont de nouveau pris les armes et se disposent à venir aflrancbir la ville d'Ypres, le torrent populaire rompt de nouveau ses digues.
Gomme toujours en semblables circonstances, des rassemblements tumullueux se forment; les tisserands que Texécution capitale de leurs frères avait exaspérés, se mettent à la tèle du mouvement. Les foulons, se considérant comme d^agés des serments mentionnés dans leur récente soumission, parce que le comte Louis navait pas tenu ses promesses, se joignent aux autres métiers qui tous venaient de prendre les armes. Bientôt aux cris séditieux succèdent les actes de violence. L'émeute est organisée; Torage éclate; rien ne peut lui résister. La « maison du Besant » est de nouveau envahie, les Besanters^ chargés de veiller au maintien de Tordre, sont dispersés: les métiers sont les maîtres de la cité(i).
Les patriciens, les notables et autres Léliaerts^ re-
)) Ch. Ma. et Vbrbbckb, Huioire militaire d* Y près, p. 45.
doutant les vindictes de la populace victorieuse, avaient, le jour même de Fémeute, quitté ia ville. Celle-ci, débarrassée de ses ennemis à Tintérieur, semblait ainsi ne pas avoir à craindre une attaque immédiate du comte. Louis de Maie, dès qu'il connût la révolte ' des gantois, comme toujours en temps de troubles, s'était de nouveau réfugié à Lille, avec ses hommes d'armes. C'est alors que Van der Berst, considérant la place d'Ypres comme à l'abri de tout péril, réunit l'élite de ses Clauwaerts et, en y laissant un petit nombre de ses partisans pour garder les portes de la cité, quitta la ville avec l'espoir d'y ramener bientôt les amis de Gand. Ainsi s'explique peut-être, comment on vit bientôt dans les rangs de l'armée révolutionnaire, les drapeaux des métiers d'Ypres, ville soumise, et dont les sergents et les milices communales combattirent dès lors à côté des chevaliers du comte. En tous cas, ce départ imprudent eut promptement pour les Clauwaerts yprois les conséquences les plus funestes.
Nos Léliaerts, après avoir fui d'Ypres, le jour de rémeute, s'étaient rendus à Lille près de leur seigneur; quand ils y apprirent que, par suite du départ de Van der Berst, leur ville était dépourvue de ses meilleurs défenseurs, ils conçurent le projet de s'en rendre maîtres par surprise; de tels projets, téméraires en apparence, réussirent plus d'une fois, on l'a vu, à cette époque de guerres intérieures. Trois cents de ces fugitifs, tous bien armés, quittèrent donc Lille dans la soirée du 7 mai; ils marchent pendant toute la uuit en silence; le lendemain, avant le lever du soleil, ils sont sous les murs d'Ypres; l'obscurité était encore telle que les veilleurs au Beffroi n'avaient pu signa-
ler leur approche et les quelques ClauwaeHSy chaînés de veiller sur les murailles, avaient célébré dans des orgies leur récent triomphe. Le matin, dès que les « besanters » ouvrent les portes de la cité, la petite troupe ' s*empare du corps de garde et de divers ouvragei^ de défense, puis selançant, en bon ordre, dans les rues aux cris de :« Ville gagnée! mort aux rebelles!» elle massacre les rares « mutins », dit Van Dixmude, qui osent lui résister. Quand les manants affolés quittent leurs maisons, les armes à la main, pour défendre leur ville, celle-ci est déjà au pouvoir des fidèles du comte; bientôt Tétendard de monseigneur flotte sur « la mai* son du Besant » et devant le Beffroi de la commune.
Alors les LélUierts victorieux se vengèrent cruellement de leur récente défaite: de nombreux ClauwaerU sont encore mis à mort. Saiomon Van der Leeiie, doyen des tisserands, est fait prisonnier et douze chefshommes des métiers sont arrêtés; tous les treize sont conduits à Lille, remis entre les mains du comte et, par ses ordres, décapités sans forme de procès. C'est ainsi, selon nos annalistes (i), que la ville d*Ypres, momentanément au pouvoir des Clauwaerts, aurait été bientôt soumise de nouveau à son légitime seigneur.
Avant même que le sang coulât dans les rues dTpres, les hostilités avaient été i*eprises dans les environs de Gand. Nous nous bornerons à rappeler ici quelques épisodes de cette campagne. Il importait de rallier d*abord à la cause nationale les villes secondaires, mais surtout de faciliter le constant ravitaillement de la populeuse cité flamande, en assurant
{\) Verbicke, p. 45 et Chr. Ms. déjà citées.
ses communicaHons avec le plat pays, les autres provinces et la mer. Les capitaines gantois, dès le mois de mar^, avaient divisé leur armée en plusieurs corps. L'un de ces corps, après avoir occupé Deynze, prit, puis fortifia la ville de Grammont. Gand put dès lors être c< victuaillez par le pais de Haioault ». D*autres gantois « coururent vers les quatre mestiers ; ils y firent jurer le peuple avec eux, commettant illec aucuns capitaines et y laissants bonne garnison, pour moyennant icelle, tenir ouvert le trou de Zélende » (4). Les communications entre Gand et le bas Escaut étaient ainsi également assurées.
Le gros de l'armée gantoise que Van der Bérst et ses Clauwaerts avaient rejointe, s'avança, le 6 mai, vers Courtrai ; les bourgeois de cette ville, afin de mieux défendre la place, en avaient incendié les faubourgs (â). Les gantois, ne pouvant entrer immédiatement dans cette ville, se dirigèrent vers le Westland; ils espéraient occuper, sans coup férir, Ypres, dont les métiers s'étaient alliés avec eux immédiatement après la dernière émeute. Mais ayant appris que la bonne ville du Westland était, depuis le 8 mai, retombée au pouvoir des LéUaertSy Pierre Van den Bosscbe, qui commandait le corps expéditionnaire, dirigea celui-ci vers Bruges. Le 13 mai, il avait établi ses cantonnements près de Thielt (3), quand on lui annonça qu'une bataille était engagée à Nevele. Aussitôt il lève son camp eX marche vers l'ennemi.
(1) d'Oudxoherst, II. 567.
(2) Vam Dixmudb, 8.
(3) Van Dixmude, 8.
Ken7n(4) a donné (d'après Froissart) une relation détaillée de la bataille de Nevele, il suflBra donc d'en rappeler ici quelques épisodes et le résultat désastreux.
Jean de Lannoy et Rasse de Herzeele, à la tète d'un corps de six mille hommes» en revenant d*Audenarde, dont ils avaient battu la garnison (i), reneontrèreni, non loin de Nevele, l'armée du comte, forte de vingt mille hommes. Aussitôt Louis de Maie divisa son armée en cinq « batailles » de quatre mille combattants chacune; dans la première, il plaça ceux de Bruges, dans la seconde ceux du Franc, dans la ' troisième ceux d*Ypres et de Gourtrai, dans la quatrième ceux de Poperinghe, de Berghes, de Cassel et de Bourbourg: enfin la cinquième « bataille » composée de ses fidèles de Lille, de Douai et d*Audenarde devait combattre aux côtés du comte et former en quelque sorte sa garde. On voit que le Westland et la commune d'Ypres avaient fourni de nombreux contingents, formant deux des cinq « batailles ».
Avant d'engager Faction, le prince harangua ses gens; il pria ses hommes d'armes v de bien faire et de prendre vengeance de ces esragiés de Gand »; mais, c'est par de dures paroles et des menaces qu1I <c amonnesta ceulx des villes », dont la fidélité lui était suspecte : « soyez tout seur », leur dit-il, « si vous fuies... que sans merci, je vous feray tous trenchier les testes » (s).
Le comte de Flandre haranguait encore « ses hommes » quand la bataille commença. Sans attendre l'arrivée