‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 40 sur 56 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Le souvenir de Jacques Van Arlevelde était resté vivace en Flandre. A Gand les échos répétaient souvent ce nom, toujours cher aux populations, et quand, au retour d'une expédition victorieuse, les « blancs chaperons » rentraient, drapeaux déployés, dans leur ville, la gloire du « sage homme » semblait rayonner encore, autour du vieux dragon doré de l'antique Beffroi communal. Alors aussi, le soir à la veillée, dans les maisons des bourgeois, comme dans les pauvres cabanes des plébéiens, de respectables vieillards retraçaient, avec un sénile enthousiasme, le brillant tableau de la grandeur, des richesses et des libertés dont jouit la Flandre, sous te gouvernement du Ruwaert de bonne mémoire. «Ahl s'écriait-on alors, si notre Jacques vivait encore! nos affaires seraient en bon état! Nous dicterions la paix à notre volonté! toutes nos libertés et franchises seraient sauvegardées à toujours (\) » !

Jacques Van Artevelde avait laissé un fils, nommé Philippe. D'après Olivier Van Dixmude (2) — le seul

(1) Voyez Froissart, IX. 373.

2^ Page 10.

annaliste qui donne, croyons-nous, ce détail (t) — ce jeune homme, ayant embrassé Tétat ecclésiastique, aurait vécu jusqu^alors comme un moine (i) (Lollart) (z); c*était un homme <( sage et courtois », mais eoeore peu connu (4), dit Froissart (5). Le 24 janvier (1382 n. s.), Pierre Van den Bossche alla trouver le fds du célèbre Ruwaert; il lui exposa, en termes émus, la déplorable position dans laquelle se trouvait la commune de Gand et la nécessité de mettre à sa tète un capitaine sympathique à la bourgeoisie, de nom populaire et de bonne renommée: «Le souvenir de votre père, lui dit Van den Bossche, se réveille en ce moment dans tous les cœurs; grâces au prestige de son nom — qu'il vous a laissé, — il serait facile de vous taire attribuer aussi sa succession politique...; eu acceptant le gouvernement de notre commune, vous pourrez sauver ses libertés et ses franchises, si vous déjiloyez Ténergie nécessaire pour dominer la situation (6). » Philippe hésita d'abord, mais il était dévoué à sa ville natale; il acce|)ta donc les propositions de Van den Bossche, jeta le froc aux orties et jura qu'il maintiendrait, avec énergie, même au péril de sa vie, l'honneur et les libertés de Gand et du pays (7).

(1) Voyez l'avant-propos [Voorrede] de la chroniqae de Oliviir Vak

DlXMUDBy p. 3.

(2) jETy loch in de kerhe ende leide ecn leiven van eenen Lollart

(3) Lollart: moine alexien (Lambin, cité plus haut).

(4J II aurait déjà commandé aoe armée gantoise d'après une note de Kervtn dans son Froissart, IX. 360.

(6) Voyez le discours de Van den Bossche d'après Froissart, (IX. 374 et 375).

(7) Hy tverder hem jeghen, fnaer aie Ay sach dat zyn mo€st^ wierp hy d^ kueveU ofy end* zriie hy zoudfi d* steide ran Ohent in haereeere hehouien of hy zouier vooren dool bliven. (Olivtbr Van Dixmudb, p. 10\

Suivant plusieurs chroniqueurs, c'est par ambition et non par dévouement, que Van Ârtevelde aurait accepté ces propositions: «il désiroit'par nature, dit Froissart (i), à estre avanchié et honnourés ». II est à noter que ces annalistes — français ou Létiaerts, — calomnient souvent le glorieux défenseur de notre cause nationale; ils le représentent en effet, comme un homme ambitieux, fier, hautain, vaniteux, aimant le faste, avide de pouvoir, parfois même cruel... Mais les actes de Philippe et sa politique protestent contre de telles appréciations; peut-on d'ailleurs mettre en doute le patriotique dévouement de celui qui sacriKa sa vie pour défendre les libres institutions de sa ville natale et de son pays ! C'est donc, sous toutes réserves et même en les rectifiant parfois, que nous reproduirons plus loin diverses allégations, exagérées d ailleurs, de ces annalistes, dont les haines politiques ont oblitéré le jugement.

Dès le lendemain de cette entrevue (le î25 janvier 1382 n. s.) (â), les bourgeois de Gand avaient été assemblés. Trois à quatre mille personnq^ étaient réunies sur la place du Vendredi, pour nommer de nouveaux capitaines. Plusieurs noms avaient été cités, tous furent accueillis avec froideur, mais qu^nd Pierre Van den Bossche prononça le nom de Van Ârtevelde, des cris enthousiastes retentirent de toutes parts : « nous le vou- Ions' pour notre capitaine et nous n'en voulons nul autre», s'écria la foule; puis elle se porte en masse vers l'habitation du nouvel élu et le proclame — comme

i2'' « Vers le 14 février n, dit Olivier Van Dixmude ip. lOj, a le 19 (le ce mois n d'après Jean Van Dixiiuob, autre chroniqueur (p. 266).

son père au mois de janvier 1337 — « RumoeH et souverain capitaine », pendant qu*une députation de doyens des métiers et de notables le supplie, par de beaux discours (i), de céder aux vœux de ses co-bourgeois.

Dès qu'il eut accepté le poste élevé, mais périlleux, qui lui était otTert, le nouveau Ruwaert prit le gouvernement supérieur de la ville (7 heleet van der stede); il avait reçu les pouvoirs les plus étendus: «il eut, dit d'Oudegherst (â), puissance absolue de gouverner la ville et de conduire la guerre, tout à son plaisir et selon sa conscience. »

Avant de prendre les rênes du gouvernement, « le souverain capitaine » \oulut prêter et recevoir les serments que, dès leur avènement, les comtes de Flandre avaient coutume de prêter et de recevoir, lors de leur joyeuse entrée. Imiter les droituriers seigneurs du pays, quel orgueil, s écrient les chroniqueurs! Mais lautorité du chef populaire ne devait-elle pas être (consolidée par les serments « accoustumés » et prêtés conformément à des coutumes traditionnelles? Philip|ie jura donc, devant la bourgeoisie assemblée, de maintenir les franchises de la ville et les libertés du pays, puis il ajouta à la formule sacramentelle du serment de joyeuse entrée: « Je jure de défendre ces franchises et ces libertés jusqu'à la mort;» Ton sait qu'il tint cet engagement solennel. Le Ruwaert reçut ensuite les serments d'obéissance et de fidélité du magistrat, des chefs-hommes, des métiers (a) et du peuple (4) de Gand.

(I) Froissart, IX. 377,

3) Froissart, cité par Kbrvyn. III. 47*2. 4' Van DixMrDK, p. 10.

Le nom seul de Van Artevelde avait réveillé toutes les espérances; Tenthousiasme fut général; les libertés et rhonneur du pays ne seraient-ils pas désormais maintenus et dérendus envers et contre tous?

Le Ruwaert s*occupa d'abord de << policier » la ville ; il fut dur et cruel, disent des annalistes; d*aprës Olivier Van Dixmude, comme tous les despotes, il se serait entouré d'une espèce de garde prétorienne, composée de fanatiques, prêts à exécuter au moindre signe de leur maître, les arrêts de proscription, même les plus barbares, qu'il n'aurait pas tardé à fulminer (i). Mais, nous l'avons dit, à cette époque, les Léliaerts coalisés et conjurés tramaient de coupables complots; par leurs manœuvres, ils encourageaient les défaillances et jetaient l'inquiétude dans les esprits. Se rappelant la fin tragique de son père, pour assurer la sécurité de sa personne, Philippe ne devaitil pas s'entourer d'amis dévoués? N'avait-il pas juré de maintenir les franchises de la ville? Parce qu'il fut énergique et même sévère, en châtiant des traîtres qui conspiraient contre ces libertés, doit-on l'accuser d'avoir été dur et cruel?

Lors des dernières conférences d'Harlebeke, deux chefs du parli Léliaert, Simon Bette et Gilbert de Gruutere, avaient tenté de livrer la commune à Louis de Maie et poursuivaient encore leurs manœuvres; pour y mettre un terme, le Ruwaert Qt exécuter ces deux chefs (s) d'une vaste et ténébreuse conspiration. N'est-il pas permis de croire qu'il fut obligé d'ordonner ces exécutions pour assurer la sécurité, peut-être même le salut de la commune?

(1) Van Dixmudb, p. 10.

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