‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 41 sur 56 · P110I88ART, IX · texte numérisé non relu

P110I88ART, IX

Les complots des' traîtres furent ainsi arrêtés; il fallait garantir aussi le maintien de Tordre public; dans ce but, le souverain capitaine fit publier, à la bretèque, diverses ordonnances de police, sévères mais sages; elles portaient: toutes les guerres privées sont suspendues, jusqu'à la conclusion de la paix; — tout homicide sera puni de mort; — les auteurs de rixes, les blasphémateurs etsurtout les« esmouveurs » du peuple seront sévèrement punis; — enfin, pour prévenir toutes les malversations, il sera rendu compte, tous les mois, i\e^ deniers de la ville, en assemblée publique (i).

Après avoir ainsi rétabli et asssuré Tordre moral et matériel dans la ville de Gand, Philippe ordonna aux gens des métiers de reprendre paisiblement leurs travaux, « voulant faire refleurir Tindustrie, dit Kervyn (i), au sein de la guerre, comme Talcyon bâtit son nid, sur des flots soulevés par la tempête!»

La ville jouissait d'une tranquillité parfaite et le commerce se ravivait, mais un ennemi, plus redoutable que Louis de Maie, — la famine — menaça bientôt la populeuse cité. Des bandes de routiers (reisers) (a) ravageaient les campagnes et pillaient les denrées que les cultivateurs amenaient en ville; les marchés de Gand furent ainsi bientôt déserts. Le Ruwaert envoie alors une flotte en Hollande et en Zélaude, |)our y chercher des « victuailles »; en même temps, il charge un petit corps de gantois armés de disperser les routiers et de ramener en ville des convois de vivres. Mais le comte de Zélande avait défendu à ses vassaux

[{) Mbyer cité par Kbrvyn, III. 413.

3) OLivnsK Vak DixMupE, 10.

de trafiquer avec les gantois et la petite armée expéditionnaire, attaquée près d*Audenarde par les routiers auxquels de nombreux Léliaerls s*étaient joints, est forcée de battre en retraite sur Gourtrai; après avoir brûlé Roulers (i), elle rentre à Gand, mais « sans butin ».

La famine aurait dès lors succédé à la disette, si, malgré la défense de leur seigneur, ceux de Hollande et de Zélande n'avaient envoyé parfois, en secret, des approvisionnements à Gand et si quelques convois de vivres, échappant à la vigilance des routiers, n'avaient pu être introduits dans la ville; mais ces maigres provisions furent bientôt insuffisantes; le Ruwaert a recours alors à des mesures extrêmes: il fait ouvrir de force les granges et les greniers des abbayes et des riches, saisit les grains qui s'y trouvent et les distribue ou les vend à prix réduit au peuple. Ces grains furent encore promptement consommés; bientôt tous les greniers étant vides, les gens crièrent dans les rues que a ce ne pooit longuement demorer (s) que il ne fuissent tout mort de famine » (3).

Rien ne permettait d'espérer que la situation s'améliorerait et que la ville pourrait être secourue par ses anciens alliés. La place était pour ainsi dire bloquée par les routiers et les Léliaerts: Ypres n'avait pas encore osé secouer le joug du comte, la commune de Bruges lui restait soumise et presque toutes les petites villes de Flandre étaient en son pouvoir. On ne pouvait donc attendre aucun secours ni des

.1) Vam Dixmudb, 10.

(2) Demoret: durer.

:3' Frousart, X. 3.

deux autres bonnes villes, ni du plat pays, ni des villes secondaires.

Van Artevelde avait aussi envoyé Frans Ackernian, un de ses capitaines les plus dévoués, en Brabant et à Liège, puis des députés en France, pour y demander aide et assistance; partout on prenait pitié des gantois: « bonnes gens, disait-on, qui vaillamment se soustenoient en leurs franchises, dont ils dévoient de tous être aimés et honorés » (i); mais, comme précédemment, partout on se bornait à prodiguer de douces paroles. D'ailleurs les gens du Brabant et de Liège, maîtrisés par leurs seigneurs alliés à Louis de Maie, ne pouvaient pas plus venir en aide aux gantois, que les communiers français, alors déjà agités et forcés de lutter pour conserver leurs propres libertés.

On ne pouvait donc espérer aucun secours ni du pays de Flandre, ni de l'étranger. Dans cette situation si critique, pour ne pas dire désespérée, Philippe (c poiy* la grande pitié qui avoit du menu peuple «> consentit à assister à des conlérences qui étaient ouvertes à Tournai (2). Avant même d'entrer en pourparlers, le Ruwaert déclara que le comte devait avant tout jurer de respecter la vie et les franchises des bourgeois de Gand; mais loin de consentir à accepter ces préliminaires de paix, les députés du prince exigèrent, au contraire, comme condition préalable à toute négociation, que « tous les hommes de Gand. âgés de quinze à soixante ans, vinssent au-devant du comte, tète nue, en chemise et la corde au cou,

;i) FROI88ART, X. 2.

(2) Kervyw, III. 476.

se soumettre à sa volonté », ensuite le redouté seigneur du pays ferait « sa pure volonté du mourir ou dii |>ardonner ». Le souverain capitaine avait juré de maintenir Fbonneur, les franchises et la vie de ses co-bourgeois ; il savait d'ailleurs comment le prince avait traité les yprois, après leur récente soumission, et redoutait pour les gantois de semblables représailles : il ne pouvait donc songer à accepter de telles conditions ; aussi rompit-il brusquement les négociations (i).

Jamais, depuis le commencement de la guerre, Louis de Maie n*avait été en meilleure situation qu'alors, pour réaliser ses desseins et triompher de ses ennemis ; il avait renforcé les garnisons d'Audenarde et de toutes les autres villes fermées ; les milices du Franc, dTpres et de tout le Westland venaient de rejoindre à Bruges (13 avril) (s) les milices de cette ville, les chevaliers et les hommes d'armes que le prince y avait rassemblés. A aucune époque, le comte n'avait disposé d'une armée aussi nombreuse et d'un autre côté le découragement grandissait chaque jour à Gand, en même temps, que la disette. Louis de Maie voulant profiter des avantages q^ue lui assuraient les circonstances, donna ordre à son armée de marcher immédiatement sur Gand.

Un incident loc^l entrava l'exécution de ces ordres. Le jour de la procession du saint Sang approchait: les brugeois refusèrent de quitter leur ville avant la célébration de cette solennité religieuse et des grandes fêtes données, tous les ans, à cette occasion ;

t) Froissart, X. 12. 2; Van Dumudb^ p. 10.

les iiiiiices de Bruges étaient nombreuses, on ne pouvait s*en passer; il fallut donc ajourner la date de rentrée en campagne. Cet ajournement fut fatal pour le comte et pour la deuxième bonne ville de Flandre il eut des conséquences désastreuses, mais il sauva, an moins momentanément, le mouvement communal.

Après la rupture des conférences de Tournai, Van Artevelde, la mort dans Tâme, était rentré à Gand (29 avril). Le lendemain, il se présente, avec ses meilleurs capitaines, devant les bourgeois réunis de nouveau au marché du Vendredi. Là, du haut d^une fenêtre de la halle, il harangue rassemblée. Le Ruwaert expose d'abord les divers incidents des conférences de Tournai. La foule Técoute, anxieuse et émue, mais quand Philippe fait connaître les dures conditions préliminaires posées par les commissaires du comte, un mouvement indescriptible se produit, « et fut, dit Froissart (i), grant pitié de veoir hommes, femmes et enfants plorer et tordre leurs poins, pour Tamour de leurs maris, de leurs pères, de leurs frères, de leurs voisins et amis... car pour la cause dessus dicte il fauldroit périr » ; d'autre part, toutefois, un frémissement de rage agitait les masses.

On ne savait à quel parti s'arrêter, quand Van Artevelde, après avoir tracé à grands traits le tableau de la déplorable situation de la cité, ajouta : « Bonnes gens, nous pouvons prendre un des trois partis suivants: ou nous enfermer dans notre ville, confesser nos péchés, nous réfugier dans les églises et y mourir repentants, comme des martyrs, dont on n'a nulle

pitié... Dieu recevra nos âmes en sa miséricorde; — ou tous, la hart au cou, nu pieds, et tète nue, aller crier: grâce et merci! le comte aura peut-être pitié de nous et tout le premier, je lui offrirai ma tète, car je suis prêt à mourir pour vous. » Enfin, élevant la voix, le RuwaeH s*écria: « nous pouvons aussi choisir parmi nous cinq ou six mille hommes, les mieux armés, et aller combattre le comte à Bruges ; si nous succombons, Dieu aura encore pitié de nous et le monde aussi, car on dira que nous sommes tombés honorablement pour défendre nos franchises! Répondez, lequel de ces trois partis voulez- vous prendre?» u Seigneur, » répondit la foule hésitante, « nous avons toute confiance en vous? que nous conseillez-vous? » — « Par ma foi, » répartit Philippe, « je vous conseille d*aller combattre le comte à Bruges ; vainqueurs, par la grâce de Dieu, nous conserverons nos libertés, vaincus, nous tomberons honorablement et le bon Dieu recevra nos âmes en sa miséricorde. » — « Ainsi soit-il?» exclama la foule. — ce Eh bien, qu*il en soit ainsi, dit Philippe; allez prendre vos armes et partons (i). »

Le lendemain, cinq à six mille hommes déterminés et bien armés quittaient Gand ; le Ruwaert chevauchait à la tête de la colonne. Le 3 mai, la petite armée campait à une lieue de Bruges, sur la vaste bruyère,

(1) Froissakt, X. 17. Voyez aussi les chapitres saivants. ~ Cet annalisle et d'autres, puis des historiens, spécialement Ksrvyn (III. 480 et •s.}, donnent des détails circonstanciés et curieux sur les événements qui se passèrent à Bruges ; ces épisodes importants et dramatiques de Thistoire de U Flandre sont connus de tous ; il suffira d*en dire ici quelques mots en passant; nos lecteurs en trouveront le récit détaillé dans les ouvrages cités et autres.

nommée le BeverhotUsveld ; elle s*y retrancha solidement, derrière de larges marécages (i).

Louis de Maie s*était hâté de charger un de ses bâtards, le Haze de Flandre, et quelques chevaliers d*aller pendant la nuit, reconnaître les positions des gantois, mais, quand il apprit, par des gens de la campagne, que le Ruwaert n*avait que cinq à six mille hommes sous son commandement, sans attendre le retour de ses éclaireurs, il donna ordre à toute son armée d'aller dès Faurore écraser cette poignée de « rebelles audacieux. » C'est dans la matinée de ce jour que la procession du saint Sang devait parcourir les rues de Bruges; les milices refusèrent encore de prendre les armes, avant la fin de cette cérémonie, et c'est même, non sans peine, que le comte, armé de toutes pièces et se tenant sur la grande place, parvint a les réunir, après la rentrée de la procession.

Pendant que VOmmegang suivait lentement son itinéraire traditionnel, des messagers de Van Artevelde avaient apporté au comte des propositions de paix et le Haze de Flandre, au retour de sa reconnaissance, avait fait connaître que les gantois étaient peu nombreux, mais que rangés en bataille, derrière des marais infranchissables et de solides retranchements, ils occupaient une position presqu'inexpugnable. Les milices avaient festoyé durant plusieurs jours et plusieurs nuits ; surexcitées, avinées, — sans tenir compte du rapport fait par le Haze de Flandre, — elles rejetèrent avec dédain les propositions pacifiques du Ruwaert^ s'écriant d'une voix: «point de paix!., en avant... dans deux heures, nous ramènerons ici tous

(l) Froissart.

les gantois pieds et mains liés. » Malgré les sages observations et les bons conseils de prudents capitaines, Louis de Maie quitta Bruges aussitôt, à la tête de tous ses chevaliers, des gens des métiers et des milices communales.

Déjà le jour baissait; des sergents, dévoués en secret aux Clauwaerts^ avaient déserté et d*autres marchaient à contre cœur, quand cette multitude, bruyante et presqu'à la débandade, déboucha sur le Beverhoutsveld ; sans attendre les ordres de ses chefs, elle se rue sur les retranchements de Tennemi. Les gantois attendaient les assaillants de pied ferme; bientôt ceux-ci, embourbés dans les marais, sont accablés d*une nuée de flèches, puis attaqués et cernés de tous côtés, ils sont mis en déroute complète et fuient en désordre, entraînant dans leur débâcle et le comte et ses chevaliers. Plus de résistance possible. Les gantois, toujours en bon ordre, poursuivent les vaincus; ils en tuent un grand nombre et arrivent, en même temps que les fuyards, sous les murs de Bruges; la panique y était telle que Ton avait oublié de fermer les portes de la cité! Van Artevelde, à la tète de ses gens, s'en empare aux cris de : « Gand! (Sand !... ville gagnée ! » (i). Louis de Maie et ses chevaliers, grâces à leurs fougueux destriers, étaient rentrés à Bruges, avant les milices et autres fuyards à pied. Croyant que les gantois avaient repris après la bataille, leurs positions sur le Beverhoutsveld y le comte et ses barons délibéraient dans rhôtel du prince sur les mesures a

(1) Outre KxRVTN et Proissart, voyez Jban Van Dixmudb (page 267) et Olivier Van Dixmudb (page 10].

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