‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres (volume 2)Chapitre 45 sur 56 · SEPTEMBRE A DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE A DÉCEMBRE

Charles V, roi de France, était mort (1380); son tilSy âgé de douze ans à peine, venait de lui succéder; c'était un enfant sans expérience, même faible d*esprit; ses oncles, les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, le tenaient en tutelle et le dominaient absolument. Philippe de Bourgogne, époux de Marguerite, héritière du comté, pour sauver les droits héréditaires de sa noble dame et la couronne de Louis de Maie, son père, pria, sur les instances de celui-ci, le jeune roi d'intervenir, à main armée, dans les affaires de la Flandre. Charles V, dit « le Sage », avait naguèrcs engagé le comte Louis — qu'il haïssait — à conclure la paix avec ses sujets; il aurait, sans doule, repoussé encore les instances du duc, comme il avait toujours repoussé celle du comte Louis lui-même; mais Charles VI — que les historiens nommèrent plus tard Charles « l'insensé» — accueillit avec empresscmenl et joie la demande de son oncle; dans son enthousiasme juvénile, il ne rêvait que prouesses, bat;iillos, victoires et conquêtes. La guerre contre les communes flamandes fut donc déiinitivement décidée.

Celte grave résolution du roi ne découragea pas les flamands; sans trop se préoccuper de l'avenir, ils poursuivaient le siège d*Âudenarde, mais plus calme et plus réfléchi que ses gens, Van Artevelde ne pouvant se dissimuler les dangereuses éventualités et les désastres inévitables d*une invasion française, chercha

d*abord, par des démarches courtoises, ensuite par d*habiles négociations, à prévenir les périls qui menaçaient ainsi le pays.

Le Ruwaert écrivit donc des lettres « moult douces et moult aimables devers le roy de France », le priant dMnterposer pacitiquement ses bons offices « affin de remettre les flamands en parfaite paix et amour envers leur seigneur le conte » ; mais, quand lecture lui fut donnée de ces lettres, le roi-enfant ce ne fit que rire » (i) et comme le messager qui les avait apportées n^était pas couvert par un sauf-conduit, il donna ordre de le jeter en prison.

Cet insuccès avait peiné et cet affront avait irrité le souverain capitaine, mais comprenant son impuissance, il dissimula son dépit et sa colère, résolu à prendre une autre voie pour atteindre son but. Philippe n^avait pas quitté son camp devant Audenarde; il convoque ses capitaines et ses plus sages conseillers, leur propose d'envoyer des députés en Angleterre et de faire connaître au roi Richard 11, alors régnant, la triste situation de la Flandre; cette proposition est adoptée. Conduits par Frans Àckerman, des procureurs de diverses villes se rendent aussitôt à Calais et passent le détroit; h commune d'Ypres, dit Kervyn, était représentée dans cette députation par Gilles Tand, Jacques Meeuwe et Lamsin De fiorggrave(â).

(1) Froissart, X. 73.

(2) Kbrytn, III. 903. Deux de ces noms au moins sont ici fautivement orthographiés. Lambrecht de Burcgrave (non Lamsin De Borggrave) et Jacob Moeoyn (non Meeuwe) furent élus échevins, lors de Ja joyeuse entrée de Van Artevelde à Ypres, en 13S2. Quant à Gilles Tand, son nom ne figure pas sur les listes des échevins de notre ville à cette é])oque... il était peùt4tre conseiller ou clerc du magistrat (77)

Diaprés les instructions secrètes qui leur furent données, ces députés devaient faire connaître à Richard H les projets d'invasion, arrêtés par le roi de France et les dangers que courait l'indépendance de la Flandre, mais ils n'avaient pas mission de conclure un traité définitif d'alliance offensive et défensive; il leur était même prescrit de faire traîner les négociations en longueur et, dans ce but, de réclamer avant tout le remboursement d'un prêt de deux cent mille écus que les bonnes villes avaient fait au roi Edouard III, au temps de Jacques Van Àrtevelde.

Cette réclamation tardive nt: pouvait pas être admise, Philippe ne l'ignorait pas, mais en la formulant, il avait un double but; il faisait ainsi traîner les négociations en longueur, afin de laisser au roi de France le temps de réfléchir, espérant qu'il renoncerait peut-être à toute intervention armée, afin de prévenir une alliance entre l'Angleterre et la Flandre. D'un autre côté, cette réclamation pouvait devenir plus tard un moyen efficace de faire aboutir au besoin, des négociations définitives; en renonçant alors au remboursement de ce prêt, restitution qu'il serait, en tous cas, impossible d'obtenir, la Flandre semblerait au moins faire une concession qui faciliterait, si les circonstances l'exigeaient, la conclusion d'un traité d'alliance entre les deux pays et la Flandre retrouverait alors l'appui d'un peuple qui toujours avait énergiquement soutenu les communes flamandes, dans leurs luttes, pour la défense de leurs libertés, contre leurs comtes Léliaerts et contre les rois de France, leurs puissants alliés.

Selon Froissart, Van Artevelde, en donnant ces instructions, aurait commis une faute grave; si au lieu

de réclamer le remboursement impossible du prêt de deux cent mille écus et de faire traîner ainsi les négociations, les députés avaient immédiatement demandé, dit cet annaliste « confort et assistance », le roi d'Angleterre eût envoyé, sans retard, en Flandre, une armée assez nombreuse pour résister, avec celle des communes, à « la poissance dou plus grant seigneur du monde (i), » du roi de France. Mais Froissart n'a compris ni le but ni la tactique du Ruwaert. Quoi qu*il en soit, ce but était honorable; Philippe voulait épargner à son pays les calamités d'une invasion et sa tactique diplomatique ne manquait pas d'habileté ; elle faillit même réussir.

La guerre entre la France et TAngleterre se poursuivait avec acharnement. Autrefois et même au temps de Jacques Van Artevelde, l'alliance des anglais et des flamands avait été fatale aux français. On s'en souvenait encore en France et l'on n'y avait oublié ni les batailles de Grécy et de Poitiers, ni même le désastre de Gourtrai; en apprenant que des négociations étaient ouvertes entre Richard II et le Ruwaert^ Charles VI, écoutant un instant de sages conseils, chercha à prévenir une nouvelle alliance entre deux peuples énergiques, de même origine, et qui, unis de nouveau, pouvaient dans les circonstances difficiles où se trouvait alors le royaume, infliger, comme autrefois, à la France de sanglantes défaites. Le jeune roi lit donc mettre en liberté le messager de Van Artevelde et chargea des députés de se rendre à Tournai pour négocier la paix avec les capitaines flamands.

(1) Faousabt, X. 81.

Des négociations s*ouvrirent. Les flamands n^étaient nullement disposés à conclure un armistice pendant ces conférences ; ils poursuivirent le siège d*Audenarde et exigèrent même, comme condition préalable à toute négociation, la capitulation de cette place et la soumission de Termonde, les deux seules villes du pays qui n'avaient pas encore reconnu l'autorité des communes.

Le Ruwaert avait notifié, le 14 octobre, ces conditions préalables aux envoyés de Charles VI; ceux-ci lui répondirent le 16 du même mois; leurs lettres repoussent ces préliminaires, mais elles trahissent aussi les préoccupations du roi et prouvent que la tactique habile de Van Artevelde avait produit les effets espérés: « commune renommée court, » portaient ces lettres, c< que vous querez à faire alliance au roi d'Angleterre et aux anglois, laquelle chose est contre raison et au préjudice du royaume de France et de la couronne et ne le pourroit le roi souffrir aucunement. »

Dès que cette missive lui parvint, le Ruwaert rompit brusquement les négociations; par ses lettres, données le 30 octobre, devant Audenarde, « sachiez », écrivit-il aux députés du roi, après avoir justifié l'attitude prise par les communes, « sachiez fermement que nul traitié n'est à faire entre vous et le pays de Flandre, si ce n'est que les villes et forteresses fermées encontre le pays Flandre et nommément et expressément encontre la bonne ville de Gand, dont nous sommes regard (i), soient discloses et ouvertes à la volonté nous regard de la ville de Gand, et si ce n'est premier fait, nous ne pourrons traiter ea la manière que

(1) Regard: Ruwaert,

vous requérez...; pourquoi nous vous faisons savoir que de ce ne travaillez plus, si ce n*est que les villes devant dites soient ouvertes, ce que briefment à Taide de Dieu sera, liquel vous ait en sa sainte garde... » (i).

La guerre — une guerre à outrance — était dès lors inévitable. Pour la soutenir, avec chance de succès, contre les armées de Charles VI, les flamands avaient absolument besoin du « confort et aide » d*une armée anglaise. Les procureurs des communes envoyés à Londres, se conformant à leurs instructions, avaient fait traîner les négociations en longueur ; Van Ârtevelde se hâta de leur envoyer des instructions nouvelles; ils devaient, à titre de concession, renoncer immédiatement à réclamer le remboursement du prêt fait dans le temps au roi Edouard 111, négocier activement un traité définitif d'alliance offensive et défensive avec Richard II, à la seule condition qu'une nombreuse armée anglaise serait envoyée sans retard en Flandre, pour y combattre celle de Charles VI.

La constante politique des anglais laissait croire que, vu surtout les circonstances, la conclusion d'un tel traité ne rencontrerait plus d'obstacles. Richard II ne devait-il pas, à tout prix, chercher à prévenir l'invasion et probablement l'occupation de notre pays par Charles VI? Cette occupation, en y assurant pour longtemps la prépondérance de la politique française et la substitution du régime absolutiste de la centralisation latine aux libres institutions de nos communes indépendantes, aurait en effet permis à Louis

(1) Voyez Froissart, X. 73 et 90. — Kirvyn, UI. 497. — On y troQTe de nombreas et curieux détails sur les négociations et les textes des lettres qui, d'après Froissart, furent alors échangées.

de Maie de modifier enfin radicalement Tadministration intérieure de son comté; d*un autre côté TAngleterre aurait désormais été privée, dans ses guerres, de Tassistance des flamands, ses alliés séculaires, fidèles et puissants encore, mais subjugués par les Léliaerts. Cette dernière considération impressionna surtout les conseillers de Richard II; le traité fut donc immédiatement conclu... mais il fut ratifié trop tard pour sauver la Flandre.

Pendant que Ton poursuivait à Londres les négociations sur des bases nouvelles, le roi de France avait réuni toutes les forces de son royaume; comme l'hiver approchait, il avait hâte de commencer les hostilités. Dès le 4 novembre, quinze jours à peine après la rupture des conférences de Tournai, une armée royale, forte de quatre-vingt mille hommes (i) et prête à entrer en campagne, occupait les plaines de FÂrtois.

A la vue de cette armée redoutable, Louis de Haie, aussi désireux d'alimenter son trésor que de poursuivre ses vengeances, éprouva un double sentiment de joie et de crainte; plus de doute, il pourrait bientôt se venger des communes, leur imposer son autorité absolue, après avoir fait livrer au supplice de nombreux Clauwaerts^ mais, d'un autre côté, l'invasion française ruinerait le pays de Flandre et les villes épuisées ne pourraient plus, par des aides et subsides, alimenter le trésor comtal, constamment vide! Le prince tenta de sauver au moins d'une telle ruine le Westland, en occupant lui-même cette contrée si fertile et si

(1} KiRVYN, m. 511.

riche. La place d*Ypres dominait toute la Westflandre: il fallait donc avant tout se rendre maitre de cette ville.

Louis de Maie se tenait alors à Lille ; il donna ordre à ses hommes d*armes d^aller surprendre la capitale du Westland. Le Haze de Flandre, à la tête de nombreux chevaliers, passe aussitôt la Lys à Menin ; il était déjà entré à Gomines et marchait sur Ypres, quand des milices et les gens des métiers de cette ville se portent résolument à sa rencontre. Partout les cloches des paroisses sonnent Falarme ; les villageois se lèvent en masse ; armés de fourches, ils se joignent aux yprois; le Haze et ses Léliaerts sont cernés et mis en déroute; ils fuient vers Menin — le pont établi en cette ville sur la Lys venait d'être rompu, — quelques fuyards seulement, avec le bâtard du comte, parvinrent à repasser la rivière à la nage, plusieurs s'y noyèrent, tous les autres furent massacrés (i).

Cette défaite avait fait perdre à Louis de Maie tout espoir de reconquérir, par ses seules forces, même une partie de son comté; il pria son gendre, Philippe le Hardi, de supplier le roi d'ouvrir le plus tôt possible la campagne contre les flamands. Aussitôt Tarmée royale s'avance vers Lille.

Van Artcvelde n'avait pas quitté son camp sous Audenarde; il y avait discuté, avec ses capitaines, le plan de la défense du pays. On décida dans ce conseil de guerre de faire couper tous les ponts jetés sur la Lys, entre Gourtrai et Merville, sauf ceux de Gomines et de Warneton, et de faire garder ceux-ci par des forces considérables ; le passage de la rivière semblait

(I) Ouv: Van Dixmudi, 13 et Froissart, X. 107. Tom 7. 25

ainsi impossible; dans la pensée du Ruwaert, rarmée française, pour entrer en Flandre, devrait donc prendre la voie suivie au mois d*août 1380, par Louis de Maie, avant la journée de Dixmude et les français semblaient devoir rencontrer, au mois de novembre, dans cette contrée des obstacles presqu^insurmontables ; ils devaient en effet passer, pendant la saison des grandes pluies, d*abord par Bailleul et par Cassel, pays coupés de haies et dont les chemins glaiseux sont impraticables en hiver, puis par les châtellenies {ambachten) de Bergués et de Fumes, contrées basses et marécageuses; les hommes d*armes et leurs équipages pourraient difficilement se mouvoir et rester unis sur un semblable terrain. Telles étaient les illusions dont se berçaient les capitaines de Gand, toutefois avant de désigner la position à occuper définitivement par le gros de Tarmée des communes, ils voulurent connaître exactement le plan d^attaque adopté par les français.

En attendant que ce plan fut connu, Van Artcvelde se décida à aller reconnaître lui-même les frontières et le terrain qui serait, d*après lui, le théâtre de la guerre; il désirait aussi visiter les villes de Bruges et dTpres (i), afin d*encourager « par de douces paroles », les bourgeois de ces importantes cités et de les engager par de sages conseils « à bien faire >>. Le Ruufoert remit donc le commandement du siège d'Audenarde au sire de Herzeele, le fils, jeune encore mais déjà populaire, du noble et preux chevalier, mort glorieusement à côté de Van der Berst, sur le champ de bataille de Nevele, . en défendant les libertés de son pays. Philippe se

(1) Froissart X. 105.

rendit d*abord à Bruges. Pierre Vaa den Bossche et Pierre de Wintere étaient alors « gardiens et capitaines » de cette ville. Il ordonna au premier de se rendre à Comines, pour y défendre le passage de la Lys, au second d'aller à Warneton pour y garder le pont jeté sur celte rivière; puis, après avoir étudié le terrain entre Bruges, l'ouest de la Flandre et Ypres, il se dirigea vers celte dernière ville, « chevauchant comme sires (i), faisant porter son pennon devant luy, tout desvelopet et armoyet de ses armes » (2).

Le Rmvaert jouissait alors d'une popularilé immense: il fut reçu, ce à grant joie », par les bourgeois de la troisième bonne ville de Flandre et y passa cinq jours. Philippe Van Artevelde était un orateur entraînant; il « préecha, à Ypres, en plain marchiet; pour rencorager son peuple à tenir leur foj, il remonstra comment li rois de France sans nul titre, ni raison venoit sur eux pour eux destruire: (3) mais ne craignez rien, dit-il, jamais le roi ne pourra passer la Lys ; tous les ponts sont rompus et les deux qui existent encore, à Comines et à Warneton, sont gardés par grand nombre d'hommes loyaux qui aiment Thonneur de la Flandre». Puis, pour réconforter encore les bonnes gens, il ajouta: les députés que j'ai envoyés en Angleterre viennent de me faire parvenir un message; les anglais nous enverront bientôt « très grant confort » ; nous avons fait un bon traité avec eux ; ils nous aideront à combattre les français, « victoire sera nostre»...; en terminant, Philippe s'écria: que

[1) Comme sires: comme seigneur.

Page 1