Tome
Venant» Messines, Bailleul se rendent, la vilie de Poperinghe est occupée, pillée et en partie brûlée, enfin les populations du littoral flamand, depuis Fumes jusqu'à Blankenberghe, pactisent; tout le Westland est ainsi conquis, sauf la place d'Ypres ; on décide d'en faire immédiatement le siège.
Le 9 juin 1383, « les anglois, dit d'Oudegherst (4), mirent leur siège devant la ville d'Ypres et se logèrent es faux bourgs qui lors estoient assez plus grands et amples que la dicte ville. » Un corps nombreux de gantois vint bientôt les rejoindre sous les murs de la place.
Le bouillant évèque de Norwich avait caressé Tespoir de s'emparer de la ville par surprise et les gantois, ses alliés, lui avaient donné Tassurance qu*en tous cas, la place ne pourrait tenir plus de trois jours; grande fut donc la déception du belliqueux prélat, quand il constata que, loin de capituler, les assiégeants étaient prêts à défendre leur cité à outrance et que pour chercher à s'en rendre maître, il devrait se résigner à en faire le siège.
Tous les épisodes de ce siège mémorable sont connus; nos lecteurs en trouveront la relation complète, pour ne pas dire le journal quotidien, dans les nombreux ouvrages et documents que nous avons fait connaître ailleurs (â) ; bornons-nous à rappeler ici que grâces à Topiniâtre résistance des assiégés, les anglais et les gantois, redoutant l'arrivée d'une armée française, après avoir épuisé toutes les ressources de l'art de la guerre et livré « très grants et redoutables as-
(2) Vpriana, V. Annexe B. 281. Bibliographie (^ttiKitoy).
sdulx », dît Froissart, furent forcés, le 8 août, de lever le siège qui setait ainsi prolongé durant neuf semaines.
Les gens d'Ypres « tinrent », d'après d'Oudegherst (\), « le parlement des anglois et des gantois pour miraculeux, Tattribuant à une Notre Dame de miracle... qu'ils appellent Nostre Dame van dm Thoine. » C'est en mémoire de la glorieuse défense et du « sauvement » d'Ypres que fut instituée la fête commémorative dite Tuindag qui, depuis cinq siècles, se célèbre, tous les ans, au mois d'août en notre ville et c'est depuis lors que, dans leur pieuse reconnaissance, les yprois vénèrent Notre Dame de Tuine, comme la patronne et la protectrice de leur cité (2).
Nos pères s'étaient en effet couverts de gloire
mais leur ville était couverte de ruines ; elle se trouva bientôt dans la situation la plus pitoyable (a) : « Ses immenses faubourgs démolis avant le siège, pour faciliter la défense de la place, offraient l'aspect d'une vaste ruine ; les assiégeants avaient en partie comblé TYperlée et coupé les conduites qui amenaient, alors déjà, en ville les eaux des étangs de Zillebeke et de Dickebusch; les remparts et les portes de la cité étaient grandement endommagés et, à l'intérieur même des murs, plusieurs édifices publics et de nombreuses habitations particulières avaient été incendiés |)ar les projectiles enflammés de l'ennemi (i). »
Nos magistrats tâchèrent de réparer ces désastres.
(2) Voyez Ypriana, V. Tuindag et Notre Dame de Tuine. (3j Deux documents du temps [Arch, Yp, Inv, 640 et 641) tracent le tableau le plus sombre de cette situation. (4) Ypriana, II. 110.
Nos pères, en cette circonstance du moins, avaient vaillamment défendu la cause de Louis de Maie — qui du reste était celle de leur cité. — Charles VI et le seigneur du pays se montrèrent d*abord reconnaissants; ils accordèrent diverses faveurs matérielles à la ville et, comme la misère des yprols était extrême, ils leur octroyèrent des lettres de répit et de sursis pour le payement de leurs dettes à Anvers et en France (i).
La ville se ti*ouvait donc alors dans une position pitoyable; plus d*une fois, il est vrai, elle avait subi des désastres bien plus ruineux et toujours le corps communal, puisant des forces nouvelles dans sa puissante organisation, s*était promptement relevé; mais vers la tin du XIV" siècle, il était déjà si grandement affaibli qu*il ne put plus « se refaire ». De longues guerres et de constantes émeutes avaient épuisé la commune; la grande draperie, cette source si longtemps féconde de sa prospérité historique, était notablement amoindrie par suite de ces luttes, de fréquentes émigrations ouvrières et de diverses circonstances politiques ou sociales. Si notre ville ne put c( se remettre sus », après la mort de Louis de Maie, c\\st à ces causes générales et non, comme on le croit généralement, au siège de 1383, qu'il faut attribuer 1 état de marasme, incurable et provoqué par Taffaiblissement de ses forces vitales, dans lequel tomba dès lors la troisième bonne ville de Flandre.
Notons toutefois qu'une faute grave, commise après le siège, contribua à accélérer la marche de cette décadence. En 1383, les tisserands, foulons et autres
(1) Arch, Yp. TntJ. 641.
ouvriers de la Halle, relativement nombreux encore, continuaient à habiter les faubourgs de la cité; ces quartiers suburbains avaient été démolis, avant Finvestissement de la place; les ducs de Bourgogne refusèrent Tautorisation de les reconstruire: considérant ces faubourgs comme « le repaire des plébéiens » qui si souvent, lors des troubles et des guerres passés, avaient pris les armes pour défendre leurs droits et les institutions de leur commune, ces princes crurent éteindre ainsi le foyer même des émeutes populaires... ils empêchèrent notre antique industrie de se raviver, même momentanément; privés de leurs demeures séculaires, ne pouvant se giter à Tintérieur de la cité, close bientôt de hautes murailles, nos travailleurs émigrèrent plus rapidement encore qu'auparavant et développèrent sans cesse dans leurs nouvelles patries, la puissante industrie qui faisait jadis la grandeur et l'opulence de leur patrie d'origine.
Sous les règnes des grands ducs de Bourgogne, puis plus tard, rien ne put arrêter la décadence de notre ville; toutefois cette décadence ne fut pas instantanée, après le siège de 1383. Alors, Ypres avait cessé d'être la métropole industrielle de la Flandre et sa population ne s'élevait plus à deux cent mille âmes, comme vers le milieu du XUP siècle; mais, si l'on peut ajouter foi à des rapports officiels produits par nos échevins en 1485 (i), «en l'an mil quatre cens et huit la ville d'Ypres estoit encore à ce temps l'une des meilleures bonnes villes, riche et fort i3euplée et là où marchandise avoit cours en grande affluence et habondance qui fut au pays de Flandre, selon sa qualité... il y
(1 Arch, Vp, Inv, 1162.
souloit (i) avoir de trois à quatre mil hostieux (s), servans à la grant draperie., et avoir iiii" à cent mille personnes... » mais depuis i408» la ville était grandement c( diminuée et amoindrie d; le tableau que nos échevins tracent de sa situation» en 1485, est navrant. <c La draperie », écrivaient ces magistrats, a la draperie sur laquelle icelle ville est principalement fondée, y est tellement diminuée et admendrie que peu ou néant s en fault qu'elle n*y soit du tout faillie... il n'y a de présent plus haut de XXV à XXX hostieux..; la tierce partie ou à peu près des personnes qui sont demourrans (à Ypres) sont pauvres gens mendians leur pain et vivans sur les aulmosnes des bonnes gens ». Nos échevins donnent une foule d'autres détails sur le triste état de la ville et de sa draperie en 4485; il est impossible de les reproduire ici; bornons-nous à constater que la prospérité de notre ville, déjà grandement com|)romise sous le règne de Louis de Maie, décrut, après le siège de 1383, lentement d'abord, puis avec une rapidité déplorable, jusqu'au jour où Ypres cessa d'être un centre industriel et commercial.
La paix de Dixmude avait, dès 1380, mis a néant la puissance politique et l'autonomie de notre commune; le siège glorieux, mais désastreux de 1383, sans en être la cause, marque la date de la décadence, dès lors constante, de la prospérité matérielle de notre ville.
(1) Soulcit: de souloir, solere, avoir coutume.
(2) Uoslievxx métiers.