‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur YpresChapitre 16 sur 56 · LA CHAPELLE DES DRAPIERS OU DU SAINT-ESPRIT · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DES DRAPIERS OU DU SAINT-ESPRIT

Comme presque toutes les corporations ouvrières de quelquMmportanre, la puissante gilde des drapiers d'Ypres avait sa chapelle particulière.

Cette chapelle, dite des drapiers ou du S' Esprit, s'élevait au nord de la Halle, sur le cimetière de S^ Martin, entre le chœur de cette église et le stedehuus (i).

C'était un petit édifice de style ogival.

La date de cette construction n'est pas connue, mais cette chapelle, dépendance de la Halle aux draps, existait comme celle-ci avant le stedehuus, bâti, nous le verrons, vers 1376 et années suivantes.

Nos archives possèdent en effet les lettres par lesquelles Raymond, évéque de la Morinie, à la demande de l'avoué et des échevins « consentit a ce qu'on consacrât la chapelle du S^ Esprit sur le cimetière de S^ Martin ainsi que l'autel ou les autels qui s'y trouvaient »; ces lettres portent la date du premier Janvier 1347 (n. s.) (s).

(I) Voyez gravure liws, N» 17.

f2) Arch. rp. /«F. N«541.

li i

i, M'IiliîS ui; iii

;rn(! •' ! nii . (.1 .1*1 »

' 'i '•• '.\\}f Il ' <'S : •

Om*; m

. . . siM* U» cm:]. '»;«»! .» <!,. s ^' ••«. M'» .sî\î-' .•■.:iv;n.

' '/ A" ''.-. î- 'II, n»>n.> If* \rî n-

.,i Mriiiiir. ;j !:i <l<'rnnn(l(Mif Viw •■ iM .■ si 'A ('< {|ii'oi4 *oii>.îtr/it la ili; 'M !•• ' iiiirlii'i»' lit» S Martin ;«iiisi «|m

«Ml!! -î .i '.'* • «' 1)57 Ml. >,) ' J,.

La chapelle était alors construite, sans doute, depuis quelque temps déjà, car elle avait reçu en don, avant cette époque, des terres et des rentes.

Une de ces rentes, constituée peu d*années avant 1347, était due par « ceux de Poperinghe » et leur avait été imposée, à la suite de circonstances qui méritent d'être rappelées.

On sait que pour protéger la draperie d*Ypres, Louis de Nevers avait défendu (1322) de tisser, tondre ou teindre des draps dans un rayon de trois lieues de cette ville (i). Cette interdiction fit naître de longs et graves conflits, entre nos drapiers d'une part et ceux des « villes non franches » (2) de Tautre.

Ces drapiers, non privilégiés, pratiquant la liberté du travail longtemps avant que ce principe fût formulé, enfraignaient fréquemment la défense faite par le comte Louis; alors « ceux d'Ypres » se fondant sur leur privilège et sur le droit du plus fort, s'en allaient briser les métiers de leurs concurrents ; c'était un moyen pratique de rendre, au moins momentanément, toute concurrence impossible; mais ces violences provoquaient souvent de cruelles représailles.

Parfois les seigneurs du pays (3) ou les bonnes villes intervenaient pour faire cesser ces sanglants conflits.

Vers 1343, les drapiers de Poperinghe s'étaient permis d'imiter les draps que ceux d'Ypres seuls avaient le droit de fabriquer.

(1) Arch. Y p. Inv. N» 363.

(2) Ces conflits se renouvellent pendant longtemps. Voyez les inventaires des archives, passim»

(3) Ârch, Tp. Inv, N« 546 (an 1342). — Le comte Louis de Nevers charge ■on baiUi, Roier de Preis, de terminer un conflit entre les drapiers yprois et ceux de Langhemarck.

Plainte fut adressée aux bonnes villes de Flandres ; le 23 Mars de cette année (1343)9 les éehevins, keurheers et conseil de Poperinghe 8*engagèrent, au nom de leur tille* à se soumettre à Tarrèt qui serait rendu par ces bonnes villes (i), puis les échevins de Gand, de Bruges et d*Ypres se réunirent et prononcèrent, le 29 Avril suivant, une sentence arbitrale par laquelle il était interdit à ceux de Poperinghe d*imiter certains draps d*Ypres et ce sous peine d*une amende de cent livres de gros tournois, dont vingt livres pour Tévèque de Térouane, vingt pour le comte et vingt pour chacune des trois villes arbitres.

Les échevins et les keurheers de Poperinghe devaient en outre « prier » le comte de Flandre de confirmer cette sentence, et sMIs ne se présentaient pas, dans un délai de quinzaine, devant leur seigneur pour faire cette ce prière », ils encourraient une seconde amende de cent livres, à partager comme il vient d'être dit (2).

On voit que « les bonnes villes » n'oubliaient pas leurs intérêts et que celle d'Ypres, juge et partie, contribua à faire, sinon bonne et impartiale, du moins prompte et sévère justice.

Cet arrêt avait exaspéré « ceux de Poperinghe ». Sans tenir compte de rengagement pris le 23 Mars précédent, les condamnés ne se contentent pas de maudire leurs juges, ils prennent les armes, afin de de faire prévaloir leurs prétentions par la force (1344).

En même temps, des bandes d*yprois armés s'étaient dirigées sur Poperinghe, pour faire respecter les pri-

(1) Àrch, Yp. Inv. N« 517.

(2) Id., N* 518.

viléges de leur grande draperie et la sentence du 29 Avril.

Ceux de Poperinghe se portent bravement à la rencontre de Fentiemi, un combat est livré près de cette ville ; après une lutte acharnée, les yprois sont vaincus, mis en déroute et poursuivis jusques dans les fauboui^s de leur propre ville.

Hais en se retirant, les vainqueurs souillent leur victoire ; bien qu*une trêve eût été conclue, à leur retour, ils livrent aux flammes, des fermes et toute la paroisse de Vlamertinghe ; ils massacrent le chef-homme des chaperons rouges dTpres et plusieurs de ses compagnons; puis ils assassinent ou dépouillent d'autres personnes près deReningheIst,aprèsavoir,surle territoire même de notre ville, incendié et ravagé diverses propriétés de ses bourgeois et « dévasté des terres appartenant à la chapelle du S^ Esprit ou des drapiers » (1343).

Ces incendies et la présence de ces bandes armées, sur les terres de la ville, ne tardèrent pas à être signalés par les guetteurs au beffroi dTpres. La cloche banale sonne Talarme ; aussitôt les métiers yprois prennent les armes, se réunissent sous leurs bannières, devant la Halle, en un mot se mettent en waepenynghe et, dès le lendemain, ils marchent sur Poperinghe.

Enhardis et stimulés par leur victoire de la veille, les métiers de cette dernière ville courent de nouveau à la rencontre de leurs ennemis; mais les gens d'Ypres sont vaillants et venus en grand nombre; après une bataille plus sanglante encore que la première, ils mettent à leur tour leurs adversaires en déroute et prennent facilement la ville de Poperinghe qui n*a ni murailles ni autres ouvrages défensifs ; maîtres de la place, les yprois la saccagent, y brûlent plusieurs maisons et y brisent tous

les métiers à tisser de leurs concurrents (i)... puis ils rentrent à Ypres.

Mais quelque cruelles et barbares que fussent ces représailles, des mesures furent encore prises pour obliger les drapiers de Poperinghe de respecter à Favenir les privilèges octroyés par le comte Louis de Nevers à la draperie yproise.

Les bonnes villes avaient chargé les échevins d*Ypres de veiller» le cas échéant, à Texécution de leur arrêt, et la résistance armée des condamnés, comme les actes de violence commis par eux, justifiaient Texécution de cette sentence.

Nos échevins se réunirent donc le 7 Août 1344 (2) et prononcèrent contre ceux de Poperinghe, pour leur refus d'exécuter et de respecter Tarrèt des bonnes villes, une nouvelle sentence confirmant tous les points mentionnés dans la décision de 1343; de plus, sans tenir compte des représailles exercées par les Yprois, ils punirent sévèrement — eux juges et parties en cause — la ville de Poperinghe dont les habitants avaient commis les actes de violence que nous venons de rappeler.

Ceux de cette ville sont condamnés à payer l"" cent livres de gros (3) pour avoir violé et méconnu Tarrét des bonnes villes; â"" diverses amendes et indemnités pour avoir commis, pendant des jours de trêve, des meurtres et des dévastations, sur les territoires d' Ypres et de Reninghelst; 3"* à l'église de cette paroisse, une rente an-

(1) Voyes VsRXBCKB, qui par erreur dit, diaprés nos annalistes, que ces éTénemenU se passèrent en 1337. {Histoire militaire {T Ypres, pp. ^ et 35.)

(2) Arch. Tp. Inv. N» 528.

(3) Doute cents livres parisis.

nuelle de vingt livres parisis pour la fondation d'une messe particulière expiatoire, pour le repos des âmes de ceux qui ont été massacrés* et 4"" « à la chapelle du S^ Esprit, à Ypres, une autre rente perpétuelle de cinq livres parisis, comme dédommagement des dégâts faits aux propriétés de cette chapelle » (i).

Le2i Mai précédent (1344), des échevins, des keurheers, des conseillers et des représentants du commun, députés |)ar Poperinghe, avaient juré, au nom de leur ville, de se soumettre à la sentence qui serait rendue par ceux d*Ypres; ils apposèrent donc leurs sceaux à Tarrèt du 7 août, déjà scellé par les prévôts de S* Martin, de Voormezeele et de Zonnebeke (2).

Ils s'obligèrent en outre :

1** A envoyer tous les ans à Ypres, le jour de la saint Barthélémy, trois échevins, deux keurheers et trois bourgeois munis des pouvoirs nécessaires pour renouveler par serment cet « accord ».

2* A livrer à la ville d'Ypres douze otages.

3^ A condamner vingt des agitateurs — reconnus, après enquête, les plus coupables — au bannissement en Angleterre durant trois ans et ce sous peine de mort.

4"" A faire prêter désormais par tous les keurheers, avant leur entrée en fonctions, le serment de maintenir et de respecter la sentence du 7 Août 4344.

b" Enfin à remettre à la ville d'Ypres une somme de vingt mille livres parisis à titre d'indemnité des frais que l'expédition des Yprois contre Poperinghe aurait coûtés.

(1) Arch. Yp. Inv. N« 528.

(2) Id., No 523.

Cette contribution de guerre (que Ton peut évaluer de trois cent cinquante à quatre cent mille francs), était réellement exorbitante, mais alors, plus encore que de nos jours, les battus payaient souvent Tamende. Toutefois nos échevins « usant de miséricorde » consentirent à n'exiger le payement de cette indemnité que dans le cas où un article quelconque de leur sentence serait violé par ceux de Poperinghe (i).

Cet acte passé devant deux notaires apostoliques et romains (i), fut approuvé par Tofficial de la Morinie (3). L'autorité ecclésiastique devait en effet autoriser la constitution de la rente stipulée au profit de la chapelle des drapiers placée sous sa juridiction.

Cette affaire eut, pendant de longues années, des conséquences déplorables. Les arrêts des bonnes villes en 1343 et des échevins d*Ypres en 1344, comme Texpédition des Yprois contre Poperinghe, furent Torigine de Tantipathie traditionnelle que les habitants de cette ville nourrirent,durant des siècles,contreles bourgeois d'Ypres. Ce sentiment ravivé, à diverses époques, par de nouveaux conflits, n'est heureusement plus aujourd'hui qu'un souvenir historique.

Les documents qui viennent d'être analysés offrent sous divers rapports un véritable intérêt ; ils mettent en lumières les usages barbares, les mœurs en quelque sorte sauvages de nos ancêtres, alors que la force primait toujours le droit; ils nous donnent aussi des renseignements sur la composition du magistrat de Poperinghe, mais nous n'avons ni à examiner ni à étudier ces documents à

(1) Arch. Tp. Inv. N«" 528 et 5S9.

(2) Id., N* 530.

(3) Id.,N«53l.

Gcs divers points de vue; si nous les avons analysés, c'est parce qu'ils rappellent un épisode — triste mais intéressant— de notre histoire locale et se rattachent directement à notre sujet.

Les sentences de 1343 et de 1344 nous font connaître en effet Torigine de certaines rentes appartenant à la chapelle des drapiers et permettent de constater que celle-ci jouissait, dès 1344, de la personnification civile, c'est-à-dire du droit de posséder des immeubles et rentes.

Ces biens meubles et immeubles avaient leurs administratreurs spéciaux; ils étaient régis par un collège composé de deux « avoués » (voogden) au moins (i); on en trouve la preuve dans un acte de 1362 qui révèle encore UD curieux détail de mœurs; par cet acte, deux bourgeois d'Ypres, Lambert Van Lo et Nicolas Belle « avoués de la chapelle du saint Esprit » reconnaissent avoir reçu de la part de Jean Pertrise, la somme de quatre livres de gi*os tournois et s'engagent à remettre cette somme à Nicolas Rosen « au moment où il se rendra outre mer, lors de la prochaine croisade (2) ».

Au XVII* siècle, notre chapelle bâtie depuis près de trois cents ans, tombait en ruines ; on la reconstruisit en 1621 ; W" de Haynin, cinquième évêque d'Ypres, posa la première pierre de ce nouvel oratoire, le 28 Mai de cette année (3).

Alors noire grande draperie avait cessé d'exister

(IJ D'après Sandbrus, de deux ou trois procureurs (procuratores) et d'un économe. [Fland. illuii. — Yjpra^ — Sodalîtium Sti Spiritus, t. l p. 373.)

(2) Areh. Tp. Inv. N«589.

(3J Chr. MS du xvii« siècle (Bibliothèque de l'auteur.)

depuis longtemps, et « la gilde des ouvriers de la Halle ou des drapiers » n*existait plus que de nom. Mais, dès les temps anciens, notre chapelle avait été desservie par les frères de la « sodalité du Saint Esprit, » — de là le nom de chapelle du Saint Esprit — et ces frères y célébraient encore le service divin en 1621.

Cest pour ce motif sans doute que notre chapelle fut reconstruite à cette époque (i).

Nous n'avons pas à faire ici Thistoire de cette gilde religieuse dont les relations avec la corporation des drapiers s'expliquent du reste assez difficilement.

Nos lecteurs qui désireraient connaître Torigine, l'organisation, la composition et la mission de la sodalité du Saint Esprit, ou des bonté caperoen trouveront quelf|ues renseignements sur cette fraternité dans la Flandria illustrata de Sanderus (â).

La chapelle reconstruite en 16âl figure encore sur des plans de la ville, dressés vers la fin du xvni*" siècle ; elle tut démolie, pensons-nous, après 1794; tout(\s nos gi Ides et corporations furent alors supprimées.

(1^ Voyez gravure IX et gravure IP»'\ N" P. 2) T. I., p. 373.

Page 1