‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur YpresChapitre 28 sur 56 · LA CONCIERGERIE · texte numérisé non relu

LA CONCIERGERIE

L'usage — longtemps et scrupuleusement observé par nos magistrats communaux — de prendre des repas et surtout des « rafraîchissements », dans leur siège, ou prétoire scabinal, date de Tépoque où nos échevins s'installèrent dans la chambre dans la Halle... et qui sait? si le jour même de leur installation, ils n'y donnèrent pas un banquet d'inauguration.^

Pour retrouver l'origine de ces repas fraternels et de ces libations corporatives, il faudrait la chercher peutêtre dans les antiques coutumes de la gilde germanique.

« Dans les mœurs primitives de la Scandinavie, la gildey dit Stécher, était le repas solennel qui, trois fois dans l'année, réunissait tous les hommes libres d'un même canton...; plus tard on continua, comme au temps de Tacite, à traiter à table des plus grandes affaires » (i).

Au haut moyen-âge, les conjurations de serfs, puis nos gildes ouvrières et autres fraternités maintinrent

(1) Recherches historiques sur les coutumes etc. des gildes et corpora" tions, par Félix db Vionb. — Introduction par J. Stécbbr.

religieusement cette « hoine coutume ». Pourquoi nos magistrats, formant une gilde communale, ne Tauraientils pas suivie?

L*usage de ces repas corporatifs, importé et nationalisé sur (c le rivage saxon des Gaules » par les germains qui colonisèrent la West-Flandre, est d'ailleurs toujours resté populaire dans ces contrées. Aujourd'hui encore, à Ypres, pas de négociations, pas de transactions, pas de réunions fraternelles, pas de fêtes surtout... sans banquet !

Mais revenons au XIV® siècle : à cette époque — nos comptes le prouvent — les échevins d'Ypres fidèles aux bonnes traditions de l'hospitalité Flamande, offraient toujours des régals, dans leur chambre, aux grands personnages qui la visitaient; et alors même, qu'ils n'avaient pas de nobles visiteurs à « régaler », nos magistrats éprouvaient fréquemment le besoin de se réconforter ou de se rafraîchir; chaque jour, durant leurs réunions scabinales, des « breuvaiges », parfois des comestibles leur étaient présentés par le garde de « la cambre des kannes »; nos échevins avaient donc leur échanson comme les grands seigneurs du temps.

La « cambre des kannes », attenante au siège scabinal, était une dépendance indispensable de ce prétoire; c'est là qu'étaient rangés, en bon ordre, les « broeks et les cruckes » — peints ou émaillés aux armes d'Ypres (i), — et destinés à servir le vin ou la cervoise aux seigneurs de la loi ; on gardait aussi dans cette chambre la vaisselle, et plus tard l'argenterie de la ville (â).

Cette « cambre » servait peut-être aussi de buvette ; on voit en effet par nos comptes qu'elle était entretenue

[1) Comptes.

2) Id.

avec soin et qu'on en couvrait le pavement de « mattes (lestrain » (i), comme la chambre des échevins ellemême (2).

Ces « cruckes et ces broeks » suivaient nos magistrats, quand ils besognaient hors de leur chambre : par exemple dans le « Belefroy » pour voir les privilèges (3); parfois même, nous Tavons dit, on servait sur la tour un repas, à Toccasion de ces visites ou inspections.

Toujours, en temps de troubles, on banquetait plus qu'à Fordinaire.... sans doute pour se distraire des mal* heurs du temps: C'est probablement parce que la ville se trouvait de nouveau dans une situation troublée, en 1380, qu'on dépensa cette année la grosse somme de treize livres dix-neuf sous, pour le banquet donné dans la chambre des échevins, quand la loi fut renouvelée (4).

Du reste, les festins organisés à l'occasion de ces renouvellements furent de plus en plus splendides, et l'on se ferait difficilement une idée de la quantité de victuailles et de vins que l'on y consommait ; il est vrai que ces festins se prolongeaient durant de longues heures du jour, puis durant toute la nuit ; alors déjà — comme aujourd'hui — on prétendait sans doute à Ypres que « on ne vieillit pas à table » (s).

(IJ MaUes desirain, nattes de paille.

(2) « A Jehan le Grave pour faire les mattes destrain et estouper {stoppen^ réparer) en le cambre des échevins... et en le cambre des kannes. »

(Compte 1323.)

(3) « Pour cous fais par eschev*ns quand ils allèrent vîr (voir) les privilèges sur le bellefroy, XXV s. » (Compte 1359.)

(4) « Verteerd up scepene camere als de wet vermaect was, omme wyne, brood spise ende ij pond targie, xiij %. xiz sous. » (Compte 1380.)

(5) Nous donnerons dans nos YpHana quelques détails sur les renouvellements de la loi, les festins etc.

Comme nous Favons dit, ces usages gastronomiques et bachiques furent constamment maintenus, d'âge en âge, et les rubriques : « dépenses de tables, vins etc. », de nos comptes prouvent que ces dépenses furent parfois très considérables; elles étaient si excessives, au commencement du XV" siècle, que, le 24 Juillet 1418 (i), le grand conseil dut intervenir et faire un règlement pour mettre un frein à ces abus. Serait-ce alors, afin de rendre l'accès de <c la cambre des kannes » moins facile, donc moins fréquent, qu'on supprima cette « cambre », et qu'on l'établit hors du atedehuuSy « dans une maison spéciale»? Cette maison reçut le nom de « Conciergerie » parceque le concierge du siège scabinal, l'ancien garde de la c< cambre des kannes » y eut son logement (s) ? Il n'est, en tout cas, plus fait mention de cette chambre des kannes, par nos trésoriers du XY^ siècle, après l'achèvement du stedehuus; c'est alors donc, croyons-nous, que fut prise cette décision.... grave, puisqu'elle contrariait les habitudes... et les appétits.... traditions de nos respectables magistrats.

Notons toutefois que d'après nos annalistes Yprois, la première conciergerie fut construite en 1342 au coin de la place et derrière le chœur de l'église de S^ Martin (3). Nous n'avons trouvé aucun document authentique confirmant cette allégation.

(1) Arch. l>./«t?. N«8U.

(2) tt Pietar Welioete, glaswerkere Tan divenche glasen Termaect, in ihuuÊ daer de concierge van ecepenen camere woondt. . . iij ft. Tiij e* »

(Compte 1553).

(3) • Wiert digt by de Halle aan den hoeck van de groote markt, op de Ejda fmn S> Ifaertens-choor een huys gebouwd voor de concierge of portier Tan het stadhuye zynde een herberg die heden nog in wezen is genaemd de Conciergerie. ». (Ch. me. anno 1342.)

Les broeks, les cnickes, les kannes et la vaisselle de la ville, furent donc transportés dans cette Douvelle

maison Mais, Thabitude est une seconde nature,

aussi les anciens abus ne furent-ils pas déracinés; la conciergerie devint la taverne privilégiée, ce qu'on nommerait aujourd'hui la société, le cercle des échevius, des officiers et autres gens du stedehuus.

Due chambre particulière, convenablement meublée, y fut bientôt réservée à ces magistrats et chacun d^eux y eut son siège garni d'un coussin vert (i), nos échevins et leurs officiers s'y réunissaient régulièrement et après avoir consommé gratuitement, durant la journée, les a breuvaiges » et comestibles que le « conciergier » leur apportait dans leur chambre, ils prenaient encore dans la conciergerie, après leurs séances, des collations, de la cervoise et du vin, sinon gratuitement, du moins à bon marché, car les denrées et « breuvaiges » qu'ils y consommaient étaient exempts d'accises et d'autres droits.

Cette conciergerie du siège scabinal — nommée d'ordinaire <c la conciergerie » tout court — était considérée comme une dépendance de l'hôtel-de-villeetdevint bientôt pour les gens du stedehuus^ ce qu'était, pour les gens d'église, la cantine ecclésiastique appelée par le vulgaire : « le chapitre bibal » (het kapitel Bibael) (i); là aussi, certains « breuvaiges » dont les quantités étaient

(1) « OIîTÎer De Smedt, concierge van scepenen camere, van vencboten g)ielde voor imaken van twalf groene cossens, metgaders den incoop Tan de •toffe daer toebehoorende de selve dienende om myn heeren vin de wet, xj. <&. ziij 8. » (Compte 1572.;

(2) L'entrée du kapitel àiebaelf transformé avant 1815 en salle de spectacle, s'ouvrait à l'intérieur du cloître de S< Martin, habité par les chanoines, « leurs supposts, familiers et autres gens d'église. »

déterminées et limitées» étaient livrés à la consommation, sans payer les droits d'accises (i).

La conciergerie devait nécessairement être à proximité du sledehuus; elle fut en effet construite, dès le principe, au nord de la place, à Tangle du bâtiment de la vierschaere c'est-à-dire à peu près, là où se trouve aujourd'hui le cabaret qui porte encore ce nom.

La conciergerie primitive, bâtie depuis longtemps, était en mauvais état au XYll"" siècle; avant 1611, on y avait fait quelques réparations et cette année, il fut même question de la reconstruire (2) ; on ne donna pas suite alors à ce projet.

Mais quand, vers la fîn de Tannée 1622, furent achevées les charmantes façades du Nieuwerck^ on comprit que la « vieille conciergerie » ferait un contraste choquant avec ces nouvelles constructions ; on chargea donc des maîtres de dresser des plans, afin de reconstruire la petite façade de ce vieil édifice dans la proportion et en harmonie avec celles du nouvel ouvrage ou Nieuwerck (3).

Mais ces maitres (baesen)^ après examen, furent unaniment d'avis qu'une reconstruction partielle ne permettrait

(1) Ce privilège donna lien à de longs conflits entre les échevins et Tabbaye, puis le chapitre de S* Martin. Une convention curieuse du 22 Juillet 1533 régla les droits et les privilèges des deux parties en cause {Ârch. Yp, ïnv. N<» 1902.) b'autres conflits surgirent encore plus tard à ce sujet entre la ville et le chapitre de la cathédrale de S* Martin.

(2) Réêolutien van HH. ende RB. 9 Avril 1611. (Arch, Tp.)

(3) « Den xix november 1622 ».

c< Was gheresolveert te maeken het ghevelken vande oude conchiergerie io steene naar den heesch ende proportie van het nieuwe werck vande comptoiren, ende ten dien eynde dewerclieden te doen maken verscheyde patronen ▼ande welcke t^beste ghevolcht te zyne. »

(Registres des résolutions des avoués, échevins, conseillers et chefs-hommes. Les résolutions qui suivent (en note) sont extraites des mêmes registres.

|)as d*atteindre ce but et que, pour obtenir cette uniformité et cette barmonie, il était né^'-essaire de raser la vieille conciergerie, puis de la reconstruire avec des matériaux neufs. Les trésoriers appuyèrent cette proposition et ie conseil ladopta en sa séance du IS janvier 1623 (i).

On ne tarda pas à commencer les travaux.

Laureins de Haeze (de Gand), un des premiers entrepreneurs du Nieuwerck^ fournit, outre les pierres de Brabant nécessaires pour faire les murs de façade, les pierres taillées pour les croisées, pour la déc4)ration du galbe et )K>ur les belles fenêtres (staetUvinsters)^ placées du côté du cimetière, au dessus de la corniche. C*est aussi de Haeze qui fit larcade si iinement sculptée de la porte d'entrée (s).

;1J a Den xij jannai7 Ki^^d. De ghecommiteerd« vaode Tresorie in <tamere ghecomraen syn«I«*, gaveo te kennen ilat loo zy ghelast hadden gheweest Tan wegbedit magistraet up te maeken den gheyele van de oude oonchiergerie (jegbenwoonlelic bewoont by jonc* Jan de Visch) met brabansch steen, np den voet ende corre6|M>aderende met tverck vande nieuwe galerie, ten affecte ▼an dien upgheroupen hadden verscheide wercklieden die aile gheaaemelîck hemlieden gheadviseert hadden datden xelven ghevel niet wel en was accomodeirlick sonder te hehouden groote disproportie, ten waere dat de salve conchiergerie gheheel waere ter aerden ghele3rt, de materiale van die ^ercocht, ende gheheelick gheaielt in ateene soo van suyden ala Tan westen, dynckende hemlieJen oock alleains te betamen dat tseWe soo sonde gfaeschieden omme verscheyde redenen die sy vortbrochten, was tzelve advyn goetghevonden ende oversulck deselve ghecommiteerde ter tresorie gheauotoriseert omme tseWe gheheele huys af te doene lesen ende wederomme te doen optimmeren, te weten, van suyden achtervolghende den heesch vande nienwe galerie ende naer proportie vande atagie derselver, metgaders van westen met brabantsche cassynen nutbrynghende de beede de ghevela innewaerts ter atraete tôt jeghen^ den uatersten solder. •

(2} Ceci prouve encore, soit dit en passant, que, contrairement aux allégations de dos chroniqueurs, ce tailleur de pierres, malgré ses meaaven* tores, n'avait pas perdu la confiance de nos échevins si l'on fut obligé de démolir le Nieuœerck d*abord construit par des entrepreneurs de Qand* Cette catastrophe ne doit donc pas être attribuée â Tincurie de ces entrepreneurs, mais comme on Ta dit, à la regrettable décision d'assoir ce nouvel ouvrage ur de vieux piliers. (Voyes plus haut: le Nieufcerli.)

Toutes les autres sculptures et décorations (draed) de la façade furent faites par deux maîtres yprois, Jooris de Heuckele et Charles Gotton; ces maîtres livrèrent aussi les pierres d*Avenes « bien sèches » employées pour ces sculptures (i).

Jan Hardinois entreprit des travaux de charpenterie et de menuiserie.

Pieter Yiedenier fit un comptoir et une chambre; c*est probablement pour décorer cette chambre, spécialement réservée aux échevins, que Claeys Moreel tailla et fournit de nombreux bois sculptés qui coûtèrent deux cent quatre-vingt-cinq livres quatre sous et six deniers.

Le montant de ces entreprises et d'autres encore, ainsi que les prix des matériaux, sont indiqués dans les libellés des comptes que nous publions plus loin en annexe (F).

Le chiffre total des dépenses pour la construction de la nouvelle conciergerie, spécialement mentionnées dans les comptes des années 1624 et 1625, s'élève à six mille six cent quarante-neuf livres cinq sous et deux deniers parisis (fr. 8145-66) (2).

Aucun de ces libellés n'indique les sommes payées pour achat de bois, pour exécution de la maçonnerie en

1) « Up den 21 oug«t 1624 M' JooriR Heuckele ende Charles Cotton, Hfeenhauwera, hebben hedent by deze teo dieoste van de stede vercocht ende beloft te leveren ende te maeken metten eenten aile de cardonchen die er behouven sullen toi het ciraed van het nieuwe metsewerck van de oude conciergherie deser stede, ende dat van goet ende oprecht drooghe avesne steen die sy beloft hebben by deae goet te bouden den tydt van viere jaeren iunegaende date deser, up peene van interest te betaelen daer toestaende ten profycte van der stede; erde dit ten pryse van vyf ponden ende vyftbiene schelen pariais van den sticke. »

(2) La valeur intrinsèque àvi florin était de 1680 à 1600, de fr. 2,45, donc celle de la livre parisis de fr.^1,225.

briques ni pour quelques autres travaux encore : ces sommes figurent-elles, sans désignation spéciale, dans les comptes généraux de la ville, sous la rubrique : werken ende stoffe (travaux et matériaux)?... ou bien certaines entreprises, — par exemple celles des pierres, de la charpenterie et de la menuiserie — comprenaientelles à la fois la fourniture et la mise en œuvre des matériaux ? Dans le doute il n est donc pas possible de savoir si la somme de 6649 liv. parisis indique, d'une manière précise, ou approximativement, la dépense totale faite pour construire « la nouvelle conciergerie ».

Cet édifice existe encore ; malgré les ravages du temps et quelques réparations faites sans goût, il n'a pas perdu les caractères généraux de son style primitif, il a même conservé son ancien nom et jusqu'à un certain point sa destination première ; le cabaret qui y est établi, porte aujourd'hui pour enseigne : la petite conciergerie.

Durant l'occupation française, après la prise de la ville d'Ypres parle général Moreau (1794), l'organisation communale fut profondément modifiée, — autres temps autres mœurs — l'ancienne conciergerie cessa d'être le lieu de réunion de nos administrateurs municipaux. Dès lors, ce bâtiment n'ayant plus de destination spéciale et n'étant plus considéré comme étant d'utilité communale, fut aliéné par la ville.

D'après un acte passé devant maitre Joseph de Coninck, le 4 Nivôse an IV (25 décembre 1795), Longinus de Codt et consorts (magistrats de la ville ?) vendirent la conciergerie à Jac(|ues de Clercq et celui-ci revendit (i) cet immeuble, le 11 Brumaire au VI (1 novembre 1797) à

(1) Acte passe devant Maitre de Coninck. (Archives de la famille Struye^ à qui cet immeuble a appartenu plus tard .)

Philippe Verhaeghe, pour la somme de mille couronnes, plus deux couronnes de « Denier à Dieu » et huit couronnes de (c Couvre-chef, » soit mille et dix couronnes (i) (cinq mille huit cent cinquante-huit francs). Cette maison était alors (s), comme aujourd'hui, le cabaret nommé « la petite conciergerie. »

Vers cettB époque, on appropria pour servir d*estaminet et de logement au concierge de la Mairie, les locaux de Taile est de Thôtel de ville qui étaient autrefois des dépendances de la vierschaere, locaux devenus disponibles depuis que l'autorité municipale avait cessé d'exercer des attributions judiciaires.

Enfin, il y a peu de temps, on transforma ces derniers locaux en salle de répétition pour la musique et en lieu de réunion pour le personnel du corps des sapeurs pompiers. Afin d'approprier ces locaux à leur destination nouvelle, on démolit en partie les caves et cabanons voûtés qui durant des siècles servirent de prison... Alors disparurent les derniers vestiges de la séculaire vierschaere.

(1) La oouronoe valait alors cinq francs quatre-vingts centimes.

(2) Ce cabaret était alors (nOT) loué à François de Waeghenaere, au prix annuel de quarante huit couronnes.

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