‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur YpresChapitre 3 sur 56 · DISPOSITIONS INTÉRIEURES DU BEFFROI · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS INTÉRIEURES DU BEFFROI

Gomme on l*a dit, de savants archéologues et d'habiles artistes ont décrit et dépeint notre beffroi ; ces ouvrages et ces œuvres d'art permettent d'apprécier le style, les caractères et Taspect extérieur de ce gigantesque monument.

Mais les dispositions intérieures de notre donjon communal, c'est-à-dire de ses diverses chambres et leur destination, au moyen-âge, sont peu connues; avant de décrire l'ensemble de ces dispositions et de faire connaître la destination de ces locaux, il importe de rectifier une erreur commise par tous nos chroniqueurs yprois et répétée par de savants historiens.

D'après ces auteurs, au commencement du xiv* siècle et même au siècle précédent, les échevins et les conseillers d'Ypres auraient tenu leurs audiences et leurs assemblées dans une des chambres de « la tour des Halles ».

Cette opinion est aujourd'hui générale et légendaire à Ypres. M. Lambin lui-même Ta plus d'une fois émise dans ses ouvrages.

Ainsi cet écrivain raconte que, le â9 Novembre 1303, ce le commun » cerna la maison de ville (het stadhuis), en brisa les portes, envahit la chambre des échevins (schepenskamer) qui se trouvait alors au deuxième étage de la tour des Halles (Halletoren), et qu'après avoir massacré d*une manière barbare (op eene barbaersche wijse) plusieurs seigneurs de la loi, la populace précipita les cadavres de ses victimes par la fenêtre de la chambre scabinale(i). D'après le même auteur, Ton voit encore dans la tour le local où le magistrat se réunissait, avant que Fon eût bâti la chambre échevinale au-dessus de la conciergerie qui a été construite en 1342 (s).

Ces détails et tout ce que Ton a écrit au sujet de la « Chambre des échevins dans le beffroi » sont, d'après nous, absolument inexacts.

Qu'en 1303 les métiers d'Ypres se soient révoltés, qu'ils aient massacré des échevins et quelques boines gens^ comme le dit M. Lambin, c'est ce que permettent d'afiirmer de nombreux documents de nos archives (3); mais ces documents se bornent à rappeler que «des échevins, des conseillers (4) et boines gens (5) » furent tués « occhis, meurdris (e) », et ne disent ni que ces crimes furent commis, soit dans le beffroi, soit dans « la chambre des échevins sur la tour », ni que les cadavres des victimes furent lancés par la fenêtre de cette chambre.

(1) Yerhael van den Afoofd, p. 10« Ypres, 1831.

[Z) Mémoire, p. 4.

(3) Arcà. Yp. Inv. Nos 231, 232, 236, 237, 238, 239, 290.

(4] ComsiLLiRs : Jfaden, Consaus.

(5) Probablement des délégués des gildee otiTrières, déjà admis dans le CoDseil de la commune.

(6) Arch. rp. /nr. No231.

En donnant ces détails, nos annalistes ont peut-être confondu la révolte de 1303 avec celle de 1359. Le récit de M. Lambin, qui a copié nos chroniques locales, n'est, en effet, qu'une esquisse, — et même une pâle esquisse — de rémouvant tableau tracé par Martin Hoedins dans son réquisitoire contre les meneurs de la révolte de 1359 à 1361.

D'après cet acte d'accusation, les révoltés « firent en effet jeter (1361) hors de la tour, le bailli du comte », mais il n'est pas question, dans ce document, de la chambre scabinale dans le beffroi; on y voit au contraire que les seigneurs de la loi d'Ypres se réunissaient alors c< en la Halle de leur ville »; il est probable que le bailli avait été enfermé dans la prison du beffroi (4), et que les « mauvais meurdriers » l'en arrachèrent pour le jeter sans autre forme de procès, « hors de la tour (s). »

M. Lambin a connu ce réquisitoire de Martin Hoedins, il l'a même analysé, — d'une manière très-incorrecte, il est vrai (3); — comment a-t-il pu confondre les massacres de 1303 avec la défenestration de 1361? et comment d'ailleurs, en se basant même sur cet anachronisme, a-t-il pu dire que le siège des échevins se trouvait

(1) Od lit en effet dani le compte de 1359 « de dépenses de j homme tenu et prins soor le belefroy et de ij soerwetters ij ft. •

Cet Important prisonnier était donc bien gardé par deux agents {scerwetters].

Voir anssi le compte de 1361, • a ciaus qui wardirent gens prins et mis au Belefroy... xj ft. • — Onze livres ! Ces prisonniers étaient sans doute de grands personnages pour qu'on payAt une telle sonune à leurs gardiens ou plutôt à leurs bourreaux.

(2) Arch. Tp. Inv. No 588.

(3) Il est analysé dans le Tydrékenkundige l$»t de M. Lambin, p. 28, à la date de 1348; c'est encore une erreur, car d'après un document authentique de nos archÎTes (Inventaire^ No 588), c'est non en 1348, maie en 1361 que le bailli du comte fut jeté « hors de la tour •.

dans le beffroi, alors que nos documents de 1361 ne parlent pas de cette chambre et que, nous le répétons» d*après le réquisitoire de Hoedins, nos échevins siégeaient alors (1359) c< en la Halle de leur ville d et non dans la tour?

A quels indices, d'un autre côté, M. Lambin a-t-il reconnu que le siège scabinal fut établi au deuxième étage du beffroi et que « Ton y voit encore le local où le magistrat se réunissait »?

Aujourd'hui on ne voit dans cette chambre que des murs de grès ou de briques; pas le moindre vestige de sculptures, pas la moindre trace de peintures murales. Ce dernier genre de décoration était cependant généralement usité à Ypres, dès le xni'' siècle ; nos hospices et nos hôpitaux — Fhospice Voet, en 1230 — étaient en effet décorés de peintures à la détrempe (i).

D'ailleurs, les chefs de notre puissante cité auraientils consenti à siéger, au haut d'une tour, dans une espèce de réduit, incommode, presqu'inaccessible, dont les murs n'avaient et n'ont encore, pour tout ornement, que leur rude appareil primitif et vierge de toute trace d'une décoration artistique quelconque?

Notre ancien et laborieux archiviste a passé de longues heures dans notre beffroi ; il y a classé les nombreux documents de nos archives qui y avaient été amoncelés pêle-mêle, après la prise d' Ypres par les Français en 1794; à quels vestiges a-t-il pu reconnaître dans la tour Tancien siège scabinal?

Commentée chercheur infatigable qui déclare lui-même

(1) Cranoinb Vandb Pottb. — De quelques œuvres de peinture cou* seroées à Ypres. — Ann. West^Fl, t. II, p. 178. — Hegistrum Rubrum Sti Martini, toL 15to.

avoir parcouru tous les comptes de notre ville (i), n'a-t-il pas remarqué que, dès les premières années du xiv« siècle, nos trésoriers menlionnent fréquemment « la cambre deschevins sour la Halle » el qu'ils ne citeni pas une seule fois le siège scabinal qui aurait été établi dans la

tour !

Nos magistrats ne siégèrent donc, dans une chambre de leur beffroi, ni en 4303, ni — nous le prouverons plus loin — avant cette époque. S'il pouvait subsister encore quelque doute sur ce point, il suffirait de rappeler la destination des diverses chambres de notre donjon communal, au commencement du xiv* siècle et même depuis répoque de sa construction (i).

Montons donc au beffroi... Cette visite permettra de constater, en quelque sorte de visu, la situation des lieux et de connaître les dispositions intérieures, fort simples mais si peu connues, de notre antique beffroi.

Nous verrons — quand nous nous occuperons du Gulden Halleken — que dès 1363, un grand escalier (steghere) établi dans ce petit édifice, conduisait de la grande place à la Halle aux draps.

D'après M. Lambin (s) et nos annalistes yprois, avant cette année — dès i303, — un escalier placé « sous les Halles » donnait accès à la grande salle de ce monument, puis aux divers étages de la four.

(1) Lambin. — De quelques comptes etc. [Messager des sciences historiques de Gandf IV, 2* série, p. 184.

(2) Nous démontrons ailleurs qu^eu tous cas nos échevins ' avaient leur prétoire en la Halle dés 1231. — Notice sur « la'phamf^e des écherins, date de sa construction etc. Ypriana, t. II.

;3) Verhael, p. 10.

On ne trouve aucune trace de cet escalier, ni dans nos comptes et documents antérieurs à 1363, ni dans notre monument; les dispositions générales du donjon communal, son appareil toujours conservé dans son état primitif, et les régies du style appliqué aux constructions civiles du xni" siècle, protestent au contraire contre cette assertion de nos chroniqueurs et de M. Lambin qui s^est borné à reproduire leurs écrits.

Il existe, il est vrai, dans la cour occidentale des Halles, contre le beflTroi, en hors d'œuvre (i), un petit escalier de bois, mais quelque délabré qu'il soit aujourd'hui, il est facile de constater que cet escalier est de construction relativement moderne et qu'il ne date certainement pas, comme le monument même, du xHi* siècle (s).

Quoiqu'il en soit, autrefois comme aujourd'hui, deux escaliers à vis ou en limaçon, formés d'une suite de marches tournant autour d'un noyau cylindrique, reliaient entre eux la Halle aux draps et les trois étages du beffroi. Ils sont posés dans les angles nord-est et nord-ouest de cette tour (3) et prennent naissance, non sur la voie publique, sous la Halle, comme le dit M. Lambin, mais sur l'aire même de la Halle aux draps (4).

(I) Voyes à ia fio du Tolome: plan C. N<>20.

(2; On autre escalier, aujourd'hui depuis longtemps démoli, mais dont on voyait encore, il y a peu de temps, dee vestiges, établissait une communication intérieure entre Taile orientale de la Halle et le premier étage du Beffroi; il était placé dans Tangle formé (au sud-ouest) par ia tour et le mur de façade méridionale de la Halle.

(3) Voyex plan B. N« 21». et D. N» 18».

(4) L'immense salle, qui lut le vaste entrepôt de la draperie d'Ypres, était primitivement pavée comme les rues de la ville. Plus tard, on remplaça ces pavés ou grès par des dalles carrées (0«29. sur Û"29] bleues et grises, formant par leur disposition un dessin du meilleur goût. Ce travail se

L'un de ces escaliers (au nord-est) se prolonge jusqu'à la première galerie et donne ainsi accès aux trois étages du beffroi; Tautre (au nord-ouest) ne conduit qu*à la chambre du premier étage.

Deux escaliers étroits, Tun en bois, et placé à Tintérieur, Fautre^n pierre établi dans la tourelle nord-ouest, relient le troisième étage a la seconde galerie, puis aux combles du beffroi ; enlin par un autre escalier en bois — plus étroit encore, — on monte dans l'ancienne chambre des guetteurs et de là dans le campanile.

L'unique accès aux deux escaliers principaux était défendu, sur la Halle, par un solide blindage en bois de chêne, rudement charpenté ; les émeutes populaires si fréquentes au moyen-âge, avaient nécessité l'établissement de cet ouvrage défensif, car la prise du beffroi était toujours l'objectif des révoltés et son occupation assurait leur victoire (4).

Ces dispositions n'ont subi aucune modification essentielle depuis le xni* siècle jusqu'à ce jour.

Jetons maintenant un coup d'œil sur les chambres de notre donjon communal.

L'antique beffroi d'Ypres est encore aujourd'hui — et fut dès l'époque de sa construction — divisé en trois étages, fornfant chacun une grande chambre. Ces trois locaux, carrés, reçoivent la lumière du jour par de hautes

lll en 1642; on a trouTé ce millésime gravé sur une des anciennes dalles enlevées vers 1870, quand on a restauré Taile de la salle À Test du beffroi, avant d'y exécuter des peintures murales. Malheureusement lors de cette restauration, on n'a pas reproduit l'ancien dessin dont on voit encore des vestiges dans le dallage de l'aile à l'ouest du beffroi.

(1) Afch. Yp, Inv. No5S8, révolte de 1359 et I. Dibobuck, SpUode tous le règne de Marie de Bourgogne, 1477. [Ann. Bruges, t. VI. 2» série, P.4S3.)

baies de fenêtres garnies de meneaux moulurés à bases et chapitaux, avec tympan à réseau de style ogival primaire : des volets en bois de chêne fermaient primitivement ces fenêtres, mais on y posa plus tard des « voirières de voire blanc »; ces verrières furent réparées, en 1330, par Michel le glaswerkere (i).

Les murs de ces trois chambres montrent encore à découvert des assises de grès ou de briques jaunes, régulièrement rejointoyées, c'est-à-dire, comme nous l'avons dit, leur appareil primitif, et l'on n'y voit aucun vestige ni de peintures, ni de sculptures.

La chambre du premier étage est nommée par nos trésoriers (c la cambre de le trésorie au belefroy » (2) ou « la trésorerie deseure le belefroi » (3); elle reçoit la lumière par trois grandes fenêtres; deux sont ouvertes dans sa face sud, une dans sa face nord ; certains vestiges semblent indiquer qu'il y existait autrefois une cheminée.

C'est là qu'on gardait les trésors, les privilèges de la commune et tous les objets qu'il importait, en temps d'émeute, de mettre à l'abri des « assauts du commun ». Nous donnerons, dans une notice spéciale, quelques détails sur cette « cambre de la trésorie au belefroy » (4).

La chambre au second étage était un des arsenaux de la commune. La lumière y pénètre par huit hautes baies de fenêtres ogivales, semblables à celles de la trésorerie et percées, deux dans chacune de ses quatre faces.

(1) « A Michel le glaswerkere pour XV pieds de voire [verre] blanc mis eD fenestres du Belefroy... xxx s. » (Compte 1330.)

(2) « Pour apporter cofres et mettre tout en le cambre de le

trésorie au belefroy. » (Compte 1325.)

(3) « De une serrure à le trésorerie deseure le belefroy. • (Compte lo50 ]

(4) Voyez plus loin : Les trésoreries tTYpres.

En temps de paix, on y déposait le petit matériel de guerre, — les a quarieis » (i) des arbalétriers (s), les « sayettes » (a) des archers, les « hauberions, plates bacines, gorgières, lances, arbalistres, goedendacz, et toutes autres manières d'armeures » (i), — que les échevins remettaient aux gens des métiers e( des gildes quand la commune allait en waepenynghe.

On gardait aussi dans cet arsenal du beffroi, Tétendard de Monseigneur de Flandre, et celui de la ville, les « puignons des chenteniers » et les bannières des corporations. Ces drapeaux, comme les trésors, les chartes et les armes de la ville, devaient être conservés dans un lieu sûr, car en temps do tumulte ou d*émeute, le « commun » cherchait toujours à s*emparer de ces signes de ralliement, et, quand ces étendards étaient en leur pouvoir, les corporations les plantaient sur le marché, devant la Halle; puis, chaque métier campait autour de sa bannière, jusqu*à ce que les révoltés fussent ou vaincus ou victorieux, c'est-à-dire jusqua la fin de la rébellion (5).

Au troisième étage, était « la cambre où Ton sonno les kiokes dou Bieffroit » (0).

De cette chambre, un étroit escalier en bois conduisait au clockeluudershuus {7), espèce de corps de garde oii

(\) QuARULS pluriel tie quarriauy trait d'arbalète. — On nommait ausi^i «luariels les pierres que les anciens lançaient avec len halistes.

^2) « A i j brouweteurs et à j manouvrier, pour faire biel [sf^hooMnai^n. nettoyer] sourie cambre au belefroy la li quarriels gisent lU's arlialétriers. p Compta 1315/

(3) Satbttes, flèches pour les archers.

(4) Arch. Yp, Inv. N- 430.

(5) Arch. Yp. Inv, N« 588 et I. Dirgerick, Épisode de l* histoire d'Ypres, p. 17 et 22.

(6; Arch, Yp, Jnv. N* 588.

J) Compter, passim.

veillaient les guetteurs, — munis de leur petit cor en cuivre (i), de leur drapeau et de leur lanterne, — pour signaler rapproche de Tennemi, les incendies etautres sinistres (i).

Ce elockelutulershuus reçoit la lumière par d'étroites lucarnes ménagées de quatre côtés dans la toiture du beffroi; Tescalier en bois qui conduit à cette « maison des sonneurs » ne donnait accès qu*à une seule personne et de lourds ventaux en bois de chêne, garnis de ferrures, en fermaient Tunique entrée.

Ge corps de garde formait ainsi, au sommet du donjon communal, un dernier réduit fortifié, et les guetteurs ou sonneurs pouvaient encore s'y défendre contre les émeutiers, quand ceux-ci cherchaient à s'emparer des cloches de la commune.

Outre la trésorerie, l'arsenal , la chambre des cloches et le clockeluudershuus^ on trouvait dans le beffroi un obscur réduit. Il était établi au deuxième étage dans l'angle nord-ouest de la chambre qui servait d'arsenal. C'était la prison de la commune (3), étroite prison où l'air et la lumière pénétraient à peine par une étroite meutrière archère ; un lourd ventail « ferré » fermait aussi l'entrée de ce cachot.

Cest dans ce cabanon que l'on détenait ordinairement les prisonniers politiques ; les échevins y enfermaient, en temps de trouble, les « esmouveurs du commun », mais quand les révoltés victorieux parvenaient à se rendre maîtres du donjon de la commune, ils jetaient à leur tour dans cette prison, « les seigneurs de la loi ou

(1) Ârch. Tp. Ihv. N« 588.

(2j Nos comptes mentionnent souvent ces drapeaux et lanternes.

(3j Voyes les extraits de comptes (1359 et 1361} cités ci-dessus.

d^autres bonnes gens(i)», et ceux-ci, comme en 1359- 1361, n*en sortaient souA^entque pour être massacrés dans la tour même ; leurs cadavres mutilés étaient alors lancés sur la place, par une des fenêtres de celte tour.

Il n*existe — et jamais il n*a existé — dans notre lieffroi aucun autre local ou chambre que ceux dont nous avons indiqué les destinations; où donc aurait pu s*y trouver la chambre des échevins dont parlent nos annalistes et, après eux, M. Lamhin?

Notre donjon communal rappelait ainsi — et rappelle encore, — par ses dispositions intérieures comme par son style, les beffrois primitivement bâtis dans un intérêt militaire; les détails qu*on vient de lire le prouvent; tout on eflct y était disposé et combiné pour permettre de défendre le plus longtemps possible, contre la populace nHoltée, les trésors, les chartes, les bannières et le^ armes de la communauté.

l) ilrc/i. 1>. /«r. N» 588.

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