DU BEFFROI
Presqu*à toutes les époques, nos nii^gislrals veillèrent, avec une sollicitude extrême, à Tentretien de leur beflroi; on y exécuta donc souvent des travaux de réparation.
Mais plus heureux que la plupart des beffrois construits dans les villes de France et qui sont aujourd'hui dénaturés ou démolis (i), Tantique donjon communal dTpres eut le bonheur d'échapper, pendant près de sept siècles, à la pioche des démolisseurs, comme au vandalisme de restaurateurs ignorants ou faiifaisisles; son style primitif fut ainsi toujours respecté, au moins dans son ensemble; aussi nos trésoriers ne donnent-ils, sur ces fréquentes réparations, aucun détail, aucun renseignement révélant des faits ou des changements dignes d'être notés; toujours en eflët on se borna à refaire, sans en modifier le caractère, les parties du monument détériorées par le climat, notamment à c( amendier ou à re-
I) VioLUî^LC-Dcc. Dictionnaire. 11, p. 194.
taire ses torrelles (i) », les meneaux et les tympans de ses fenêtres dont les ornements en pierre blanche étaient plus exposés aux ravages du temps rongeur que le solide appareil en grès de ce monument. L*analyse des articles de nos comptes relatifs à ces travaux ne présenterait donc aucun intérêt particulier.
Mais nos magistrats des xiv^ et \\* siècles ne se contentaient pas de veiller au bon entretien de leur donjon communal; ils en faisaient décorer aussi le campanile.... de dorures et de peintures !
Ces décorations n*ont jamais, croyons-nous, été signalées à Tattention des archéologues ; elles méritent de rêtre, car elles étaient splendides.
Le soin qu'on mettait à exécuter ces ouvrages s*explique par Timportance que les bourgeois attachaient à leur beffroi.
Le beffroi privilégié n*était-il pas alors, comme le dit Viollet-le-Duc, le signe visible de la franchise de la commune? ne devait-il pas refléter en quelque sorte la splendeur même de la ville indépendante (s) ? Le dragon symbolique, le campanile et les tourelles élancées des beffrois dominaient les remparts de la cité; ces tours élevées ne devaient-elles pas rappeler au loin la richesse et la puissance de la libre commune ?
Le campanile de notre beffroi fut-il peint et doré au xiii'' siècle, dès l'époque de sa construction?... C'est en tous cas notre compte de 1330 qui nous donne les premiers renseignements détaillés sur de telles décorations.
(1) A maistre Willem Melcwiet de refaire en taake et d'amendier les iiij torrellea du Belefroy et de le Haie... zij livrea de gros qui valent czliiij <&. • (Compte 1367).
(2) VioLLBT»i.B-Duc. Dictionnaire etc. Yerbo : Beffroi.
Nos magistrats avaient décidé, cette année, de faire dorer le sommet de leur beffroi {t'upperste capUeel van den Bêle forte).
Henri Manin était à cette époque peintre en titre de la ville; les nombreux ouvrages qu'il fit, de 1311 à 1331, pour les échevins, permettent au moins de présumer qu'il remplissait alors cet office. C'est à ce maître que fut confiée la tâche d'exécuter l'ornementation projetée.
Bien que maitre Henri, déjà âgé, tut un peintre aussi expérimenté qu'habile en son art, nos magistrats lui prescrivirent de visiter plusieurs villes avant de commencer son travail, sans doute pour y voir comment on décorait les beffrois et pour y étudier les progrès de l'an décoratif.
Maitre Henri se rendit donc à Bruges, à Tournai et à Valenciennes. Il fit ces voyages c< plusieurs fois de XV jours » à cheval, avec son valet Richard, aux frais de la ville, et reçut pour indemnité de route et de séjour (tf cous et dépens de lui, son varlet et son keval ») la somme de trois livres seize sous (i).
Dès son retour, Manin se mit à l'œuvre. On avait dressé des échafaudages (s) et loué des toiles qu'on plaça autour du beffroi (3), afin de mettre le peintre à l'abri des ardeurs du soleil.
Le travail entrepris n'était pas facile et devait être fait avec soin: aussi notre maitre fut-il sur le beffroi pen-
^1) « Maistre Henri envoiet à Bruges, à Tournai et à Valenciennes pour plusieurs fois de xv jours, Jes cous et dépens de lui, de son varlet et de son keval, iij %. zvj s. (Compte 1380.)
(2) « Pour briser et oster le stellinghen qui fu entour beffroi qui y fu pour ileurer le Belefroy, xv s. » (Compte 1330.)
(3; Pour liewaghe de craemcleederen mis entour le Belefroy quand on y ouvra, X s. iiij d. » (Compte 1380.)
dant soixante-neuf jours ; son valet Richard et d'autres ouvriers y travaillèrent avec lui.
Le salaire journalier de ces ouvriers était de deux sous; toutefois, il fut payé à Richard, plus habile sans doute que ses compagnons, deux sous et demi. Quant au maître, il reçut quatre sous par jour (i) et les échevins furent si satisfaits de son travail qu*ils lui donnèrent « en courtoisie »y outre ses journées, trois livres onze sous (s).
Nos trésoriers renseignent les sommes qu'ils payèrent pour achat d*or battu, de blanc de plomb, de vermillon, d*ocre, de vert et d'autres couleurs, de vernis et d*huile (3).
Ces comptes permettent donc de constater que le sommet du campanile fut « suroré » et que la lanterne etc. fut couverte de peintures polychromes, aux teintes les plus vives et les plus variées !
Une telle décoration ne devait-elle pas produire au loin Teifet le plus pittoresque et le plus splendide?
(IJ A maistre Henri (Manin) p^ Ixix jouroées qu'il estoit lour le Belefroy pour turorer le Belefroy... et pour autre ouvrage quil 7 fist à iiij s. le jour, xiij %, zvi s. »
a A Richard son varlet de Ixj journées qu'il estoit sour le Belefroy, ii sols 1/2 le jour, vij ft. xij s. »
« A iij antres yallets le j de Wj jours, l'autre de Iv jours et le tieret de xlvj jours, cascun ij sous le jour... xv ^, xvjs. »
a A Jan Darde pour le travailz qu'il ot quand on ouvra sur le belefroy et de ce qu*il romona sur le belefroy, xij s. » (Compte 1330.)
(2) « A luy donné en courtoisie deseure ses journées... iij %, xj s. • (Compte 1330.)
(3) « De or battu pour surorer le Belefroy, etc... xxxij ft. xviij s. » « Pour xxij livres de loodwit... xliij s.
« Pour xxiiij livres de menge (?}... xxiiij s. • « Pour vermillon..., xij s. »
tt Pour oker, verdegreze, pour spains groen, pour tanit, pour feuilles (V], pour gratensen (?)... xlg s. ij d. • « Pour oile et pour vernis., iii ft. iiij s. yiij d. » (Compte 1330).
Bien qu'elles fussent faites à Thuile et protégées par une épaisse couche de vernis, les dorures et les peintures de Manin ne purent résister longtemps aux intempéries des saisons.
Dès 1367, il fallut les restaurer. Cette année, un peintre dont le nom est resté inconnu, fut chargé de « dorer le beffroi ».
En Fan de grâce 1367, For n'était pas encore une chimère; Ton se procurait, parait-il, difficilement alors ce précieux métal ; pour faire ces dorures, on se servit donc de pièces de monnaie ayant cours : on y employa quatre-vingts florins d'or valant cent douze livres et pour les battre, Gillis Boliekin reçut treize sous par pièce {i).
Trente ans plus tard (1398), on décora de nouveau le beffroi. Ces travaux, modestes en apparence, n'étaient pas confiés à des peintres vulgaires, ni même à des peintres décorateurs souvent fort habiles cependant, mais à des maîtres de grand mérite, même à des pourtraitturewerkers ; c'est ainsi qu'en 1398, les échevins chargèrent de faire ces ouvrages, maître Jacob Cavael, rémule de Mechior Broederlam, un des précurseurs de Jean Van Eyck.
Après avoir achevé ce travail, puis peint un tableau à l'huile et fait beaucoup d'autres belles peintures pour la commune, Cavael fut nommé, le 24 Février 1400, « peintre de la ville )> (â).
Notre habile mais modeste « maistre pourtraUturewerkere » entreprît donc ce travail si peu en rapport, à
(1) « De iiij» florins pour orier le Belefroy, cxij %. A Qillis Bjllekin de les battre ziij s. de le pièce, liiij %. » (Compte 1367).
(2) I. DiBOBRicK, Afin. BruffeSyé* série, ix,p. 283.
première vue, avec son remarquable talent; il couvrit (i*une double couche d or trois cents ardoises, destinées à être placées sur le faite du campanile (up t'opperste capiteel vanden Belefrote (i) et d'une simple couche d'or, cent quarante-quatre autres ardoises, qui, posées plus bas (s), devaient être moins exposées à se détériorer promptement ; ce maître (3) « estofta » en outre de couleurs, diverses parties du campanile.
Enfin un autre pourtraitturewerkere d*Ypres, nommé après la mort de Jacob Cavael, peintre en titre de la ville, — France Van der Wichterne — exécuta, comme son prédécesseur, de très importants ouvrages décoratifs à ce campanile.
En 1420, il avait peint en noir le vieux lion, tenant les armes d'Ypres. Ce lion était placé contre le beffroi, au dessus du tabernacle de notre Dame de la Halle (»). L'année suivante (1421), maître France étoffa d'or et d'azur toute la partie supérieure du campanile (5) et dora
(1) « Jacob Cavael van iij* scaelyen te vergoudena met dobbelen goude up ^toppente capiteel van den Belefrote ghedect, van stofTe ende van wercke, xzzviij ^. i 8. • [Compte 1996.)
(2) « Jacob Cavael van czliiij scalyen ghedeckt om de cape van den Belefrote onder Vcapiteel met enkelen goude ende stoffeirene ende vergoudene de looveren ende esrhappelen (eecbappelen ?) ende datter toebehoort onder *t versnijd vande capitele... xlvij â. • [Compte 1996.)
(3) Nous donnerons dans notre étude : ia Chamf^e des ÈcKevinSy quelques détails sur Cavael et sur ses œuvres de peinture.
(4) • Den leeuw boven [t^beiidej verswart, iiij ^. •• Compte I4*<H).)
— Voyeï gravure lIWs, No 5.
(5] « France de Wichtere wien by vooghd ende scepeoen besteed
«as in taswercke de uperste voye van den beelfrooite de lodinne
loveyen de gyften ende bocketten te belegghene met goude van iii *2&. zii s. elc hondert, ende f veld der tusschen l)Oven beneden te leg^'hen met aysure alxoo het blijct en dehyt (V) der wet ghelevert heifi... omme de somme van iij ft. iiiju iiij a. » (Compte 1421).
soixante-trois ardoises qui furent placées au dessous de ces « estotfaiges » (i).
Le même pourtraitturewerkere compléta son œuvre en 1422; il « CvStofl'a » alors aussi de quatre grands écussons, les quatre faces des toitures du beffroi; deux de ces blasons étaient aux armes de Flandre (2).
Ainsi, non seulement tout le campanile du beftroi était étincelant de dorures et couvert de peintures polychromes, mais quatre grands blasons placés sur les toitures complétaient celte splendide décoration.
Nous n'avons plus trouvé la moindre trace de semblables ornementations qui auraient été faites après 4422.
Au \v^ siècle, la commune avait perdu sa puissance, le l)effroi communal perdit peu à peu son prestige. Durant quelque temps, les dorures et les peintures de Van der Wîchterne rappelèrent Tancienne prospérité de la commune, mais en se ternissant et en se décolorant d'année en année, elles symbolisèrent en quelque sorte la décadence de la cité.
Aujourd'hui, c'est dans nos archives seulement qu'on retrouve le souvenir de son ancienne prospérité et de ses riches décorations !
1 « France de Wichtere van Ixiij scaelyen veiyoucl te bebbene omme te i^lelJene ondcr tVoors : werc ende hoveu voorwarden te vj g. p. tstic ende fttanfiken der zelve ... » -CoQjpte 1431.)
« Vau XVpclken gheuorbuixl ende ghesieten oniiue te luakene t'verteld^?) hIs Franse de Wichtere de cleren voye (les claires voies) vergoude ende omme de scaelyedeckere haer verteld (V) te makene aU zy deckten de veriroude scaelyen tstic xzxij s. commen xxiiij <^. » (Compte 1422.)
(2; • Fi-ance de Wichtere van vergoud t'hebbene c scaeljen te iiij s. tstic. Hem van den vier scilden ligghende up *t beelfroot de welcke hy nam in tasce, de twee te legghene tveld met dobbele goude van iij %. xij s. t'hondert, detwee leeuwen van sabele, en de twee andere scilden met de sterîe wapena met olievarwe de twee scilden van der wapene van Vlaenderen tstic vij %. ende dandere twee t*8tic vj *£. » fCompte 1422.)
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