‹ Ypriana. Notices, études, notes et documents sur YpresChapitre 5 sur 56 · LE DRAGON ET LES AIGLES DU BEFFROI · texte numérisé non relu

LE DRAGON ET LES AIGLES DU BEFFROI

Au moyen-âge, dit Viollet-le-Duc, il n*était pas permis à tout le monde de placer des girouettes sur le comble des habitations; la girouette était un signe de noblesse; sa forme n^était pas arbitraire..; elle était en pointe comme les pennons, pour les simples chevaliers, carrée comme les bannières, pour les chevaliers bannerets (s).

Les communautés licites ou privilégiées avaient aussi le droit de poser sur leurs édifices d*utilité commune, des girouettes, ayant pour chacune d*elles, une forme particulière et déterminée. Ainsi le clergé paroissial, les abbayes et les gildes religieuses reconnues plaçaient un coq sur la flèche de leur église ou chapelle (a).

Aux centres de populations, investies du « droit de commune », était exclusivement octroyé le privilège dV voir un beffroi surmonté d'un dragon.

(1) Voj. gravures H Bis, Nos 2 et 3, IV et V.

(2) VioLLKT-LB-Duc, Dictionnairf^ verbo girouettes^ vi, p. 28.

(3) Les commanautés religieuses non reconnues n'avaient pas même le droit de posséder « une église ou chapelle à clocher ». (Voir noire gilde 4e St. Nicolas.)

Ces deux variétés spéciales de girouettes ne sonaient donc pas seulement a indiquer la direction du vent et à orner un monument: elles étaient aussi, et surtout, un signe, si non de noblesse, du moins de privilège.

Le dragon était donc le symbole de l'indépendance communale; on s'explique dès lors Timportance que les bourgeois attachaient à cet emblème attestant au loin laffranchissement et la situation privilégiée de leur libre commune.

Nous n'avons à rechercher ici Torigine, ni de ces emblèmes ni de leur signification symbolique; notons toutefois que les poètes de l'antiquité attribuent aux dragons la garde des choses précieuses et des trésors ; ils disent que « cet animal fabuleux gardait le jardin des Hespérides et la toison d'or » (i); serait-ce en commémoration de cette attribution poétique que nos pères placèrent ce symbole au sommet de leur beffroi communal ou restaient déposés les chartes, les trésors, et toutes les choses précieuses, && de leur communauté? le droit de l'y placer aurait-il été exclusivement octroyé aux villes affranchies, parce que ces cités seules possédaient et pouvaient donc conserver, dans ces donjons privilégiés, les chartes constatant leur affranchissement, leur indépendance et leur autonomie?

Le dragon d'Ypres n'a ni son histoire, ni ses légendes, comme ceux de quelques communes flamandes. Il est même assez rarement mentionné dans nos comptes. Il avait sans doute été, dès le principe, établi dans de bonnes conditions de solidité; on n'eut donc à le faire réparer que de temps en temps. Nous croyons pouvoir donner

(1} SnepeiopéHe ou dictionnaire raisnnnéàà.f mis en ordre par Didbrot. T. Il, p. 3fi2, Vo: Dragon.

quelques détails sur ces ouvrages, assez insigniftants, il est vrai, mais qui attestent la sollicitude constante de nos magistrats pour leur « drake van den Belefrote. »

Qu*un dragon ait été mis sur le beifroi dTpres, dès que celui-ci fut achevé, on n'en peut douter; pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur le campanile de cette tour ; la solide tige de fer que porte son comble peut-elle y avoir été établie dans un but autre que pour y placer un dragon? pourquoi du reste notre ville qui jouit, dès le xn' siècle, de notables franchises, n'eùt-elle pas fait usage d'un privilège octroyé à toutes les communes légalement constituées? Si nos trésoriers ne font pas plus mention de l'achat du premier dragon que de la construction du befl*roi, achat et travaux antérieurs à 4230, n'est-ce pas encore parce que nos plus anciens comptes ne remontent qu'à 4280?

C'est probablement parce que ce dragon primitif, exposé depuis longtemps déjà aux outrages du temps, était fort détérioré en 4330, qu'il fut alors réparé (i) par Thierry le Pondelmaker(2).

Le compte de cette année relate quelques faits intéressants. Il nous apprend qu'en 4330, ce pondelmakere mit sur le beffroi huit aigles de cuivre, pesant huit cent quatre-vingt-une livres (3) et nommés aujourd'hui duivekens (petits pigeons) par le vulgaire.

(ij « A luy (à Thierry) pour le dragon qui est mie sur le Belefruy... iiJ <&. >

(2) PondelmakeTf fabricant d'objets pondéreux, de plomb dÂ, mais spécialement de cuivre.

(3) « A Thiery le Pondelmaker pour viij aigles de cuevere pesans viij«iiijxz j livres qui sont sur le belefroi à iiij esterl. de le livre, Iviij %, xiiij s. viij d. » (Compte 1330. J

Cet article de compte a été imprimé d'une manière fautive dans notre « EtMi de Numismatique Yproise. » p. 329.

Les aigles qui couronnent encore la galerie supérieure (i) de notre donjon communal, y sont donc placés depuis plus de cinq cent cinquante ans. Nous le prouverons plus loin.

Quand Thierry eut terminé son ouvrage, après avoir travaillé pendant 15 jours (â), on « surora » ces aigles et le dragon; Henri Manin fit ces dorures*en même temps que les décorations du campanile, (3) dont il a été fait mention déjà.

Sur ce campanile, étincelant ainsi d'or et couvert de peintures décoratives, brillaient donc dès alors, un dragon et huit aigles richement dorés !

Les échevins durent souvent faire réparer leur dragon, notamment dès 1331 (4), puis encore en 1367 (s). Après le siège d'Ypres, en 1383, on y fit des réparations importantes, car pour les exécuter, on fut obligé « d'oster et de remettre le drake du Belefroy » (1384) (e); sa rude carapace aurait-elle été atteinte à Fépoque de ce siège par les flèches des arbalétriers anglais ou gantois?

Notons ici un petit détail auquel nos chroniqueurs yprois semblent attacher une grande importance, comme

(1) Voir gravure II Bis N» 3.

(2) « It. à lay (Thierry) pour xv journées qu*il estoit sur le belefroy, zxx t. » (Compte 1330.)

(3) « liaistre Henri Manin pour journées qu'il estoit sour le belefroy pour. . . tnrorer les aigles et le draghon... De or battu pour surorer les aigles et le draghon. » (Compte 1330.)

(4) « Wautier, den pondelmakere, van den drake van den belefrote te vermakene, xxiiij s. » (Compte 1331.)

(5) « As pondelmakers de refaire le drake sur le belefroi, vj ^. » (Compte 1367.)

(6) « Chrestien le Pondelmakere de refaire le drake de le ville, xxiiij %, » (Compte 1384.)

tt A Nich : de Hondscoten doster et remettre le drake du belefroy, xl s. »

du reste à tout ce qui concernait Temblême toujours si populaire de Tindépendance communale.

Ces annalistes racontent donc qu'en i385, des oiseaux avaient irrévérencieusement fait leur nid « sur le dra- {i;on »; nos magistrats pouvaient-ils tolérer pareille profanation? pour ôter ce nid, ils firent ùter le « drake » {i) qui ne fut replacé, dans sa position élevée, que Tannée suivante (1386) (s); puis on Tentoura de fil de cuivre en 1438, afin de prévenir le retour de pareils scandales (s).

France Van der Wichterne, l'infatigable et habile peintrede la ville, dontle nom apparaît dans nos comptes, pendant la première moitié du xV" siècle, chaque fois qu'il y est fait mention d'œuvres de peintures ou d'ouvrages décoratifs, maître France travailla souvent au haut du beffroi pour y décorer le dragon de la commune. Il y dora les aigles en 1431 U), puis, après que notre dragon eut été réparé par Jan Keyseroene (s), il y fit, en 1438, de nouveaux ouvrages de dorure qui ne coûtèrent pas moins de quarante huit livres parisis (e); enfin, ce

[IJ « Doster le nyd qui fu dans le draken fait, et de fil de cuevere pour loghier le drake.. iiij %, (Ck>ropte 1384.)

(2} « A Michel le Hondscote de mettre le drake sur le biaalelroy, zl a. » (Compte 1386.J

(3) « Janne Van Boesinghe van eenen half pond copers draets daer meda dat men ?reidde de vlerken van den drake, eade den grooten pinnel, omme tghevoghelte niet in nestelle. » (Compte 1438.)

(4) ■ France de Wichtere wien by vooght ende scepenen besteed was in taswercke... die viij haerenen ende de stanaticken daer up dat zij ataen... ie belegghene met goude....» (Compte 1431.)

(5J « Jan Keyieroene, keytelaere, van twee nienwe metalen pypen omme over de apille van den belefroy te welvene, den eenen voet ?an de drake te Termakene ende ooc den eenen vlerc van dien te verbindene ende te Yeraonderene*... iiij %, • (Compte 1438.)

(6J « France de Wichtere van wercke étoffe ende vergoudene van de drake, van de twee panneelen, van den potte, van den alooven pypen ende loveren der toe dienende xlviij. ft. » (Compte 1438.)

vaillant sei*viteur de la ville, malgré son âge avancé, consentit encore, en 1441, à aller sur le beffroi pour y faire quelques petites réparations au dragon de la ville (i).

Un des aigles du beffroi, frappé peut-être parla foudre, — ce qui est arrivé plus d'une fois, — dut subir de grosses réparations, en 1456. Ce travail ne put se faire à Yprcs; on envoya « Toiseau » à Tournay (a); il fut doré à son retour par Ryke Broederlam, peintre Yprois (s), après avoir été restauré par Jean Van Massoen (4).

Ainsi, notre primitif dragon, fait avant le xiv^ siècle, fut, comme les aigles placés en 1330, souvent réparé et redoré; il brilla, croyons-nous, sur le beffroi, jusques vers la fin du xvn* siècle; rien en effet, dans nos comptes, n'indique qu'il fût remplacé avant cette époque.

C'est en 1692 seulement que nos magistrats firent faire un nouveau dragon parce que « la vieille drake Irès-usée menaçait de tomber (5). »

Cette année, il fut payé à Jacques Vanden Peireboome cent et deux florins « pour avoir formé le dragon sur le tour del hostel de ville (e) » et une autre somme de

(1) « France de Wichtere van de drake vergoud ende gherepareert te hebben daert van noode was dies voor werke ende 8tofire,xxxvj 8. «(Compte 144 1 . )

(2) • Van eenen voghele up tbeelfroit te doen verghiete ende vermakene te Domike, ix %. Van den zelven daer te voerene ende weder te bringhene, XX 6. » (Compte 1^6*)

(3] « Ryke Broederlam, poortratuerwerkere, over sinen aerbeit ende salarîs van vergout te hebben een van de arenden apt beelfrooit, iij ft. » (Compte 1456.]

(4) a Janne van Massoen scailyedeckere ende diere holpen den voors : ▼1ère an den Toghele te doene, xxxviij s. » (Compte 1456.)

(5) Nos chr. ms.

(6) « A Jacques Van den Peireboome pour avoir formé le dragon sur le

tour de hostel de ville <&&.... cent deux florins. » (Compte du 1 mai 1692 au

dernier avril 1693.J

soixante-treize florins à Prans Haeke qui avait peint et doré ce nouveau dragon (i).

Maître Haeke était un peintre yprois ; il jouit, à son époque, d'une certaine renomnoée dans la West-Flandre et fit, entr'autres œuvres, deux tableaux (1717 à 1719) pour les magistrats de la ville de Dixmude (s).

Quant à Jacques Vanden Peireboome, il était maître chaudronnier-dinantier {baes koper slager) et demeurait dans la rue de Lille à Ypres (.s). Bien que ce nom soit ici orthographié à la française, c'est bien celui de notre famille et nous citons — sans un sot orgueil, mais non sans une certaine satisfaction, — le nom de ce chaudronnier-dinantier qui fit, en 1693, un nouvel emblème de cette indépendance communale dont — grâces aux principes degalité proclamés en 1789, — nous, un des descendants de ce maître, avons pu avoir l'honneur d'être constamment un des plus dévoués et des plus ardents défenseurs, de 1843 à 1876, a Tllôtel de ville d'Ypres, au Palais de la Nation, comme dans les Conseils de la Couronne.

D'après nos annalistes yprois, un nommé Popclier plaça ce nouveau dragon sur le beffroi et reçut un gobelet d'argent en récompense de ce travail (4) ; on voit en effet, par nos comptes (s), (|ue nos magistrats offrirent en 1692 à a Pierre Popelier un goblet d'argent, coûtant dixneuf florins quatre pattars, en récompenses des devoirs

(1) u A Franft Haeke, peintre, pour avoir peint et doré le dragon sur le lourde la maison Je ville &&. soixante treize florins. • (Compte du 1 Mai 1692 au dernier avril 1693.}

(2) Voyez notre : Sssai de Numismatique yprois^y p. 80. (3} Nos chr. ms.

(4) Nos chr. ms.

(5} Comptes 1692-1693.

par luy faits à mettre le dragon sur la tour de la maison de ville ».

Popelier fit-il personnellement ce travail? Nos trésoriers ne nous font pas connaître la profession qu'il exerçait. Un tel ouvrage était d'ordinaire exécuté par un couvreur, plombier ou constructeur de moulins; auraiton offert un goblet d argent à un modeste ouvrier? Une bonne gratification en argent, « un gros pourboire », n'aurait-il pas fait bien mieux l'affaire de ce travailleur?

Pierre Popelier n'aurait-il pas été un bourgeois, ou le maitre-ouvrier de la ville, qui prêta son concours gratuit à DOS magistrats, en surveillant l'exécution d'une opération difficile? ne pouvant lui payer un salaire, comme à un ouvrier, nos échevins ne lui firent-ils pas présent de ce gobelet d'argent en récompense des devoirs par lui faits en cette circonstance?

Le nouveau dragon et les aigles du beffroi furent plusieurs fois dorés de nouveau pendant le xvui^ siècle, mais de 4794 à 1815, on les négligea complètement, car durant l'annexion de notre pays à la France, la signification de ces symboles était perdue de vue; c'est après la constitution du royaume des Pays-Bas seulement, que l'on songea à rendre leur antique splendeur à ces traditionnels emblèmes de l'indépendance communale: à cette époque, le nouveau gouvernement avait restitué à nos villes quelques-unes de leurs anciennes libertés.

On répara et l'on redora donc notre dragon et les aigles en 1819 et en 1838; il fut descendu en 1861, quand on plaça un paratonnerre sur le beffroi, puis redoré encore en 1877, lorsqu'on renouvela en partie la charpente du campanile.

Les huit aigles furent alors déposés dans les ateliers

de la ville» le 5 septembre de cette année» et deux jours plus lard (le 7 Septembre), le dragon momentanément enlevé de sa haute position, était placé dans la Halle; une foule nombreuse avait assisté à cet enlèvement et témoigna, par sa présence, de la popularité, dont jouit encore à Ypres ce vieux témoin du passé de notre cité.

Notre dragon (i) réunit tous les caractères du dragon héraldique décrit par les auteurs de Tencyclopédie (s). c( Le dragon, disent ces auteurs, est un animal qui parait dans reçu, avec une tète, une poitrine et deux pattes de devant, semblables à celles du griffon (à Fexception de sa langue qui est en pointe de dard); il a des ailes de chauve-souris et le reste du corps est terminé en queue de poisson, tournée en volute, la pointe élevée. »

Nous ne saurions mieux décrire le dragon de notre beffroi, car notre bisaïeul a su lui conserver le style et tous les caractères héraldiques que nos premiers échevins donnèrent, dès le moyen-âge, au dragon privilégié de la commune d*Ypres.

D'après nos chroniqueurs, le dragon de 169â aurait pesé cinquante-six livres d'Ypres (24 kilog. 152) et sa capacité était égale à celle d'une tonne de bière. Nous n*avons pas cru devoir véridcr Texaetitude de celte dernière assertion, mais il a été constaté que la première n'est pas — ou du moins n'est plus — exacte: le poids du dragon actuel est en etfet de trente-deux kilogrammes (75 livres d'Ypres) ; les réparations, soudures etc. que l'on y a faites, depuis cent quatre-vingt-cinq ans, peu-

(l) Nous avons pu exaxxuner, dans la Halle, le dragon et les aigles du beffroi; la description et les détails qui suivent, sont donc donnés en quelque sorte d'après nature. — Voyez gravure IV.

{2) Ouvrage cité, t. xi, p. 963.

LES HALLES D'YPRES

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