LA PARABASE
C’est dans les chœurs des comédies d’Aristophane, particnlièrement dans la parabase, que se montrent avec le plus d’imprévu et d’originalité ces perpétuelles alternatives d’ironie et de sérieux, ce mélange de bouffonnerie et d’élévation, de verve satirique et ljriqtte, qui constituent le caractère saillant de sa poésie.
Qu’était-ce que la parabase?
Élément essentiel et singulier de la comédie grecque ancienne, c’était cette partie du chœur dans laquelle le poëte, au înilieu de la pièce, prenait tout à coup la parole, par la bouche du coryphée, et adressait au peuple des interpellations, sur lui-même, sut 1 ses comédies, sur l’accueil bon ou mauvais qu’on leur avâit fait, sur ses rivaux en poésie ou sur ses adversaires politiques, sur les affaires publiques, sur la paix ou la guerre, sur les questions sociales, enfin sur tout ce qü’il lui plaisait.
« Il faut convenir, dit W. Schlegel, que la parabase est contraire à l’essence de toute fiction dramatique,
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puisque la loi générale de la comédie est, d’abord, que l’auteur disparaisse pour ne laisser voir que ses personnages, et ensuite, que ceux-ci agissent et parlent entre eux sans faire aucune attention aux spectateurs. — Certainement toute impression tragique serait détruite par de semblables infractions aux règles de la scène; mais . les interruptions, les incidents épisodiques, les mélanges bizarres de toute espèce, sont accueillis avec plaisir par la gaieté , et cela lors même qu’ils paraissent plus sérieux que l’objet principal de la plaisanterie. Quand l’esprit est disposé à l’enjouement, il est toujours bien aise d’échapper à la chose dont on l’occupe, et toute attention suivie lui paraît une gêne et un travail. »
Dans l’origine, le chœur phallique était toute la comédie, comme le chœur dithyrambique était toute la tragédie; le poète lui-même, souvent, remplissait le rôle du coryphée : de là peut-être l’habitude qu’il prit d’adresser parfois la parole aux spectateurs pour développer ses idées personnelles, habitude qu’il conserva même lorsqu’il ne parut plus en personne à la tête du chœur, même lorsque Yèpisode, pour parler comme les Grecs, c’est-à-dire la fable et le dialogue, furent survenus au milieu du chœur, comme l’exprime ce nom même d’épisode, et se furent mêlés avec lui pour constituer l’œuvre dramatique.
Ce chœur phallique, d’abord improvisé dans la licence ' des fêtes de Dionysos, plus tard spécialement composé pour ces fêtes en vue de la variété, contenait, outre les louanges du dieu, la satire des hommes. La parabase était donc en germe dans les chants phalliques, et la comédie dans la parabase :ou plutôt, tout cela ensemble se forma et se développa confusément.
« Ce que la comédie avait en propre, dit Otfried Millier, c’était surtout l’organisation, les mouvements et les chants du chœur. Le nombre des personnes qui composaient le chœur comique était, d’après des renseignements qui concordent, de vingt-quatre. On avait, évidemment, divisé par moitié le chœur complet d’une tétralogie tragique, qui était de quarante-huit personnes, et la comédie conservait toute cette moitié, tandis que chaque pièce d’une tétralogie n’avait qu’un chœur de douze personnes. La comédie, quoique moins généreusement traitée que la tragédie à bien des égards, avait donc sur elle l'avantage d’un chœur plus cousidérable, avantage qui résultait de ce qu’on la donnait isolément et non comme partie d’une tétralogie. De là aussi la fécondité beaucoup moins grande des poêles comiques compaiés aux tragiques 1 .
Le chœur, quand il parait en ordre régulier, fait une entrée par rangs de six personnes, en chantant la parodos, qui n’a cependant jamais l’étendue et la forme savante de celle de la plupart des tragédies. Moins considérables encore sont les slasima, que le chœur chantait à la lin des scènes, pendant le changement de costume des acteurs. Dans la comédie ils ne servent qu’à limiter et à définir les différentes scènes, et ne se proposent nullement, comme ceux de la tragédie , de permettre un recueillement de la pensée et un apaisement de l'émotion. Ce qui manque ainsi de chants du chœur à la comédie, elle le remplace d’une façon qui lui est propre, par la parabase.
La parabase, qui formait une marche du chœur au milieu de la comédie, est évidemment sortie de ces cor-
1. On comptait, dans la longue carrière d’Aristophane, une cinquantaine de pièces; pas même la moitié de celles de Sophocle. Dimiorf en considère quarante-quatre comme authentiques; Bergk, quarante-trois seulement.
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téges phalliques qui avaient été l’origine de tout le drame : elle est l’élément primitif de la comédie, développée et devenue œuvre d’art. Le chœur qui, jusqu’au moment de la parabase, a eu sa position entre la scène et la thymélè 1 , le visage tourné vers la scène, fait un mouvement et passe en rang le long du théâtre, dans le sens le plus étroit du mot, c’est-à-dire devant les bancs des spectateurs. Telle est la vraie parabase 1 , accompagnée d’un chant qui consiste généralement en tétramètres anapestiques, parfois aussi en autres vers longs, Elle commence par une petite chanson d’ouverture en , anapestes ou en trochées, que l’on appelle commotion (petit morceau), et elle finit par un système très-étendu d’anapestes, que l'on appelait, à cause de sa longueur qui épuisait l'haleine, le pnigos, quelquefois aussi le macron (grand ou long).
Dans cette parabâse, le poète fait parler le chœur de ses propres affaires poétiques , de l’intention de ses ouvrages, des mérites qu’il a acquis envers l’État, de ses rapports avec ses rivaux, etc.
Vient ensuite, si la parabase , dans le sens le plus étendu du mot, est complète, une seconde partie qui constitue la chose principale, et dont les anapestes ne forment que la marche d’introduction. Le chœur chante un poème lyrique, la plupart du temps un chant de louange adressé à quelque dieu } , et débite ensuite en vers trochaïques, qui sont généralement au nombre de seize, quelque grief plaisant, des reproches à la ville, une saillie spirituelle contre le peuple, toutes choses qui ont un rapport plus ou moins éloigné avec le thème de la pièce entière : on l’appelle l’épirrhème, c’est-à-dire ce qui est dit en sus.
t. Sorte de petit autel qui s’élevait à l’endroit où se dresse chez nous le toit du souffleur.