‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 99 sur 119 · A. BarOD, analyse des Oiseaux · texte numérisé non relu

A. BarOD, analyse des Oiseaux

2. Otfried Muller, Ilist. de la Lût. gr., trad, K. Hillebrand.

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Dans la première partie de la comédie, il semblait jouer le rôle principal, ou du moins il était sur la même ligne que Peisthétairos; dans la seconde partie, il est éclipsé, et Peisthétairos le remplace. Tant qu’on croyait qu’il y avait du danger dans ce voyage aux pays inconnus, Peisthélairos, le général de poche, se tenait prudemment à l’arrière-garde, et poussait en avant le bon Évelpide. Mais, sitôt que l’affaire réussit, le socialiste-autocrate passe sur le premier plan ; lui Seul existe désormais : l’autre est enterré.

La pièce se termine par des chants et des danses, et par un brillant cortège de toutes les tribus des oiseaux, accompagnant jusqu’au palais et au lit nuptial le nouveau Jupiter-oiseau (jadis Peisthétairos, du bourg de Trie) et sa jeune lemme, la Royauté.

Telle est cette féerie éblouissante, si variée, si pleine d’idées, où la plus charmante imagination touche légèrement à toutes choses, se jouant des hommes et des dieux, éclatant de rire au nez de Jupiter même, mais si franchement et si drôlement que Jupiter n’a pas le courage de s’en fâcher.

Avant Aristophane, d’autres poètes comiques avaient déjà donné des pièces ayant pour titre : les Oiseaux.

Dans ce cadre, déjà populaire, l’imagination de notre ' poète trace des lignes capricieuses, des moralités générales, sans aucun but particulier.

Vainement a-t-on prétendu que cette comédie était spécialement politique : l’hypothèse ne repose que sur un seul détail, où l’on croit découvrir une allusion à Al-

cibiade ae liguant avec les Lacédémoniens contre ses compatriotes et exhortait les ennemis de son pays à fortifier Décélie, ville de l’Attique. Ce serait, suivant d’autres, une satire religieuse, c’est-à dire anti-religieuse; mais les dieux ne sont ridiculisés que dans une partie de la pièce, et par occasion, ce semble, plus que par dessein. Suivant d’autres, ce serait une satire sociale, comme les Femmes à l’Assemblée, une parodie des républiques idéales imaginées par les philosophes, une critique de Platon qui isole sa cité philosophique de tout le reste du genre humain, une utopie bouffonne à propos de ces utopies sérieuses. Ces diverses interprétations peuvent avoir plus ou moins d’apparence. Pour moi, j’incline h croire, avec. Schlegel, qu’on ne doit assigner à celte comédie aucun but direct, et c’est peut-être pour cela qu’elle est une des plus amusantes, et à coup sûr la plus brillante de toutes. Autour de ce titre, les Oiseaux, l’esprit d’Aristophane s’égaye et prend des ailes.

Quoiqu’il veuille toujours, d’une manière générale, rester fidèle à sa maxime que le poète doit être l’éducateur du peuple, il ne se propose point ici une moralité unique et précis3. Il cueille au hasard, tio, tio, tio, dans les guérêts fertiles, trioto, trioto, dans les bois et sur les collines, trio totobrix, dans les jardins des Muses et dans l’agréable prairie de Marathon humide de rosée, tous les traits, toutes les malices, toutes les moralités, toutes les fleurs de bel esprit attique et de gaieté bouffonne, toutes les réminiscences poétiques et mystiques, toutes les jolies métaphores qu’il rencontre; il va voltigeant, becquetant, chantant, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro, toroiilix 1

C’est au sortir de cette comédie que l’on comprend et que l’on goûte le joli distique de Platon :

« Les Grâces, voulant avoir un temple indestructible, choisirent l’esprit d’Aristophane- » '

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Et le mot de Schlegel : « La comédie grecque ancienne dépasse les limites de la réalité pour entrer dans la sphère de l’imagination libre et créatrice, »

Et celui de Mme de Staël : « Il n’y a point de route qui conduise à ce genre — Le don de plaisanter appartient beaucoup plus réellement à l’inspiration que l’enthousiasme le plus exalté, s

Cette pièce est vraiment unique en son genre. Shakespeare n’a rien de plus léger, de plus frais, ni de plus brillant, dans le Songe d'une nuit d’été, ni Calderon dans les Matinées d’avril et de mai, ni Calidâsa dans Sacountdla.

Rabelais s’est-il rappelé cette comédie d’Aristophane dans sa description de l'Isle sonnante (c’est-à-dire de l’Église romaine avec ses cloches), île dont tous les habitants « estoient devenus oiseaux, mais bien ressemblants aux hommes : clergaux, monagaux, prestregaux, abbégaux, évesgaux, cardingaux, et papegaut, qui est unique en son espèce, » comme le phénix; — « clergesses, monagesses, prestregesses, abbégesses, évesgesses, cardingesses, papegesses?. » Oiseaux, certes, non moins originaux, mais moins gais que ceux de cette comédie.

Et Marnix de Sainte- Aldegonde, s’en était-il souvenu? Je ne sais 1 .

Et Jean-Jacques Rousseau, quand, par une hypothèse un peu osée, il peuple le ciel catholique de pies et de sansonnets?

Dans un de nos vieux fabliaux, les oiseaux chantent la messe : c’est le rossignol qui officie ; le perroquet, à l’offertoire, prononce un sermon sur l’amour, et donne ensuite l’absoute aux vrais amants.

Un conte de Voltaire, la Princesse de Babylone, met chez un peuple des bords du Gange des perroquets pré-

t. Voir Edgard Quinet, Marnix de Sainte- Aldegonde, p. 163.

dicateurs. « Nous avons surtout, dit un oiseau qui se trouve être le phénix, — nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille. » — Dans ce même conte, le phénix écrit à deux griffons de ses amis par la poste aux pigeons; les cancans d’un merle (quelque aïeul, sans doute, du Merle blanc d’Alfred de Musset) causent les malheurs de la princesse Formosante.

George Sand, dans le Diable aux champs, fait parler le moineau et la fauvette, une bande de grues, une poule, une couvée de petits canards, une chouette et son mari, deux rouges-gorges, et un chœur de coqs, tout cela alternant avec des hommes et des femmes. On voit figurer aussi dans cette fantaisie : des grenouilles, des lézards et des grillons des champs: d’autre part, un cricri de cheminée, deux scarabées et plusieurs araignées; une chienne nommée Léda, un chien de manchon, appelé Marquis, et Pyrame, chien de basse-cour.

On connaît l’œuvre charmante de M. Toussenel, le Monde des oiseaux, Y Ornithologie passionnelle, où l’on démontre avec beaucoup d’esprit que le phalanstère fouriériste est établi et organisé depuis la créêition du monde dans la république des Oiseaux 1 2 .

Les légendes du Nord ont leurs femmes-cygnes, et d’autre part leurs hommes-corbeaux, dont parle Henri Heine dans ses traditions populaires de l’Allemagne ’.

Dans la légende celtique de saint Brandan, sorte d’Odyssée monacale, le Saint rencontre, en un de ses voyages, le paradis des oiseaux, où la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines et laudes aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons y célè-

1. Livre inspiré peut-être en partie par le curieux chapitre de Ch. Fourier sur l'Analogie. Voir l’Appendice.

2. Voir dans ce livre de l’Allemagne, t. I, p. 16, la légende chrétienne du Rossignol de Bdle, et, t. Il, p. 87 à 92, une histoire dont les personnages sont le passereau, la pie et le hibou.

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brent la Pâque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant de leurs hôtes. — C’est peut-être cette légende que l’imagination de Rabelais a parodiée.

Dans une autre légende bretonne, saint Iveivin s’endormit un jour en priant, agenouillé devant sa lenêtre et les bras étendus : une hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place bonne -pour y faire son nid; le Saint, à son réveil, voyant cela et la mère qui couvait ses œufs (il paraît qu'il avait dormi longtemps), ne voulut pas la déranger et attendit pour se relever que les petits fussent éclos.

Les oiseaux jouent des rôles nombreux et variés dans les Chants populaires de la Grèce moderne 1 . C’est comme une lointaine réminiscence d’Aristophane et de Platon.

Platon, dans le Timêe, esquissant' quelques traits d’une métempsycose, suit les hommes dans les animaux, et dit : « La famille des oiseaux, qui a des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents mais légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui, dans leur simplicité, s’imaginent que la vue est le meilleur juge de l’existence des choses. »

Selon le docteur Yvan, dans ses Voyages et Récits , les bons Indiens, pleins du sentiment de la fraternité universelle, « veulent que les âmes des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter encore parmi les vivants. » I! y a loin de cette croyance à celle des limbes, vestibule de l’enfer, où les enfants morts sans baptême sont privés à toute éternité de la vue de Dieu. Par quel crime les pauvres petits ont-ils pu mériter cette quasi-damnation ?

Crimine quo parvi cædem potu&re mereri?

Le catholicisme d’aujourd’hui n’étale plus cette 1, Voir le recueil publié sous ce titre par M. de Marcellus.

croyance du moyen âge, et la voile au contraire avec le plus grand soin, de peur de révolter le cœur des mères. Au reste, qu’est devenu l’Enfer lui-même, depuis que la science ne lui laisse aucun lieu, ni la raison aucun refuge?

La Fontaine et Florian, Grandville et Kaulbach, fourniraient. aussi plus d’un trait à la comédie des Oiseaux; sans oublier vingt autres jolies légendes, — ni celle de François d'Assise, « à qui l’oiseau paraît, comme à Jésus, mener la vie parfaite : carl’oiseau n’a pas de grange ; il chante sans cesse ; il vit â toute heure du don de Dieu, et il ne manque de rien 1 ; » — ni la légende de la cigale qui chantait le Salve Regina sur le doigt de François de Sales : — la cigale aussi a des ailes.

Mais, quelque charmant que soit tout cela, Aristophane est plus charmant encore. Dans sa comédie pleine de fraîcheur et de gaieté, on sent partout cette adoration dont toute l’antiquité était éprise pour la beauté de la nature, avec cet amour instinctif pour tous les êtres frères de l’homme. Tout ce qu’il y a de plus gracieux, les bois, les oiseaux et les fleurs, le poëte en a recueilli les chants, les couleurs, les parfums;, a mêlé tout cela dans son esprit avec les idées les plus vives, les plus piquantes, parfois les plus profondes. Ainsi est née cette œuvre exquise, légère, ailée, toute chantante, comme la Symphonie pastorale d’un Athénien du temps d’Alcibiade; œuvre d’une originalité et d’une grâce incomparables, d’une forme capricieuse et étincelante, improvisée et immortelle !

1. Ernest Renan, Étude sur François d'Assise. — A l’inverse de cette pensée, voir dans notre appendice, un joli plaidoyer de Léon Duval, sur le testament d’un ornithophile.

ÉTUDES SUR ARISTOPHANE

« Personne, dit Henri Heine en parlant de cette comédie, personne ne saurait traduire ces chœurs aériens qui se perdent dans l’infini, cette poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la folie, enivrants comme des mélodies de rossignols en gaieté. »

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