Fils, l’un et l’autre, de Jupiter
Outre la parabase proprement dite, cinq cents vers plus loin, la Nuée en ohef adresse encot-e la parole aux spectateurs :
Juges, nous allons vous dire ce que vous gagnerez à nous décerner la couronne comme l’exige l’équité. Lorsque vous voudrez, au printemps, donner à vos champs une première façon, nous ferons tomber la pluie pour vôils d’abord; lés autres attendront. Puis nous veillerons sur vos blés et sur vos ceps; ils n’auront à craindre l’excès ni de la chaleur ni de l’humidité. Mais, si quelque mortel refuse de nous rendre les honneurs qui nous sont dus, à nous déesses, qu’il songe aux maux dont nous l’accablerons: pour lui, ni vin, ni récolte quelconque. Nos terribles frondes raseront ses plants nouveaux d’oliviers et de vignes. Si nous le voyons préparer des briques, nous pleuvrons sur elles. Nous casserons avec nos balles de grêle toutes les tuiles de son toit. S’il s’agit de noces pour lui-même, ou pour quelqu'un de ses parents bu amis, nous pleuvrons pendant toute là huit '. Si bieh qu’alors peut-être il aimerait mieux habiter l'Égypte que d’avoir rendu cet inique jugement.
Telle est la double réclamation que le poëté crut devoir faire en faveur de sa comédie, dans cette comédie môme, remaniée en vue d’une seconde représentation.
Mais, sans attendre l’occasion lointaine et incertaine d’une représentation nouvelle, il se hâta, dès l’année qui suivit la première représentation des Nuées, de faire entendre déjà une protestation dans la parabase des Guêpes.
G est le chœur des Guêpes qui parle, c’est-à-dire la Guêpe ën chef :
Et vous, en attendant, ô myriades innombrables, gardez-
1. C’était pendant la nuit que l’on conduisait la fiancée à la maison nuptiale.
ÉTUDES
vous de laisser tomber à terre les sages conseils que l’on va vous donner : ce serait le fait de spectateurs sans esprit, et non d’un tel auditoire.
Peuples, prêtez-nous donc votre attention, si vous aimez un langage sincère. Le poète veut vous adresser des reproches. Il a, dit-il, à se plaindre de vous, lui qui si souvent vous prouva son zèle, d’abord sans se nommer, donnant ses comédies sous le nom d’autrui puis affrontant lui-même, à visage découvert, les périls de la lutte, et de sa propre main lâchant la bride à ses Muses. Comblé de succès et de gloire plus qu’aucun de vos poètes, il ne croit pas avoir atteint la perfection ; on ne le voit pas, gonflé d’orgueil, parcourir les palestres, séduire les jeunes gens,... faire de ses Muses des entremetteuses. La première fois qu’il parut sur le théâtre, ce n’est pas à des hommes qu’il s’attaqua; avec un courage d’Hercule, il osa combattre des monstres affreux, assaillir cette bête aux mâchoires effroyables ( Cléon ), dont les yeux dardaient des éclairs terribles, comme ceux de Cynna ( courtisane ). Cent têtes de flatteurs infâmes, en cercle autour de lui, le léchaient. Il avait la voix d’un torrent enfantant la dévastation, l’odeur d’un phoque ‘.... A la vue de ce monstre horrible, le poète ne trembla pas.... Aujourd’hui encore, il combat pour vous. ... Et vous, ayant trouvé un tel dompteur de monstres pour purifier ce pays, vous ne l’avez pas soutenu! vous l’avez trahi, l’an dernier, lorsqu’il semait les idées les plus neuves, qui, faute d’avoirété saisies, n’ont pu germer dans vos esprits. 11 jure cependant sur l’autel de Dionysos que l’on n’ouït jamais de meilleurs vers comiques. La honte est donc pour vous qui ne les avez pas goûtés tout de suite ; mais le poète n’en est pas amoindri dans l’estime des gens de goût, quoiqu’on tournant la borne et passant ses rivaux il aitrbrisé son espérance.
A l’avenir, mes amis, sachez mieux distinguer et accueillir ceux de vos poètes qui cherchent et trouvent des idées nouvelles. Ne laissez pas se perdre leurs pensées ; serrez-les, dans vos coffres, comme un fruit odorant. Si
1. Les deux détails qui viennent ensuite sont intraduisibles en français : Lamiæ coleos illotos, et culum cameli.
Le latin dans les mots brave l’honnêteté ,
Mais le lecteur français veut être respecté.
vous le faites, vos vêtements exhaleront, toute l’année, un parfum de sagesse....
Quelle fraîche et neuve poésie! Quelle succession d’images vives et naturelles ! Quelle abondance de métaphores aisées, transparentes, gracieuses! Et comme ces tours spirituels et piquants font accepter la réclamation et même l'orgueil du poëte ! Otez tout cet esprit, toute cette poésie, il restera, quoi? un Oronte, un versificateur infatué, répliquant à son juge avec dépit :
Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons
Mais avec quel art, ici, le poëte rappelle ses exploits, ses services, y oppose les griefs qu’il croit avoir! Avec quelle naïveté bien jouée il développe tous ses avantages ! et comme il égaye cette réclamation par toutes sortes de détails de mœurs du temps, dont nous avons dû élaguer plusieurs à cause de leur vivacité. Mais cette vivacité même, avec la variété des figures, le naturel du tour et la légèreté, enfin la grâce incomparable, mettait en joie tout le public athénien.
Le poëte, déjà, avait cause gagnée. Qu’était-ce lorsque aussitôt après, ramenant les souvenirs patriotiques, •
les éternels sujets d’orgueil d’Athènes, les villes enlevées aux Mèdes, les victoires de Samos, Lesbos, Naxos,
Paros, il en venait à faire le portrait des Guêpes attiques, que j’ai cité dans l’analyse de la pièce, et où la satire et l’éloge des Athéniens sont mêlés si subtilement.
Il sait qu’en leur rappelant leurs conquêtes il conquerra, lui, le droit de tout dire, et fera pardonner, applaudir son audace.
A cette éclatante parabase il ajoute, cent cinquante vers plus loin, un petit intermède satirique sur divers
ÉTUDES
contemporains, avares et parasites, ou débauchés, et à la fin vient le passage suivant, assez curieux, parce que l’on y voit comme quoi Aristophane qui vient encore de vomir feux et flammes contre Cléon, du moins rétrospectivement, n’avait pas cependant toujours rompu en visière au puissant démagogue, mais avait su plier quelquefois devant lui, lorsque les circonstances l’y forçaient :
Il y a des gens qui ont dit que je m’étais réconcilié avec Cléon. Voici le fait : Cléon me harcelait et s’acharnait sur moi, me faisait des misères; et le public, pendant qu’on m’écorchait, riait de me voir jeter les hauts cris, sans souci de mon mal, attendant seulement si, foulé de la sorte, je ne lâcherais pas, pour liposte , quelques invectives. Ce que voyant, je fis un peu le singe. Mais, après cela, l’échalas trompa la vigne, et patatra!
Il y a là, je trouve, un certain cynisme. Ce passage contrasté étrangement avec les vanteries de tout à l’heure. Voilà le pourfendeur de monstres qui avoue qu’il a fait le singe. Cela me gâte un peu ses tirades bravaches. On a même quelque étonnement de rencontrer ces deux morceaux dans la même comédie, à cent cinquante vers l’un de l’autre, c’est-à-dire à une demiheure de distance environ. Il est vrai que l’édition de Dindorf met, immédiatement avant ce curieux passage, une ligne d’étoiles qui indique une lacune dans le texte tel cfu’il nous est parvenu : l’intervalle entre l’ufi et l’autre morceau pouvait donc être un peu plus grand dans le texte complet d’Aristophane; mais cela ne diminuerait toujours pas beaucoup l’étonnement d’un aveii dont l’ingénuité ressemble fort à de l’effronterie. La guerre politique a peut-être parfois'de ces nécessités; mais on a mauvais air à insulter encore un ennemi devant lequel on s’est courbé, et qui peut nous rendre
mépris pour mépris. Au contraire, il est consolant d’avoir toujours le droit de lui cracher au visage sans baisser les yeux.
Ce violent portrait de Cléon se trouve reproduit dans la parabase de la Paix, avec les mêmes vanteries, qu’on ne s’attendrait guère pourtant à rencontrer là, après le début de cette parabase, qui commence ainsi :
Un poète qui se vanterait lui-même dans les anapestes qu'il adresse aux spectateurs mériterait d’être fouetté de verges....
Mais, après cet exorde, voici la fin de la phrase.
Cependant, s’il est juste, ô fille de Jupiter, que le meilleur poète comique- soit aussi le plus honoré, le nôtre, certes, a droit à la plus grande gloire.
Cela dit, il vante de nouveau la délicatesse de ses plaisanteries, bien supérieures à celles de ses rivaux ; il énumère celles-ci ironiquement, et raillant maint effet comique usé, tire de cela même un effet neuf j puis jette en passant cette brillante image :
Après nous avoir délivrés de ces inepties assommantes, de ces ignobles bouffonneries, notre poète a créé un grand art, pareil à un édifice aux tours élevées, construit de 'grandes pensées et de beaux verset de plaisanteries qu’on ne ramasse pas dans les carrefours.
Il rappelle encore la hardiesse de ses attaques, et c’est là que revient, interpolée peut-être, la peinture du monstre terrible qu’il a le premier osé affronter. Les termes, les métaphores, les vers sont les mêmes. Est-ce le poète qui s’est répété avec complaisance? Est -ce un
ÉTUDES
rapprochement fait par un copiste sur un manuscrit et qui aura passé de la marge dans le texte, à- une copie nouvelle? Je ne sais.
Résumant tout en quelques mots, il se félicite d’avoir fait « peu de chagrin, beaucoup de plaisir, et toujours son devoir. » Puis il injurie encore quelques individus pour finir : * Muse, inonde-les d’un large crachat, et célèbre gaiement avec moi cette fête. »
De la parabase des Oiseaux nous avons cité un charmant passage, quand nous avons analysé la pièce : ils comparent leur félicité au sort des malheureux humains; ils montrent, par les traditions mythologiques, que les oiseaux, fils de l’Amour, sont plus anciens que tous les autres êtres mortels et même que tous les autres dieux. Us rendent déjà aux hommes mille services; mais, que les hommes les prennent pour leurs divinités, ils en recevront des biens sans nombre. Puis, les oiseaux prouvent plaisamment combien il serait avantageux pour les hommes de devenir oiseaux et d’avoir des ailes : \
Rien n’est plus utile ni plus agréable que d’avoir des ailes. Supposons un spectateur qui, mourant de- faim, s’ennuie aux chœurs des tragiques : s’il avait des ailes, il s’envolerait, irait diner à la maison, puis reviendrait, le ventre plein. Un Patroclidès, pressé d’un besoin, ne salirait pas son manteau : il pourrait s’envoler, se soulager, reprendre haleine, et revenir. Si l’un de vous, n’importe qui, avait une liaison avec la femme d’un autre, et qu’il aperçût ici le mari sur les bancs des sénateurs, il prendrait son vol, verrait sa mâltresse, et vite reviendrait prendre ici sa place. Vous voyez combien il est précieux d’avoir des ailes!...
Une idée analogue, mais avec un sentiment bien .plus délicat, se trouve dans ce joli cotiplet d’une vieille
chanson du seizième siècle, recueillie parmi les œuvres musicales de Janequin:
Pleust à Dieu que feusse arondelle!
O le grand plaisir que j ’auroys A voler aussi fort comme elle!
Bien loing d’ici tost je seroys :
Vers mon ami je m’en iroys,
Feust-il au plus haut d'une tour !
Et, en le baisant, lui diroys :
Voici l’aronde de retour!
Outre la parabase proprement dite, il y a, çà et lk, dans la comédie des Oiseaux, comme dans plusieurs autres, maint passage satirique, à l’adresse de tel ou tel ; celui-ci par exemple, où le poète attaque, non pas pour la première fois, le délateur et poltron Cléonyme :
LE CHŒUR
J’ai vu, en parcourant les airs, bien des choses nouvelles, étranges, incroyables : il existe un arbre exotique, nommé Cléonyme, d’une espèce bizarre : il est grand et mou, il n’a pas de cœur, et n’est bon à rien. Au printemps, en guise de bourgeons, il pousse des calomnies; à l’automne, il jonche le sol, non de feuilles, mais de boucliers.
Lysistrata n’a point de parabase, soit que le poète n’ait pas toujours usé de son droit, soit que le temps ait mutilé cette pièce.
Dans la parabase des Femmes aux fêtes de Cérès , les femmes font leur propre apologie : elles réfutent les médisances injurieuses ou les calomnies d’Euripide et des hommes en général.
Il va sans dire que le poète comique, dans le discours
ÉTUDES
qu’il prête aux femmes, leur fait débiter plifs de drôleries que de bonnes raisons. A peine quelques traits demisérieux se mêlent aux sophismes plaisants, vers la fin du plaidoyer. Les femmes, usant de représailles, énumèrent indirectement les méfaits des hommes, et, par ce tour, la satire fait coup double :
On ne voit pas, disent-elles, de femme, ayant volé cinquante talents à l’État, parcourir la \ ille sur un char magnifique ; notre plus grand larcin, c'est une mesure de blé que nous dérobons à notre mari, et encore la lui rendonsnous le môme jour. Mais nous pourrions désigner parmi vous ( cela s'adresse aux spectateurs ) plusieurs qui font la même chose, et qui, par dessus le marché, sont gourmands plus que nous, écornifleurs, voleurs — d babils, de viandes, d’esclaves même! — Les hommes savent-ils, comme nous, conserver l’héritage et le ménage? Nous avons toujours nos bobines, nos navettes, nos corbeilles, nos parasols; tandis que beaucoup d’entre vous ont perdu le bois de leurs lances avec le fer, et que tant d’autres ont jeté leur bouclier sur le champ de bataille!
Il y a bien des reproches que nous aurions le droit d’a^ dresser aux hommes. Voici le plus grave : c’est que la femme qui a donné le jour à un citoyen utile, taxiarque ou stratège *, devrait recevoir quelque distinction; on devrait lui réserver une place d’honneur dans les Sthénies, les Scires *, et les autres fêtes que nous célébrons. Celle qui aurait donné le jour à un homme lâche et bon à rien, mauvais tnérarque, pilote inhabile, s’assiérait, la tête rasée, derrière la mère du bon citoyen....
Aristophane veut donc qup les honneurs publics accor-