‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 105 sur 119 · Comme qui dirait, chez nous, colonel et général · texte numérisé non relu

Comme qui dirait, chez nous, colonel et général

2. Les Sthénies se célébraient en l’honneur de Minerve déesse de la force (o0évo;) ; les lemmes s’y attaquaient entre elles par de violentes railleries, comme jadis les pousardes dans notre carnaval. — Pendant les Scires {uxipov, dais), on portait en pompe les statues de Minerve, de Cérès, de Proserpine, du Soleil et de Neptune, surmontées de pavillons ou dais. Nil sub sole novum!

dés aux pères des grands hommes, le soient également à leurs mères. C’est là une juste et noble idée!

La parabase des Grenouilles est ce qui fit redemander la pièce.

Du vers 354 au vers 369, il y a déjà, en quelque sorte, un commencement de parabase , et par les idées et par le mètre.. C’est le chœur des Initiés qui parle :

.... Qu’ils se retirent ceux qui se plaisent à des propos bouffons et à des plaisanteries déplacées; ceux qui, au lieu d’apaiser une Sédition funeste et d'entretenir la bienveillance parmi leurs concitoyens, excitent et attisent la discorde dans leur intérêt personnel; qui, placés à la tête d’une ville en proie aux orages, se laissent corrompre par des présents, livrent une forteresse ou des vaisseaux ; ou bien, comme Thorycion, ce misérable percepteur, envoient d’Égine à Épidaure des marchandises prohibées, du cuir, du lin, de la poix; ou qui conseillent dç prêter de l’argent aux ennemis* pour construire des vaisseaux 1 ; ou qui souillent les images d’Hécate, en chantant quelque dithyrambe a . Loin d’ici l’orateur qui rogne le salaire des poètes parce qu’il a été raillé sur la scène dans les fêtes nationales de Dionysos!...

Ce n’est là qu’une sorte de prélude à la parabase, mêlé à ces passages d’une poésie exquise : « Éveille la flamme des torches.... » — « Allons à présent dans les prés fleuris.... » La vraie parabase de la pièce arrive au vers 686.

C’est toujours le chœur des Initiés qui parle; car,

1. Allusion à Alcibiade, qui avait, jlit-on, obtenu de Cyrus le Jeune, satiape d’Asie Mineure, un subside pour la flotte lacédémonienne.

2. Allusion au poète dithyrambique Cinésias, auquel on imputait un méfait de cette sorte.

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ainsi qu’on l’a remarqué, celui que chantent les Grenouilles, une centaine de vers plus haut, et qu’elles faisaient entendre peut-être sans se montrer, n’est qu’épisodique et accessoire dans la pièce, quoiqu’il lui donne son nom. — Le chef des Initiés s’exprime en ces termes :

Il convient au chœur sacré de donner à la cité d’utiles conseils. Je demande d’abord qu’on rétablisse l’égalité entre les citoyens, et que nul ne puisse être inquiété. S’il en est que les artifices de Phrynichos ' aient entraînés à quelque faute, permettons-leur de présenter leurs excuses, et oublions ces anciennes erreurs. Et qu’ainsi il n’y ait pas à Athènes un seul citoyen privé de ses droits. Autrement, ne serait- ce pas une indignité de voir les esclaves devenus maîtres, et traités comme les Platéens *, pour s’étre trouvés une fois à un combat naval 1 ? Non que je blâme cette mesure, je l’approuve, au contraire: c’est tout ce 'que vous avez fait de sensé. Mais ces citoyens qui tant de fois, eux et leurs pères, combattirent avec vous, et-qui vous sont unis par les liens du sang, n’est-il pas juste que leur prière obtienne le pardon de leur unique faute ? Renoncez à votre . colère, vous qui êtes sages par nature; et que tous ceux qui ont combattu ensemble sur les galères d’Athènes vivent en frères et jouissent des mêmes droits....

On croit que le poète, dans ce passage, demande l’amnistie pour les généraux qui s’étaient soustraits à la condamnation prononcée contre eux au sujet de l’affaire des Arginuses. Le magnanime Socrate seul, sur le moment même, s’était levé contre ce rigoureux décret; Aristo-

1. Ce général, qu’il ne faut pas confondre avec les poètes du même nom, avait beaucoup contribué à l’établissement du gouvernement oligarchique des Quatre-Cents, — 412 an? avant notre ère. — Les Grenouilles furent données l’an 406.

2. Les Platéens avaient le titre de citoyens d’Athènes depuis la bataille de Marathon, à laquelle ils avaient pris part honorablement.

3. A la bataille des Arginuses. Les esclaves qui y avaient combattu avaient été affranchis.

phane essaye ici de le faire rapporter : il se rencontre avec la généreuse pensée de l’homme calomnié par lui dans les Nuées .

Après quelques autres détails, le chœur des Initiés termine par cette comparaison, qui plut aux spectateurs:

Nous avons souvent remarqué, dans cette ville, qu’on en use à l’égard des honnêtes gens comme à l’égard de l’ani cienne monnaie. Elle est d’un 'excellent titre, la plus belle de toutes, la seule bien frappée et qui sonne bien, la seule qui ait cours partout, chez les Grecs et chez les Barbares; cependant, au lieu de nous en servir, nous préférons ces méchantes pièces de cuivre nouvellement frappées et de mauvais aloi. De même, les citoyens que nous savons bien nés, modestes, justes, honnêtes gens, habiles aux exercices de la palestre, à la musique, à la danse, nous les dédaignons ; tandis quemous trouvons bons à tous les emplois les derniers venus, des fronts d’airain, des étrangers, des chenapans de père en fils, dont ht ville autrefois n’eût pas même voulu pour victimes expiatoires. O insensés, changez donc de méthode, et faites donc usage des gens de bien. Alors, si vous réussissez, ce sera justice; ou, si la fortune vous trahit, les sages vous loueront du moins d’être tombés avec honneur.

Laissons de côté l’idée, qui, au fond, est comme toujours d’un esprit attardé, exclusivement épris de l’ancien régime, des vieilles choses et des vieilles gens, ennemi des hommes nouveaux ; mais comme l’image est charmante, joliment tournée, neuve et bien frappée!

Il n’y a point de parabase dans les Femmes à l’Assemblée. Nous avons expliqué pourquoi : la pièce fut représentée en 393 ou 392 avant notre ère. Or, c’était onze ou douze années auparavant, l’an 404, lors de la pris9 d’Athènes par Lysandre et de l’établissement du gourer-

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nement des Trente sur les ruines de la démocratie, qu’avait paru le décret qui interdisait de désigner par son nom aucune personne vivante et de faire usage de la parabase.

Toutefois la première partie du discours de Praxagora en tient lieu jusqu’à un certain point, quoiqu’il soit bien entendu que la parabase proprement dite n’est jamais faite que par le chœur.

Au vers 728, le chœur manque.

Il n’y a pas non plus de parabgse dans la comédie de Plutus. Et toute la partie lyrique du chœur a été supprimée : on le voit par sept lacunes. 11 n’en reste que la partie dialogique, c’est-à-dire celle où le chœur s’entretient avec les personnages de la pièce, et où le chœur, pour ainsi parler, n’est plus le chœur.

C’est que cette comédie, donnée pour la première fois en 409, cinq ans avant le décret, fut reprise vingt ans plus tard , avec les changements nécessaires. 11 est probable qu’à la première représentation elle ne manquait point de parabase ; lorsqu’elle fut reprise, la loi ne permettait plus quelle en eût.

Nous avons dit que celte pièce est le seul exemple qui nous soit parvenu de ce qu’on nomme la comédie moyenne, transition entre Y ancienne et la nouvelle.

Les personnalités y sont moins nombreuses et moins vives que dans aucun autre ouvrage d’Aristophane : encore peut-on croire qu’elles sont des restes de la première édition qui ont été remêlés dans la seconde, après la représentation amendée de celle-ci.

Le Plutus est la dernière pièce que le' vieux pcéte ait fait jouer lui-même ; car, les deux autres qu’il composa encore ensuite, le Coccalos et YÆolosicon , il les fit donner par son fils Araro c .

La comédie moyenne, cependant, conserva non la parabase, mais les chœurs : seulement elle en ôta ce qu’il y avait de trop fantastique dans la forme , de trop satirique dans l’esprit.

La comédie nouvelle les perdit entièrement.

Ainsi, en résumé, la comédie ancienne, née de la démocratie et sa plus vivante image, en suit la fortune : elle fleurit et meurt avec elle.

N’y eût-il pas eu de décret , les Trente étant les maîtres, le peuple anéanti n’aurait pu soutenir les poètes comiques qui auraient osé les railler. La parabase n’était plus possible. En outre il n’y avait plus d’argent pour les chorégieS, les citoyens aisés n’ayant, depuis la chute de la démocratie, aucun intérêt de popularité et d’ambition à prendre des fonctions si onéreuses.

La parabase tomba donc en même temps que la démocratie, comme le fruit avec l’arbre.

On nous pardonnera d’avoir, après des études déjà si détaillées sur les comédies d’Aristophane , consacré un chapitre spécial aux seuls monuments qui nous restent de ce singulier phénomène dramatique, la parabase.

Nous avons remarqué qu’il y a quelquefois, outre la parabase même, deux ou trois rejetons de parabase dans une seule comédie; en d’autres termes, que la parabase est parfois précédée ou suivie, à une assez grande distance , de morceaux anapestiques ou lyriques , qui s’y rapportent visiblement et qui sont entièrement détachés de l’action et du dialogue.

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Ce fait s’explique par les mêmes raisons que la parabase elle-même.

Dans ce théâtre, né de la poésie chorique, l’action ayant été ajoutée peu à peu sous le nom d’épisode, le drame, soit tragédie, soit comédie , resta composé de ces deux éléments. Et, même après que l’action se fut étendue et que les épisodes se furent multipliés, le chœur demeura toujours le lien, le centre et l’unité de l’œuvre dramatique, et non pas du tout l’accessoire comme nous serions tentés de l’imaginer suivant nos idées modernes. Eh bien! dans ce théâtre épisodique, lorsque deux scènes se seraient succédé sans tenir assez l’une à l’autre , le chœur faisait la transition et l’intermède.

La comédie , selon toute apparence, fut improvisée beaucoup plus longtemps que la tragédie , et garda toujours quelque chose de plus négligé dans ses plans et de plus abandonné dans ses épisodes. De là, des espèces de lacunes. Le chœur les remplaçait avec un ou deux couplets.

Voilà comment, outre la parabase même qui venait se planter au beau milieu de la pièce entre le nœud et la péripétie , il y avait parfois , tantôt avant , tantôt après, un ou deux rejetons de parabase, qui germaient et qui fleurissaient, au souffle de la fantaisie, dans chaque fissure de l’action.

Quelques-unes , d’ailleurs, de ces fissures et de ces lacunes étaient peut-être ménagées à dessein ou laissées volontiers par le poète , justement afin que le chœur, qui, après tout, malgré les développements et envahisments successifs de l’action, était resté le principal personnage, ne fût pas trop longtemps silencieux.

• Faute de se figurer ainsi les choses selon la réalité de leur formation pour ainsi dire organique, ces rejetons de parabase pourraient sembler bizarres, on comprendrait à peino ce qu’ils viennent faire au milieu de la comédie

Par exemple , dans les Oiseaux , du vers 1 553 au vers 1 564 , tout-à-coup entre deux scènes le chœur se remet à chanter et dit ces paroles fantastiques :

Dans le pays des Ombres est un marais, où Socrate, qui ne se lave jamais, évoque les âmes. Pisandre arriva là, pour voir son âme, qui l’avait quitté môme de son vivant ; il amenait pour victime un chameau en guise d’agneau : il l’égorgea et, comme Ulysse (dans V Odyssée), se retira à l'écart. Alors, sortit des Enfers, pour sucer le sang du chameau, Chéréphon, le vampire.

Puis, la comédie reprend sa marche, qui n’a pas été autrement interrompue. Ce petit morceau ne fait suite à rien, si ce n’est apparemment à un autre de même sorte qui est soixante vers plus haut. La musique seule, et le changement de mètre , servaient de transition et de rappel.

Un autre exemple se trouve dans les Guêpes , au vers 1265 et suivants.

En résumé, la parabase était, sans doute , contraire à l’essence du genre dramatique, tel du moins qu’on le comprend chez nous ; mais concevez quel intérêt devaient y trouver le poète et les spectateurs.

Pour le poète, ce privilège énorme de parler seul sans craindre de réplique, le mettait à l’égal de nos prédicateurs ; et cela devant un auditoire immense, auquel il pouvait aisément , grâce au prestige de la scène , de la poésie, de la fantaisie, imposer ses idées, ses amitiés, ses haines. La parabase était comme un filet qu’il jetait sur ses auditeurs pour pêcher leurs âmes. Ou bien elle était le carquois sonore qu’il épuisait contre ses ennemis.

S’il est vrai, comme quelques-uns l'ont prétendu, que Sophocle ait été nommé stratège à cause des connaissances politiques dont il avait fait preuve dans Anti-

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gone, un tel exemple n’avait-il pas de quoi tenter les esprits ambitieux? Pour peu qu’ils fussent poëtes, surtout poètes comiques, quoi de plus commode que cette parabase dans laquelle ils pouvaient exposer leurs idées sous la forme' la plus séduisante, sans crainte d’étre réfutés ni contredits ?

Cela est si vrai qu’Euripide, un des précurseurs de l’esprit moderne, cherchant toutes les occasions de propager les opinions nouvelles, — révolutionnaire , en un mot, comme nous dirions aujourd’hui, c’est-à-dire évolutionnaire, — Euripide n’était pas loin de faire des parabases dans la tragédie même, par les idées , sinon par la forme métrique (nous avons vu, du reste, par les Nuées, que l’anapeste n’était pas une nécessité ‘). Dans les Danaïdes, par exemple, c’était si bien Euripide qui exprimait ses idées par la voix du chœur, que ce chœur, composé de femmes, parlait au masculin. — Or, Aristophane lui-même, dans ses parabases comiques, n’abandonne jamais à ce point la fiction. Même lorsqu’il parle pour son compte , il n’oublie pas le sexe du coryphée dont il emprunte la voix. C’est ainsi qu’il dit dans les Nuées, faisant allusion aux prête-noms dont il avait usé d’abord : « Comme en ce temps-là, j’étais encore fille, et qu’il ne m’était pas permis de devenir mère, » etc. Mais Euripide, dans les Danaïdes, oublie complètement le personnage et parle tout-à-fait en son propre nom.

Songez donc, quel puissanft’éJément d’action que la parabase, que cette harangue à Ia'fois satirique et grave, familière et élevée, mêlée de réalité et de poésie, où le polémiste pouvait attaquer et se dérober , et , pour dé-

1. Remarquons, toutefois, que ce passage des Nuées qui n’est pas en vers anapestes, n’est pas non plus en vers ïambiques ni trocliaïques ; il est, si l’on peut ainsi dire, en vers ioniques irréguliers. 11 est donc toujours dans un mètre différent de celui qui est employé dans le courant de la pièce.

ocher une idée hardie, l’enrubanner de métaphores qui en cachaient la pointe sans l’émousser, ou l’empenner de drôleries qui la faisaient voler plus loin, pénétrer plus profondément ! C’était souvent pour ce morceau privilégié que le poète faisait la pièce. Tel événement, tel homme Je frappaient ; il les saisissait au passage, les crayonnait au vol; les vers, sur ses tablettes, s’improvisaient d’euxmêmes. C’était moins le poêle qui prenait son sujet, que le sujet qui prenait son poète , comme le journaliste chez nous.

' Et, pour les spectateurs, quel intérêt aussi 1 Parla parabase, ils étaient eux-mêmes mis en jeu et pris à partie , introduits dans la comédie et dans l’action. On tremblait de s’entendre apostropher; mais on s’amusait de voir son voisin ridiculisé, en attendant qu’on le fut à son tour; et ce tour semblait reculé d’autant, comme quand les balles dans une bataille font tomber ceux qui sont autour de nous. Tel, atteint d’une flèche barbelée, forcé de dévorer son affront en silence, pensait ce que dit Lamachos, raillé par Dicéopolis dans les Acharnêens.; a O démocratie ! peut-on supporter de tels outrages ! » ou ce que dit Neptune, dans les Oiseaux: « O démocratie! à quoi nous réduis-lu ! »

Bon gré, mal gré, oâ^ souffrait tout, de la part des poètes comiques, « ces fous privilégiés des vingt mille rois d’Athènes *. •

C’était la vie du régime populaire dans ce qu’elle avait de plus libre, de plus agité, de plus heurté même; c’étaient les passions de la démocratie, se choquant, jaillissant en étincelles. Que de jouissances ! et que d’aiguillons! Quelle fièvre, mais quelle joie 1 Quel bonheur de se sentir vivre, tous ensemble, poète et spectateurs, avec une telle intensité! La parabase plaisait aux sages comme aux méchants : elle réprimait les abus,

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