‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 106 sur 119 · Mesnard · texte numérisé non relu

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elle satisfaisait l’envie. Grâce h la mesure des vers, on retenait aisément par cœur les passages les plus malicieux, ou les plus beaux, ces sentences morales chéries des Grecs, offertes dans d’élégantes métaphores, ou bien ces portraits satiriques en deux coups de langue ineffaçables. En sortant du théâtre, on répétait ce$ vers , on les chantait , comme nos vaudevilles d’autrefois. Malheur aux pauvres hères, ou aux puissants, dont les noms prêtant à la raillerie , avaient retenti dans les anapestes ! Théognis, le poète à la glace, et le débauché Ariphrade, et le démagogue Hyperbolos, et le lâche Cléonyme , poltron et goinfre, devenaient plus fameux qu’ils n’eussent voulu. D’une représentation à l’autre, entre deux fêtes de Bacchus, les traits qu’on avait retenus volaient de bouche en bouche. Parfois c’était une tirade entière. Les représentations n’étant pas quotidiennes et ne revenant qu’à de loDgs intervalles, faisaient une impression d’autant plus vive. Tout était saisi, commenté, par l’esprit rapide et subtil des Athéniens ; et on emportait de la comédie des sujets de discussions sur les places publiques et sous les portiques.

Il faut se figurer tout cela à la fois , pour bien comprendre la parabase et l’immense intérêt qu’y prenait tout le monde à des titres divers.

On l’a dit, si le grand ressort des sociétés modernes est la presse, à Athènes c’était la parole, c’est-à-dire la voix des orateurs et des poètes. Par la parabase , la comédie, si elle eût été quotidienne , eût réuni à elle seule, la double puissance que chez nous la tribune et la presse exercent chacune à part : tribune, en effet, qui admettait tout, depuis l’éloquence et la poésie, jusqu’aux discussions d’affaires , avec statistique et arithmétique ; depuis les pensées les plus hautes jusqu’aux drôleries et aux calembours ; presse de tous les tons et de toutes les allures, depuis les paroles les plus graves d’un Times

ou les plus acérées d’un Journal des Dcbals , jusqu’aux pochades fantastiques d’un Charivari ou d’un Punch.

Même en n’élevant la voix que de temps h autre, elle était déjà Assez redoutable. Elle exerçait peut-être, à cause de cela même , une influence plus énergique et plus durable : chez nous, la régularité du bruit quotidien de la presse le rend monotone et assourdissant, et fait parfois qu’on ne l’entend plus ; mais à Athènes , l’intermittence, et les époques assez distantes entre elles, des représentations comiques, préparaient à la parabase un public alerte et avide, qui avait eu le temps de sentir revenir son appétit de discours poétiques, de malices et de bouffonneries.

Aussi, le jour venu, comme on envahissait les gradins de l’amphithéâtre ! Et comme, une fois là , assis ou debout, les vingt mille citoyens libres et les dix mille métèques, soixante mille oreilles, attendaient avec joie ou avec crainte , les interpellations de la parabase, les révélations d’opinions nouvelles, les avis sérieux et plaisants assaisonnés de médisances , de railleries et d’invectives ! Croyez-vous qu’en ce moment-là les hommes, d’État prévaricateurs , dilapidateurs des finances, violateurs de la constitution, ne fussent pas un peu inquiets tout en essayant de sourire , quand ils sentaient sus* pendu sur leur tête ce thyrse aigu, orné des pampres de Bacchus !

On chercherait en vain ailleurs que dans la comédie ancienne quelque chose de pareil.

Pénétrons plus avant. L’œuvre dramatique vraie est, au fond, un acte de liberté de la part du poète envers le public : c’est un échange de l’un à l’autre, une communication réciproque.

Quand il y a une liberté moindre, le poète peut se

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contenter, pour communiquer ainsi, d’un prologue ou d’un épilogue. Le prologue, parfois, donne naïvement le programme de la pièce qui va se dérouler, ou supplée au décor, ou essaye de se concilier par divers moyens . l’esprit du public. L’épilogue sollicite ses applaudisse-

, ments, sous une forme quelconque.

Mais, dans la liberté complète, telle que celle de la comédie ancienne, la parole dramatique, sans recourir à ces moyens qui sont extérieurs à la pièce et qui n’en sont que des appendices, va droit à son but tout au travers de la fiction théâtrale, qu’elle rompt et qu’elle perce, pour se faire jour,. quand il lui plaît.

. La parabase reste l’exemple unique de cette liberté complète, absolue.

Des exemples de la liberté du second degré , si l’on peut ainsi dire, se trouveraient, soit dans les prologues, soit dans les épilogues, de certaines pièces, ou grecques, ou latines, ou françaises, ou anglaises, etc. — Les burlesques harangues de Bruscambille à son public qui lui permettait tout, les Compliments courtois et bien tournés de Molière ou de son camarade Lagrange à la Cour ou à la Ville, l’usage qui se perpétua pendant le dix septième et le dix-huitième siècles d’adresser au public un Compliment final, sous prétexte d’annoncer le spectacle suivant; surtout les Compliments de clôture et de réouverture avant et après la quinzaine de Pâques; puis le couplet final des vaudevilles, qui remplaça le Compliment final quotidien, sont des variétés du même procédé.

On rencontrerait quelque chose de plus analogue à la parabase dans les prologues dont le théâtre anglais a fait usage presque toujours, dans Shakespeare, et avant et après lui, et où l’auteur même de la pièce, plus souvent un de ses amis ou partisans, contemporain ou non, prend la parole pour l’honorer littérairement, mais ne laisse pas de faire appel quelquefoisà la passion politique.

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Une image lointaine de la parabase pourrait s’apercevoir aussi dans ces comédies toutes spéeia'es que Molière a intitulées la Critique de l'École des Femmes et l'Impromptu de Versailles; et peut-être dans tel passage du monologue de Figaro, où c’est Beaumarchais lui-même qui parle, autant et plus que son personnage favori.

Il y aurait toutefois à noter, en ce qui regarde Beaumarchais, cette différence générale, qu’il attaque l’ancien régime, et qu’Aristophane le défend; que Beaumarchais prépare la révolution , tandis qu’Aristophane essaye de l’arrêter.

• Veut-on quelque autre vague idée de la parabase aristophanesque, idée empruntée à cette même pièce : le Mariage de Éigaro?. Lorsqu’à la fin de la comédie tous les acteurs s’avancent contre la rampe et se rangent en espalier devant le public, pour lui dire des couplets piquants, sur les gens et les choses du jour, c’est, dans une certaine mesure, une sorte de parabase. Mais elle n’est pas dans le milieu de la pièce, elle arrive quand l’action est terminée; et elle se contente d’épigrammes ou d’allusions, sans aborder directement, excepté peut-être dans le couplet sur Voltaire, les sujets à l’ordre du jour; enfin sans traiter telle ou telle question formellement, comme le fait Aristophane. La ressemblance est donc fort légère.

Alfred de Musset, dans ses poésies, suppose une parabase d’Aristophane, — d’Aristophane ressuscité et Parisien, à l’époque des lois de septembre sur la presse; — et, à propos de la déportation, dont ces lois menaçaient les journalistes, il lui prête des strophes brillantes :

L’an de la quatre-vingt-cinquième olympiade (C’était, vous le savez, le temps d’Alcibiade,

Celui de Périclès, et celui de Platon),

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Certain vieillard vivait, vieillard assez maussade.... Mais vous le connaissez, et vous savez son nom, C’était Aristophane, ennemi de Cléon....

Il nommait par leur nom les choses et les hommes. Ni le mal ni le bien pour lui n’était voilé;

Ses vers au peuple même, au théâtre assemblé,

De dures vérités n’étaient point économes;

Et, s’il avait vécu dans le temps où nous sommes, A propos de la loi peut-être eut-il parlé.

Étourdis habitants de la vieille Lutèce,

Dirait-il, qu’avez-vous, et quelle étrange ivresse Vous fait dormir debout? Faut-il prendre un bâton? Si vous êtes vivants, à quoi pensez-vous donc? Pendant que vous dormez, on bâillonne la presse,

Et la Chambre en travail enfante une prison !

On bannissait jadis, aux temps de barbarie :

Si l’exil était pire ou mieux que l’échafaud,

Je ne sais ; mais du moins sur les mers de la vie On laissait l’exilé devenir matelot.

Cela semblait assez de perdre sa patrie.

Maintenant avec l’homme on bannit le cachot.

Dieu juste ! nos prisons s’en vont en colonie !

Je ne m’étonne pas qu’on civilise Alger :

Les pauvres Musulmans ne savaient qu’égorger ; Mais nous, notre Océan porte à Philadelphie Une rare merveille, une plante inouïe,

Que nous ferons germer sur un sol étranger.

Regardez, regardez, peuples du Nouveau Monde! N’apercevez-vous rien sur votre mer profonde?

Ne vient-il pas à vous, du fond de l’horizon,

Un cétacée informe, au triple pavillon?

Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l’onde : C’est la première fois qu’on lance une prison.

Enfants de l’Amérique, accourez au rivage!

Venez voir débarquer, superbe et pavoisé,

Un supplice nouveau par la mer baptisé.

Vos monstres quelquefois nous arrivent en cage; Venez, c’est notre tour, et que l’homme sauvage Fixe ses yeux ardents sur l’homme apprivoisé.

Voyez-vous ces forçats que de cette machine On tire deux à deux pour les descendre à bord?

Les voyez-vous fiévreux, et le fouet sur l’échine, Glisser sur leurs boulets dans les sables du port? Suivez-les, suivez-les; le monde est en ruine :

Car le génie humain a fait pis que la mort.

Qu’ont-ils fait, direz-vous, pour un pareil supplice? Ont-ils tué leurs rois, ou renversé leurs dieux?

Non. Ils ont comparé deux esclaves entre eux ;

Us ont dit que Solon comprenait la justice Autrement qu'à Paris les préfets de police,

Et qu’autrefois en Grèce il fut un peuple heureux.

Pauvres gens! c’est leur crime; ils aiment leur pensée, Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant :

On ne fera d’eux tous qu’un cadavre vivant.

Passez, Américains, passez tête baissée ;

Et que la liberté, leur triste fiancée,

Chez vous du moins, au front les baise en arrivant.

L’invraisemblance de cette fiction d’Alfred de Musset, c’est qu’Aristophane, parfait réactionnaire, loin de blâmer les lois de septembre, y aurait peut-être applaudi, réclamant pour lui seul et pour ses partisans ce que nos cléricaux appellent subtilement la liberté du bien.

La parabase aurait aujourd’hui fort à faire et fort à dire sur toutes sortes de sujets, pour un Aristophane progressiste; mais peut-être l’archonte éponyme refuserait-il au poète un chœur.

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A dire vrai, la parabase n’était possible que dans la comédie attique ancienne, essentiellement libre, démocratique et militante, au milieu de toutes les sortes d’enthousiasmes orgiaques. (Voir pages 12 à 15.)

Quoique contraire, en apparence et selon nos idées modernes, à la nature même de la fiction dramatique, la parabase était si bien l’âme de la comédie ancienne, que sitôt qu’on l’en eût arrachée violemment par un décret de l’autorité, cette comédie n’eut plus qu’à périr.

Et alors, en eiTet, comme la guêpe, à qui vous arrachez son aiguillon, elle mourut.

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