‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 107 sur 119 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J’ai essayé de faire voir comment la comédie d’Aristophane, qui au premier coup-d’œil paraît si folle , cache ordinairement un dessein sérieux sous celte apparente folie. Au fond, elle traite les questions politiques, ou sociales ou littéraires; mais elle les traite à sa façon et par les procédés qui lui sont propres, par la bouffonnerie et par la fantaisie, tantôt drôlatique, tantôt gracieuse, souvent obscène.

Vous rappelez-vous ce conte de fées, où deux jeunes filles, deux sœurs, toutes les fois qu’elles ouvrent la bouche, en laissent échapper, l’une des fleurs, des perles et des pierreries; l’autre, des vipères et des crapauds? De ces deux jeunes filles, faites -en une seule, dont la bouche répandra tout cela pêle-mêle : c’est la Muse d’Aristophane.

Plutarque déjà condamne ses peintures lascives, et les déclare indigne d’un homme poli et d’un homme de bien.

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Il est vrai que, d’autre part, Platon, Cicéron, Quintilien, saint Chrysostome, saint Augustin, lui pardonnent pour sa grâce exquise. Serons-nous plus sévères que des saints?

Ses conceptions fantastiques, dont le laisser-aller quelquefois est extrême, ses bouffonneries extravagantes et licencieuses, sont des moyens de captiver le peuple, de le gagner à ses idées. Pour pouvoir lui donner des conseils qu’il croit bons, il s’empare de lui par tous les moyens : il le prend par les yeux, par les oreilles, par tous les sens, par tous les bouts; sauf, une fois qu’il le tient, à lui parler net et à lui donner de graves leçons.

Mais, direz-vous, si le poëte doit être, comme le veut Aristophane lui-même, l’éducateur des hommes assemblés, pourquoi faut-il que cette éducation croye nécessaire de revêtir d’une forme si licencieuse un patriotique dessein?

J’ai déjà indiqué, chemin faisant, les diverses explications qui sont des circonstances atténuantes. Je les rappellerai en finissant.

Sans doute le poëte dramatique, le poëte comique lui- • même, au lieu de descendre jusqu’à la foule, doit tâcher d’élever la foule jusqu’à lui. Mais, pour l’élever, il faut la prendre; et on la prend par où l’on peut.

Comme il n’y avait à Athènes qu’un seul théâtre pour tout le monde, le poëte comique devait faire en 6orte de plaire à toutes les classes de spectateurs. Yingt à trente mille hommes fêtant Bacchus ne s’accommodaient guère de la décence. Les fêtes elles-mêmes de ce dieu étaient loin de la conseiller. La comédie conservait volontiers les allures lascives, la verve brutale, le délire sensuel des chants phalliques, d’où elle avait tiré son origine.

Loin d’accuser Aristophane de ce qui est la faute de son temps, il faut plutôt lui savoir gré d’avoir entre-

Digilizi

mêlé souvent à ces phallophories, consacrées par l’usage, les inspirations d’une poésie fraîche et suave, qui purifiaient la comédie. Si le libidineux cordax était une nécessité dionysiaque, remercions le poète comique d’y avoir fait succéder quelquefois des chœurs gracieux, des danses idylliques ; et ne nous étonnons pas trop de respirer, après Yodor di femina des chastes Muses au doux parfum, l’odeur âcre et infâme des Satyres. A tant d’exhibitions obscènes, que la tradition rendait presque innocentes, félicitons le poète d’avoir mêlé, du moins çà et là, de hautes et nobles moralités.

Lorsque tout ce peuple en liesse sortait de la fête des Marmites, il était potus et exlex. Les comédies qu’on lui servait devaient être fortement assaisonnées.

Madame de Staël a fort bien dit : « Les Grecs avaient le goût qui tient à l’imagination, et non celui qui naît de la moralité de la vie. »

Qu’on se figure cette société à laquelle les femmes ne se mêlaient pas, si l’on peut appeler société la vie d’un peuple ainsi abandonné à la brutalité masculine toute pure. Imaginez ce peuple d’hommes, que rien n’obligeait à la politesse et aux bienséances auxquelles le monde moderne s’est astreint par la présence des femmes, qui seule a pu réaliser la société véritable. Imaginez, dis-je, ces hommes vivant toujours entre eux, demi-nus ou tout nus, dans les palestres, dans les bains, sous les portiques ; concevez le laisser-aller et la licence de ces mœurs, le ton de la conversation. Quoique l’esprit fut très-raffiûé, les mœurs étaient assez grossières. Les manières et les paroles étaient des plus libres : on ne sentait le besoin d’aucune contrainte; on n’en avait pas même l’idée. Tout au plus quand les hommes les plus polis passaient quelques heures chez les courtisanes dont on avait cultivé le corps et l’esprit, chez une Phryné, chez une Aspasie, rencontraient-ils parfois instinctivement un peu de la

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mesure et de la bienséance qui devaient être, longtemps après, les lois de la conversation moderne 1 .

Mais ces exceptions elles-mêmes font entrevoir quelle devait être cette grossièreté naturelle et nécessaire dans les habitudes de la vie, en dépit des finesses exquises de la poésie et des arts, et même des élévations de la morale théorique. La licence des paroles, sinon des actions, pouvait aller aussi loin que possible, sans choquer et sans étonner presque personne, et sans qu’on s’avisât que ce fût de la licence : c’était simplement la nature.

Voyez, aujourd’hui même, le soir, après dîner, pendant que les femmes restent au salon, voyez et entendez les hommes causant entre eux, en fumant leur cigare : la liberté de leur conversation diffère-t-elle beaucoup de celle d’Aristophane, quoiqu’il y ait vingt-deux siècles d’intervalle entre l’une et l’autre civilisation ? Ils ne se croyent pas pour cela licencieux le moins du monde : ils ne se gênent plus, voilà tout. Pour un moment, ils se détendent et se laissent aller à la nature : tout à l’heure ils rentreront dans la société. A la vérité, quelque chose de peu galant restera dans leur air, comme l’odeur du tabac à leurs habits.

Je ne veux rien dire des femmes entre elles, dont les conversations aussi sont prodigieuses quelquefois. Et cependant les femmes, encore plus que les hommes, reçoivent aujourd’hui, relativement à l’antiquité, une éducation fortement saturée de morale et de qu’en dira-t-on. Dès l’âge où elles étaient fillettes, l’habitude du monde leur a appris à porter le corset des bienséances. Mais, sitôt qu’elles sont seules entre elles, et un peu intimes, comme la nature reprend ses droits ! Tant il est vrai que la vraie société et la vraie conversation, avec la mesure

1. Voir mon petit livra des Courtisanes grecques. Paris, Hetzel.

et la bienséance, n’existent que quand les hommes et les femmes sont stimulés en même temps et contenus par la présence les uns des autres.

A Athènes, les femmes, selon toute apparence,, étaient exclues des représentations comiques, du moins à l’époque d’Aristophane. La tragédie seule leur était permise ; et, tout au plus après la tragédie, le drame de Satyres ‘.

Rappelons aussi que les femmes ne figuraient pas sur la scène : c’étaient des hommes qui jouaient tous les rôles.

L’absence des femmes, dans l’auditoire et sur la scène, explique cette liberté gaillarde , que rien ne' contraignait.

Nos vieilles comédies gauloises avaient presque la même gaillardise, et n’avaient pas les mêmes excuses. Jusque dans le dix-septième.siècle, Corneille et Molière sont encore bien vifs dans certains détai s de leurs comédies, quoiqu’ils se vantent à leur tour, comme Aristophane en son temps, d’être plus châtiés, plus réservés que les poètes d’auparavant, Il est donc très-possible et très-croyable qu’Aristophane ait épuré la scène, comme il s’en vante mainte fois. Ell’on ne doit pas plus lui reprocher ce qu’il a conservé de grosse bouffonnerie, que nous ne reprochons à Corneille et à Molière quelquesderniers vestiges d’une impureté relativement aussi choquante pour nous, et qu’ils avaient en général bontribué à faire disparaître. Lorsqu’il s’agit de décence, tout est relatif, et on ne peut partir que d’où l’on est.

Ce qui importe, c’est que la fantaisie, même la plus libre et la plus bouffonne, soit le vêtement de la raison. Proudhon a fort bien dit, parlant de la littérature et de l’art, « que la fantaisie elle-même doit toujours se ra-

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