Plutarque, Vie de Lucullus
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la fausse tête de Penthée qu’il tenait à la main *, puis, prenant la tête de Crassus, avec le déifie d’une bacchante et saisi d’un enthousiasme réel, il se met à chanter ces vers ,
« Nous apportons des montagnes ce cerf qui vient d’être tué: nous allons au palais, applaudissez à notre chasse ! » Cette saillie plut fort à tout le monde; mais, lorsqu’il continua le dialogue avec le chœur : « Qui l’a tué ? — Moi, c’est à moi qu’en revient l’honneur, » Promaxéthrès, celui qui avaitcoupé la tête et la main de Crassus, s’élance de la table où il était assis, et, arrachant à l’acteur cette tête, il s’écrie : a C’est à moi de dire cela, et non à lui! » Le roi, charmé de ce nouvel incident, lui donna la récompense d’usage, et fit présent à Jason d’un talent. — Telle fut la fin de l’expédition de Crassus, et la petite pièce après la tragédie. »
Sans suivre la tragédie grecque à Rome, nous voyons comment le goût du théâtre était encore très-vif, quand 1 e génie poétique était déjà mort. Voici un autre trait caractéristique de cette décadence, c’est que les comédiens célèbres remplacèrent les grands poètes, et devinrent les maîtres du théâtre.
Dans l’origine, c’étaient les poètes eux-mêmes qui étaient acteurs. Sous le régime démocratique, le théâtre et les représentations dramatiques s’étaient organisés démocratiquement. Lorsqu’un poète voulait faire jouer une tragédie, il allait trouver l’archonte et lui demandait de mettre un chœur à sa disposition. L’archonte assignait au poète un chorége. Le chorége était un riche citoyen auquel on décernait la fonction onéreuse et honorable de former un chœur, de le nourrir, de le faire instruire, de l’équiper, en un mot de le mettre en état de jouer une pièce. Le poète, ayant obtenu ce chœur, lui récitait sa pièce morceau par morceau, et les choristes répétaient- après lui autant de fois qu’il était né-
1. Tel est le sens du texte grec de ce passage de Plutarque, Vil de Crassvs, qu’Amyot n’a pas compris, et les derniers traducteurs pas davantage.
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cessaire pour que la pièce fût bien sue. Le poète se réservait le personnage, d’abord unique, qui avait été ajouté au chœur pour constituer la tragédie. Même quand il y eut deux et trois personnages, il continua quelque temps à se charger d’un rôle. C’est ainsi que Sophocle remplit ceux de l’aveugle Thamyriset de la jeune Nausicaa qui jouait à la paume avec ses compagnes.
De même Aristophane joua Cléon dans les Chevaliers .
Le poète s’adjoignait peut-être deux de ses collaborateurs ou de ses amis; mais il arriva sans doute que ce moyen manqua. Alors ce ne fut plus le poète, ce fut l’État qui se chargea du soin de faire représenter les pièces. Le chorége payait les choristes, l’État paya les acteurs. Ces acteurs prirent naturellement le nom d 'artistes dionysiaques, c’est-à-dire consacrés à Bacchus (Dionysos), en l’honneur de qui ces fêtes dramatiques se célébraient. On les faisait instruire, et bientôt on institua des concours d’acteurs, parallèlement en quelque sorte aux concours de poètes. Gomme les représentations dramatiques faisaient partie du culte, c’était un devoir pour les citoyens d’y assister : de là vient que l’État encore distribuait de l’argent à ceux qui n’avaient pas de quoi payer leur place au théâtre, et une loi prononçait la peine capitale contre l’orateur qui eût proposé de prendre l’argent destiné à cet usage pour l’employer à soutenir la guerre.
Ces artistes dionysiaques étaient classés en protagonistes, deutéragonistes et tritagonistes, c’est-à-dire ac- •
teurs des premiers, des seconds et des troisièmes rôles. Quelques-uns des protagonistes devinrent célèbres : entre autres, Timothée, ce Théodore, qui jouait si pathétiquement Mérope, Molon, Satyros, qui donna des Conseils à Démosthène, Aristodème, et surtout ce Pôlos d’Égine, qui, pour mieux jouer le rôle d’Électre pleurant sur l’urne de son frère, pleura des larmes véri-
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tables sur l’urne même qui contenait les restes de son fils. — Quoiqu’ils menassent, pour la plupart, une vie assez débauchée, non-seulement ils étaient honorés à ce point qu’on leur élevait quelquefois des statues, mais, ce qui paraît plus étrange, plusieurs, Néoptolème et Thessalos par exemple, furent assez considérés même pour qu’on les chargeât de missions diplomatiques, lorsqu’ils allaient donner des représentations à l’étranger.
En effet, pendant leurs congés, c’est-à-dire dans l’intervalle des diverses fêtes de Bacchus, prenant sous leur direction et à leur solde d’autres comédiens de moindre talent, ils allaient jouer de ville en ville, moyennant des sommes considérables. Ils étaient engagés d’avance pour un certain nombre de représentations par les magistrats des villes, et ils étaient passibles d’un dédit très-fort en cas de retard au jour fixé. C’est ce qu’atteste une inscription découverte en 1844 par M. Le Bas sur les murs d’un théâtre antique, dans les ruines d’Iasos, en Carie. Elle donne aussi la liste d’une troupe dramatique composée ainsi qu’il suit :
Joueurs de flûte. . . Timoclès et Phœtas.
Tragédiens Posidonios etSosipâtre.
Comédiens. . . . .• Agatharque et Mœrias.
Joueurs de cithare. . Zénothée et Apollonios.
Dans ces représentations à l’étranger, le chœur, soit tragique, soit comique, lorsqu’on ne le supprimait pas, était souvent une recrue locale des jeunes gens distingués de la ville. Le plus habile était naturellement désigné pour coryphée. — Mais les comédiens proprement dits, les acteurs et artistes de la pièce, étaient hommes de métier, en permanence, et ambulants.
Il est probable qu’au lieu de retourner à Athènes, quelques-unes de ces troupes dramatiques se fixèrent
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dans telle ou telle ville, et donnèrent naissance aux associations dionysiaques. La pins remarquable de ces associations était établie à Téos, puis k Lébédos, vers le temps d’Alexandre. Ces corporations étaient si favorisées, quelles obtenaient des immunités et des exemptions d’impôts pour les villes où elles faisaient leur sé- . jour. C’était donc, pour peu qu’on eût de talent, une excellente profession que celle de comédien, puisqu’on y trouvait à la fois honneur et profit ; mais autant les acteurs distingués étaient bien traités par les villes, autant ils maltraitaient eux-mêmes les acteurs médiocres qu’ils dirigeaient. C’étaient ordinairement ceux-ci qui remplissaient les rôles de dieux, et, dit Lucien, « lorsqu’ils avaient mal joué Minerve, Neptune ou Jupiter, on leur donnait le fouet. »
Il va sans dire que ces grands acteurs continuaient l’œuvre de destruction qu’avaient commencée les petits poètes. L’héritage des tragédies et comédies ayant passé dans leurs mains, k leur tour ils les remanièrent, retranchant, ajoutant, accommodant les rôles k leurs moyens.
A quoi avait-il servi que l’orateur Lycurgue portât une loi pour prévenir ces interpolations? — A constater le mal sans y rémédier, ou k le prévoir sans le prévenir.
Ces acteurs eurent quelquefois d’illustres spectateurs et d’illustres rivaux. Antoine, k Athènes et à Samos, essayait d’en amuser Cléopâtre. Néron, poète, acteur et citharède, courait les scènes des petites villes grecques pour y disputer des prix : outre les rôles de l’incestueuse Canaké, d’Œdipe aveugle, du despote Créon, d’Alcméon, d’Hercule, il jouait celui d’Oreste tuant sa mèrè.
Les représentations tragiques et comiques duraient encore au temps de saint Jean Chrysostome et de Théodose. Saint Augustin, k l’âge de dix-sept ans, assistait k celles que l’on donnait sur le théâtre de Carthage
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(Bossuet, vers le même âge, était fort assidu aux pièces de Corneille). Ce fut, au vr siècle, l’empereur Justinien qui supprima ces représentations.
Quanta la tragédie elle-même, depuis longtemps déjà elle n’existait plus. C’était à la cour des Ptolémées, dans cette atmosphère philologique, qu’elle avait achevé de mourir. La faveur des grammairiens l’avait étouffée.