Au vers
ÉTUDES '
fèrent l’excès de l’ordre, les autres celui de la liberté, il se forme deux grands partis : d’un côté, ceux qui pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d’en gouverner le cours; que les idées dites révolutionnaires seront simplement évolutionnaires si l’on ne gêne pas cette évolution; de l’autre, ceux qui sont d’avis de barrer le courant et de le contenir. Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs , et perdraient tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fâchent contre le mouvement irrésistible ; ils protestent au nom du passé, et jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d’inutiles admonestations. Tel fut le rôle d’Aristophane. Il mit, certes, dans cette entreprise cent fois plus d’esprit et d’ardeur qu’il n’en aurait fallu pour réussir, s’il était donné à un homme d’arrêter le cours de l’humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.
Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce poète, de les comprendre et de les expliquer, sans les justifier.
La crise qui travaillait le siècle d’Aristophane était, à la vérité, le commencement d’une ère nouvelle pour l’esprit humain, mais aussi faisait redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins rapide pour la nation grecque, et d’abord pour la puissance d’Athènes. Le poète Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que des progrès possibles de l’humanité.
Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle était sa patrie, — « Toute la Terre,» répondit-il, donnant à entendre qu’il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des hommes 1 , des êtres
1. Cicéron, Tusculanes, V, 37. — Cf. Plutarque, sur l'Exil, ch. v; — Épictète, Discours philosophiques recueillis par Arrien, I, 9, 1.
pensants. « Avant lui déjà, l’esprit philosophique avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre plutôt que de Glazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence entre les Grecs et les barbares dans l’organisation de la société ; il embrassait la nature entière dans son arnour. Démocri te s’était proclamé citoyen du monde. Toutefois cette profession de •sentiments cosmopolites avait été moins une doctrine que l’indifférence d’un sage pour les intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier rationnellement 'les devoirs du citoyen avec ceux de l’homme 1 2 3 . Le grand Athénien, en s’élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l’avait fait naître ; il l’aimait avec tendresse , et, tout en estimant les institutions de Lycurgue supéiieures à celles de Solon 1 , il manifesta toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S’il ne montait pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s’il n’était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation n’avait pas de moindres avantages pour l’État. « Il s’occupait de persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et l’acquisition des richesses ne devaient point passer avant le perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu s . »
Socialement Aristophane était l’adversaire de Socrate, quoiqu’ils appartinssent k peu près au même parti