Ernest Havet, Introduction à Isocrate
pas, quant à moi, que l’impatience que leur causait l’obstination aveugle des croyances populaires n’ait été pour beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu’il croyait vouée à l’erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n’indispose autant à l’égard du grand nombre les esprits distingués et les cœurs ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force h ce qui l’accable *. »
Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d’Aristophane, il le dépassait de bien loin par les vues sociales, par l’esprit philosophique. Nous avons remarqué qu’Aristophane.dans son extrême amour de l’ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même ; ainsi, dans sa haine des nouveautés (pour parler comme Bossuet, esprit analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes. Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la consécration de l’expérience et qui avaient eu longtemps celle de la gloire, il emploie à défendre l’héritage du passé, en un mot à conserver, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de distinction entre la libre pensée et l’athéisme, ni même entre les génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de l’avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité , les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n’édifiant rien. Peu s’en faut que, par réaction, il n’invente déjà ce paradoxe où Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire •et faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, servent