Barthélemy, Voyage d’Anacharsis
— sorte de parodie de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer les tragédies, notamment celles d’Euripide — dix-neuf sur vingt se terminent ainsi. — Strepsiade, d’en bas, lui adresse la parole.
STREPSIADE
Socrate ! Mon petit Socrate !
SOCRATE
Que me veux-tu, homme éphémère?
STREPSIADE
Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.
SOCRATE
Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.
STREPSIADE
C’est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre, que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si toutefois?... 1
SOCRATE
Pour bien pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j’avais considéré d’en bas ce qui est en haut, je n’aurais rien découvert : car la terre, par sa force, attire à elle la sève de l’esprit, comme il arrive pour le cresson.
STREPSIADE
Comment 1 l’esprit attire la sève dans le cresson? Ah! descends près de moi, mon cher petit Socrate, pour m’instruire des choses sur lesquelles je viens te demander des leçons.
socuate, descendant de son panier.
Qu’est-ce qui t’amène?
STREPSIADE
Je veux apprendre à parler. J’ai emprunté, et mes créanciers, usuriers intraitables, me persécuteut, me ruinent, et saisissent tout ce que je possède.
SOCRATE
Et comment ne l’es-tu pas aperçu que tu t’endettais ainsi?
1. Réticence. C’est-à-dire : Si toutefois tu admets qu’il y ait des dieux.
ÉTUDES i
STREPSIÀDE.
Ce qui m’a ruiné, c’est la maladie des chevaux, mal des plus dévorants. Mais enseigne-moi l’une de tes deux manières de raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.
SOCRATE
Par quels dieux jureras- tu? Car il faut que tu saches d’abord que les dieux n’ont pas cours chez nous.
STREPSIADE
Par quoi jurez-vous donc?...
Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu’il adore sont les Nuées. Il faut les invoquer, c’est le moyen de devenir « un roué d’éloquence, un vrai claquet, la fine fleuri »
Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères, saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu à toutes sortes de parodies plaisantes.
L’invocation aux Nuées et le chœur des Nuées ellesmêmes sont des morceaux d’une fantaisie gracieuse et d’une poésie exquise.
SOCRATE
Silence, vieillard! Prête l’oreille aux prières! — O Maître suprême, Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant Ether, et vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans les régions célestes!
STREPSIADE
Pas encore, pas encore 1 Attends que je plie mon manteau en double pour ne pas être mouillé ! Et dire que je n’ai pas pris mon bonnet 1 quel malheur 1
SOCRATE
Venez, Nuées que j’adore, venez vous montrer à cet homme! soit que vous reposiez sur les sommets sacrés de l’Olympe 1 couronné de frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés avec les Nymphes, dans les .jardins de l’Océan, votre père; soit que vous puisiez les ondes du Nil dans des urnes d’or, ou que vous habitiez les marais Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière, acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables !
L’approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis, avant de les voir, on les entend chanter.
Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l’Océan à la voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des monlagnes; d’où nous contemplons les hauts promontoires, la terre sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la mer retentissante aux profondes plaintes, que l’œil infatigable de l’Éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et promenons auloin nos regards sur le monde.
SOCRATE
O déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (A Strepsiade ) ; As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du tonnerre?
STREPSIADE-
0 Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon tonnerre, tant le vôtre m’a fait peur! Permis on non, ma foi! je me soulagerai *.
Voilà les contrastes d’Aristophane ! voilà les ordures