C’est-à-dire aux sophistes
2. A peu près de môme, à la première scèn du Mariage forcé, Sganarelle, sortant de chez lui, dit à ses gens : ■ Si l’on m’apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo; et, si l'on vient m'en demander, qu’on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de toute la journée. »
ÉTUDES
STREPSIADE
A parler, non ; à filouter, oui.
Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l’âne; -car le récipiendaire n’est pas trèsfort, quoique plein de bonne volonté : il oublie les tours les plus simples , sitôt qu’on les lui a appris ; il ne veut savoir qu’une seule chose, et tout de suite : l’art de ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain, Socrate, comme le Maître de philosophie de M. Jourdain, veut commencer par le commencement : point d’affaire ! C’est le raisonnement sophistique que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n’a que celte pensée : ne pas payer ses dettes ! il y revient sans cesse, sous toutes les formes.
STREPSIADE
Une idée! dis -moi : si j’achetais une magicienne de Thessalie et que je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour renfermer, comme un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et alors....
SOCRATE
Qu’y gagnerais-tu ?
STREPSIADE
Ce que j’y gagnerais? S’il n’y avait plus de nouvelle lune, je n’aurais plus à payer d’intérêts.
SOCRATE
Pourquoi cela?
STREPSIADE
Parce que les intérêts se payent chaque mois.
Socrate, satisfait de voir qu’enfin l’esprit du néophyte se débrouille , lui propose à son tour une subtilité ; Strepsiade y réplique par une autre. C’est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à l’avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le cœur
de l’homme, par la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire , un rond inscrit dans un triangle ne le remplit pas.
Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d’intelligence, a l’esprit ordinairement si obscur et l’entendement si bouché, que les Nuées, désespérant d’en faire quelque chose, lui conseillent, s’il a un fils, de l’envoyer apprendre à sa place.
— « G est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui !
— Et tu ne sais pas t’en faire obéir?
— Dame ! c’est qu’il est grand et robuste ! Cependant je vais courir après lui et l’amener ici, de gré ou de force ! *
Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-c 1 lai fait remarquer qu’il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.
PHIDIPPIDE
Et ton manteau, on te l’a donc volé?
STREPSIADE
On ne me l’a pas volé, on me l’a philosophé.
PHIDIPPIDE
Et tes souliers, qu’en as-tu fait?
STREPSIADE
Je les ai perdus à ce qui était nécessaire, comme disait Périclès.
C’était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses fouds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli et vivant 1 on est tenté de dire : moderne. Car cela semble écrit d’hier, quoiqu’ ayant deux mille trois cents ans de date.
Phidippide aime toujours mieux être cavalier que phi'
ÉTUDES
losophe; mais son père, à la fin, le prenant par la douceur : « Allons, viens avec moi , obéis à ton père et ne t’inquiète pas du reste. Tu n’avais pas six ans, tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première obole que je touchai comme juge*, je t’en achetai un petit chariot à la fête de Jupiter. »
Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné : c’est un paysan un peu lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu’on appelle bonhomme, mot élastique, qui n’implique pas nécessairement une grande honnêteté ; il est mené par sa femme (on l’a vu par l’exposition, au reste elle ne paraît pas dans la pièce) ; il est mené aussi par son fils ; il voudrait bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il tâche detre malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n’a pas l’étoffe d’un coquin ; il le sent instinctivement, et veut que son fils, moins simple que lui, le devienne pour deux, s’il est possible.
Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu’il n’a pas acquise ; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa servante, quelques bribes des choses qu’on lui a apprises : « 11 n’y a point de Jupiter 1.... Ce qui règne, c’est le Tourbillon!.... »
Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part : « Tu te repentiras bientôt de ce que tu exiges 1 » Mot qui fait pressentir la péripétie et le dénoûment, — comme lo mot de la femme de Sganarelle, dans l’exposition du Médecin malgré lui : « Je te pardonne, mais tu me le paieras ! » Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d’ailleurs, est un chef-d’œuvre.
Ils entrent dans le pensoir. Socrate paraît de nouveau,