Voir Egger, De la deuxième édition des Nuées
ÉTUDES
des Jésuites, Jean d’Alba, qui avait volé les plats d’étain de ses maîtres, et qui, ayant étudié dans leurs livres les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par leurs procédés mêmes qu’en les volant il ne les volait point.
CfL’
Il s’agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.
Certes, Aristophane a raison .d’attaquer les mauvais sophistes, de poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans couscience et sans foi qui déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique elle-même, qni venait de naître et qui déjà remuait les esprits; il symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c’est tout cela que les Nüées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la sophistique : celte confusion est des plus injustes.
Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C’est Socrate! c’est lui que le poète appelle le pontife des niaiseries subtiles 1
Quoil Socrate, ce grand esprit et ce grand cœur? Socrate, le maître du divin Platon! Socrate, qui n’est pas seulement un théoricien, faisant de la philosophie comme d’autres font de l’art pour l’art, sans aucun but d’utilité pratique, mais qui reste philosophe en actes comme en paro.es! Socrate qui, au siège de Potidée, supporte la faim et la soif, marchant pieds nus sur la glace mieux que les soldats chaussés! Socrate, qui a toute la fermeté du stoïcien sans en avoir la morgue ! Socrate qui, h Délion , couvre la retraite de l’armée athénienne, sauve la vie à ses disciples Xénophon et
Alcibiade, et fait adjuger à celui-ci le prix du combat, qu’il eût pu revendiquer pour lui-même! Socrate, héroïque comme sans y songer! Socrate, qui seul eut le courage de se lever contre la sentence capitale frappant les neuf généraux athéniens qui n’avaient pas enseveli leurs morts après la victoire des Arginuses! Socrate, que la Pythie avait proclamé le plus sage des hommes, et dont Platon disait avec vénération et avec amour : « On ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de son originalité! » Socrate, qui passa toute sa vie h combattre, à confondre les sophistes; Socrate, qui mourut leur victime, pour les avoir convaincus d’ignorance et de mauvaise foi, comme le Christ mourut victime des Scribes, pour les avoir traités d’hypocrite»! Socrate, dont la mort divine a mérité d’être appelée l'apothéose de la philosophie! Socrate, que saint Augustin et Voltaire, d’accord cette fois, ont proclamé martyr de V unité de Dieu! est-ce bien l’homme qu’on traduisit sur le théâtre, et qu’on livra à la risée et à la haine de ses concitoyens, en le présentant comme le type et comme le chef de ces charlatans éhontés qu’il ne cessa de réfuter et par sa vie et par sa mort? Est ce bien lui qu’on ose accuser, non-seulement de niaiserie, mais encore de fourberie, de vénalité et de vol?
Voilà ce qui étonne, ce qui confond!
Comment justifier le poète et les spectateurs? Pour ceux-ci, il est à propos peut-être de rappeler ce que nous venons de dire, à savoir que la comédie des Nuées, lors de la première représentation, n’eut pas de succès. Probablement une partie du public, et la plus éclairée sans doute, se montra au moins réservée, en présence des calomnies auxquelles le poète s’était laissé entraîner contre le philosophe populaire, et cette froideur pourrait passer pour une sorte de protestation tacite. C’est
ÉTUDES
Aristophane lui-même qui, dans la parabase ajoutée après coup avec plusieurs autres parties, constate l’insuccès de la première représentation. Mais il est possible aussi que cet insuccès s’explique par la faiblesse de la pièce telle qu’elle était d’abord.
Et, en tout cas, nous nous retrouverions toujours en face de cette question : Comment Aristophane, aussi bien qu’Eupolis et Amipsias, osèrent-ils, devant le public contemporain, calomnier ainsi Socrate? Comment les amis et disciples du philosophe odieusement travesti ne firent-ils pas entendre contre de tels excès des protestations énergiques et efficaces?
C’est sans doute que les majorités sottes étouffent aisément la voix des minorités intelligentes. Nous avons rappelé comment, en 1848, le public de Paris, pendant plusieurs semaines, laissa jouer la Foire aux idées, où l’on voyait, — outre le travestissement odieux de Proudhon, l’éminent publiciste, t — une autre turpitude digne de la première : un représentant des colonies ridiculisé parce qu’il était nègre!
Par quelle inconséquence, un public français naturellement ennemi de la traite des noirs et de l'esclavage, souft’raiwil qu’on blessât ainsi l’égalité, le bon sens, la justice? — Par la même inconséquence, apparemment, qui fait qu’aux États-Unis, où l'abolition de l’esclavage vient d’être soutenue et propagée au prix de si grands sacrifices, on ne permet pas à un homme de couleur de monter dans un omnibus. L’humanité n’est pas tout d'une pièce : elle est inconséquente à chaque instar t. C’est à cette condition peut-être qu’elle continue d’exister : la logique pure la tuerait.
Nous aurons à faire valoir la même raison, k propos du travestissement des dieux eux-mêmes sur le théâtre. Le peuple, qui faisait mourir Socrate sous prétexte d’irréligion, souffrait bien qu’un poète comique mît sur la
scène la caricature de tel ou tel dieu qu’on adorait à d’autres heures. — Et il ne serait pas difficile de trouver dans le monde actuel, chez les peuples les plus civilisés des exemples d’inconséquence analogues. — « Patraque d'humanité! » disait le père de notre Balzac.
« Gomme comédie, dit M. Grote, les À’ue'es ont le second rang seulement après les Chevaliers; comme portrait de Socrate, ce n’est guère qu’une pure imagination; ce n’est pas même une caricature, c’est un personnage totalement différent. Nous pouvons, à la vérité, apercevoir des traits isolés de ressemblance : les pieds nus et la subtilité d’argumentation appartiennent à tous deux ; mais l’ensemble du portrait est tel que, s’il portait un nom différent, personne ne songerait à le comparer h Socrate, que nous connaissons bien d’après d’autres sources. »
Continuons à expliquer, mais non certes à justifier, des excès si surprenants et si déplorables. Voici ce qu’on peut dire encore : ,
Socrate, pour combattre les sophistes, employait quelquefois leurs armes; il leur empruntait leur langage, leur manière d'argumenter; il usait lui-même, parfois, de démonstrations sophistiques, pour venir à bout de ses adversaires et les réduire à l’absurde par tous les moyens. Il lui en coûta cher d’avoir pris leurs allures : on le confondit avec eux, comme ce héros grec del7/î'adeque son ardeur emporte à travers la mêlée au milieu des rangs ennemis et que l’on prend pour un Troyen. Socrate disant et répétant partout : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien, * semblait afficher, lui aussi, le scepticisme
ÉTUDES
de Gorgias. Il ne se méfiait pas assez des méprises auxquelles il pouvait donner lieu, ou des prétextes qu’il pouvait fournir contre lui. Ce procédé du cloute méthodique , que Descartes devait employer pour son usage particulier, Socrate en usait partout-en pub ic. Gomment savoir si ce n’était pas doute réel, indifférence et incrédulité? Son ironie réduisait en poussière toutes les solutions proposées, et ne les remplaçait pas toujours. Cet homme d’une foi si profonde, d’un spiritualisme si vif et si fécond, avait l’air peut-être de ne croire à rien, du moins à aucune science ni à aucune religion positives; il paraissait n’avoir, en fin de compte, qu’un dogmatisme virtuel et un scepticisme effectif. Par là il pouvait être, aux yeux de quelques-uns, aussi dangereux, aussi pernicieux, que ceux-là même qu’il combattait; et, si la malveillance s’en mêlait, il pouvait être donné pour l’un d’entre eux.
Les esprits terre à terre et les faibles courages, qui ont besoin de s’attacher à des formules et à des dogmes consacrés, prennent aisément en suspicion et en aversion les esprits libres et les braves cœurs qui marchent sans ces béquilles, droit devant eux, confiants en la nature. Les gens qui ce peuvent, se passer de telle ou telle croyance officielle n’admettent pas volontiers que les autres s’en passent. Intolérants par charité, cela s’est vu : hors de l’Église, point de salut...!
Ceux qui se croyent les plus libéraux admettront tout au plus que vous soyez, sinon catholique , du moins protestant; à grand’ peine toléreront-ils Israélite; mais musulman, leur serait en horreur; quant à bouddhiste , ils ne comprendraient plus. Eh bien ! si vous leur dites que vous n’êles ni catholique, ni protestant, ni israélite, ni musulman, ni bouddhiste, ni d’aucuae religion positive quelconque, et que vous êtes bien trop religieux pour cela, vous devenez pour eux un être immoral, sans foi ni
loi, un être dangereux, funeste, qu’il faut mettre au ban delà société. En Angleterre, par exemple, pays si libéral en tout le reste, on exige que chacun professe une religion, appartienne 5 un cuite reconnu; autrement, vous n’êtes pas admis à vivre, et vous êtes chassé du pays, ou considéré comme un paria, par ce peuple très-libéral.
Ils oublient cette belle pensée d’un de nos philosophes français du dix-huitième siècle : « Toutes les religions positives sont des sectes de la religion naturelle. »
Or l’esprit sectaire est étroit, cruel. C'est lui qui, aujourd’hui encore, prêche l’Evangile à coups de canon, v sous prétexte de civiliser les peuples. On veut bien de la liberté des cultes pour soi, h la condition toutefois qu’il y ait un culte reconnu ; mais on n’en veut pas pour les autres. On les massacre pour leur apprendre à vivre.
Si les mots déool et bigot sont des expressions modernes, la chose est vieille presque autant que le monde. Socrate eut l’imprudence de donner prise à la race dévote et bigote d’Athènes, et ne chercha pas à se défendre : ce fut là ce qui le perdit.
D’ailleurs, — analysons encore un sujet si complexe et si subtil, essayons de rendre raison de cette confusion incroyable établie par les poètes comiques à l’égard du grand philosophe, et acceptée jusqu’à un certain point par le public : —
Certes, c’était à bon droit que la Pythie avait proclamé Socraté le plus soge des hommes. Mais ce mot même, sage, soplios, voulait dire tant de choses! Il était presque le même que sophiste; il signifiait sage, mais aussi il signifiait habile, adroit, rusé; il s’appliquait à un orateur, à un poète, aux Muses; le Sphinx, aux énigmes embrouillées, quilut le premier des sophistes, s’appelle,
ÉTUDES
dans Sophocle , la vierge sage. Les deux choses et les deux mots, sophos et sophistes, se ressemblaient beaucoup, et souvent se confondaient. Aussi bien le nom de sophiste n’était pas d’abord chez les Athéniens une qualification injurieuse, non plus que le nom de précieuse chez les Français du dix-septième siècle, avant que les , précieuses ridicules eussent imité, contrefait et compromis les précieuses véritables. Socrate était donc, dans la bonne acception du mot, un sophiste autant qu’un sage. Solon et Pythagore aussi sont tous deux appelés sophistes.
• Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant ' de la sophistique plutôt que Gorgias ou Protagoras, c’est peut-être qu’il aimait mieux prendre pour plastron de ses railleries un concitojen athénien, que les confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à Athènes.
Et puis les poètes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la figure populaire de l’homme au ijez camus, vulgarisateur des idées, de ce philosophe flâneur qu’on rencontrait causant et ergotant k tous les coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits, de ce « sage-homme 1 , » fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du bonhomme, son habitude de marcher nu-iête et nupieds, de s’arrêter dans les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait l’occasion de dire quelque chose d’utile ou de subtil; ses manières de parler familières autant qu’ingénieuses, ses comparaisons prises dans la vie de chaque jour, ses