Expression de Montaigne, masculin du npol sage-femme
paraboles quelquefois triviales, composaient déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des poètes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d’y ajouter, pour en faire, non le portrait d’un individu, mais la personnification arbitraire d’une classe entière.
Si Socrate est un idéal pour nous, nul n’est un idéal pour ses contemporains, comme nul n’est héros pour son valet de chambre. Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont peut-être, disait h propos de saint Vincent de Paul , qu’on venait de canoniser : « Pour moi, j*aurai beaucoup de peine à m’habituer h voir un saint dans un homme que plus d’une fois j’ai vu tricher au piquet. »
Les poètes comiques d’Athènes et les gens malveillants ou sans discernement étaient peut-être de l’avis que devait exprimer plus tard Caton l’Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard et de séditieux.
Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c’est que Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme des premiers : des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans son ménage; des enfants, qui avaient coutume de f se le montrer dans les rues, parce qu’il lui était arrivé d’y jouer aux noix avec quelques-uns d’entre eux. Il avait justement la popularité qu’il faut pour être mis sur le théâtre, et l’originalité moyennant laquelle on est aisément tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune pour la comédie.
Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des interlocuteurs de ce maître vénéré : « Socrate ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu’on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte et des pipeaux à la main, mais dans l’intérieur desquels, quand on les ouvre en
séparant les deux moitiés, on trouve des statues de divinités? * Eh bien 1 Aristophane ne vit ou ne voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l’ouvrir; ou, s’il l’ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son invention; ce qui était peutêtre nécessaire, à son point de vue, pour présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein. Et, lorsqu’il eut refait la pièce telle que nous la possédons aujourd’hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.
De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans les Chevaliers , Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le nom -de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.
Dès sa première pièce, intitulée : les Dailaliens, ou les Banqucteurs ( comme nous dirions : les Viveurs ) , donnée sous le nom de Gallistrate ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. « Les Banqueteurs , qui formaient le chœur de cette pièce, composaient une société de table qui venait de banqueter dans un sanctuaire d’Héraclès (Hercule), dont le culte était souvent célébré par des ' banquets. Ils assistaient maintenant en spectateurs à un combat que se livraient l’antique éducation, sobre et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux jeunes gens, le vertueux (orw^pwv) et le mauvais sujet ( xaTarcÛYwv ). Le mauvais sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme dédaignant Homère et la poésie,
fort au courant de tous les termes de la chicane, — évi-
demment afin de s’en servir pour des raffinements de retors; — partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d’/ilcibiade, chef de la jeunesse dorée d’Athènes. —
Ce qu’Aristophane avait tenté dans cet essai, il l’exécula dans les Nuées, quand il fut arrivé à sa maturité 1 . »
Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi : les Tagénisies ( ou Faiseurs de crêpes?), où il traduisit sur la scène le fameux sophiste Prodicos.
Un autre poète comique, nommé Platon, qu’il ne faut pas confondre avec le philosophe, y mit d’un coup tous les sophistes.
Mais, supposé qu’il fût permis de mettre sur le théâtre les démagogues ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n’était pas permis d’y mettre un philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.
Disons mieux, il n’était pas permis moralement, d’y mettre aucun individu quelconque. La comédie ancienne , à «la vérité , s’arrogeait ce prétendu droit ; mais ce droit-là, comme beaucoup d’autres, n’était, il faut le reconnaître, qu’une injustice et une violence.
En principe, la comédie ad hominem est mauvaise, parce que, traduisant sur le théâtre, non les vicrs ou les travers, ou les caractères généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur la vie privée d’un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre lui. Car il serait absurde de dire : « Je fais une comédie contre vous, faites-en une contre moi ! » Ce serait l’histoire de l’homme qui, précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui : les juges offrirent à la partie civile de tâcher de faire de même en se jetant aussi du haut des tours. — Ces violences alternées fussent -elles possibles, seraient un retour à la barbarie.
Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie pri-
1. Otfried Müller, Hist. de la lift, gr., trad. K. Hillebraod.
ÉTUDES
vée doit être murée, nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous. — Eh bien, non ! Même, s’il s’agit uniquement de la vie publique, vous n’avez pas le droit cependant de mettre les personnes sur le théâtre. Gela dépasse les limites de la discussion légitime; c’est un outrage, c’est une voie de fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.
Et voyez où cela mène ! Socrate , après avoir été traduit sur le théâtre, fut traduit à la lin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes accusations, et condamné à boire la ciguë.
En vain pourrait -on dire et a-t-on dit : Aristophane n’avait aucun dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas qu’on le traîne devant les tribunaux, comme coupable d’avoir attenté à la religion de l’Etal; la comédie des Nuées n’avait pas le desqgin d’ôter à Socrate l’honneur et la vie.
Soitÿmais, sans le vouloir, elle y contribua. Le poète, ici, a outre-passé les licences de la comédie ancienne elle-même. Exposer sur la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore! c’était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l’exposer à la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie ancienne en donnât la licence au poète, l’honnêteté le lui défendait.
Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci : Mais puisque ce n’est pas lui-même?... puisque c’est un Socrate de fantaisie?... — Eh! quoi? n’est-il pas d’autant plus inique de donner le nom et le visage du véritable Socrate à ce personnage sacrifié ? C’est un calcul malhonnête, odieux, et l’on ne voudrait pas d’un chefd'œuvre à ce prix.
Ce qu’il y a de plus perfide et de plus traître, c’est
que, dans maint passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion. Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu’il a eu raison de battre son père, le poète mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou deux arguments socratiques : N’est-ce pas un droit commun que celui de corriger l’erreur? L’expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour l’homme même qui est châtié élqui se trouve ainsi allégé de sa faute? — Socrate avait réellement conçu de cette manière la théorie des peines : il se les figurait comme devant être une purification du coupable 1 . Avec quelle perfidie le poète abuse d’une thèse philosophique si morale et si judicieusement humaine!
Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la correction de son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu’il doit la battre , comme Oreste, dans Euripide, démontre qu’il était obligé de tuer la sienne.
Là on peut voir comment la parodie se mêlait à tout, chez ce peuple très-littéraire, et faisait accepter, comme plaisanteries de pure forme, bien des choses qui, prises sérieusement, seraient odieuses. Et peut - être doit-on invoquer, d’une manière générale, cette circonstance atténuante dans le sujet qui nous occupe. La faute du poète restera assez grave encore.
Sans imputer directement à Aristophane la mise en accusation de Socrate, comme le fait Élien, puisqu’il y eut entre la représentation des Nuées et le jugement qui condamna le philosophe à boire la ciguë un intervalle
1 . Voir la dernière partie du dialogue de Platon intitulé Corgias.
ÉTUDES
de vingt- trois ans, — il faut conslater, toutefois, que les chefs d’accusation sur lesquels s’appuie le jugement qui frappa ce juste, se trouvent déjà tous en germe dans les traits satiriques et calomnieux de cette comédie. Platon en a fait la remarque. Il est vrai que c’est dans l’intention d’affaiblir les accusations d’Anytos, ramassées, dit-il, dans une comédie. Toujours est-il qu’elles s’y trouvent, et que de là elles circulèrent et se grossirent dans la rumeur publique.
Je conviendrai que, s’il était constant qu’Aristophane eût pu être considéré comme l’instigateur de la condamnation et de la mort de Socrate, Platon, sans doute, n’eût pas parlé aussi favorablement qu’il l’a fait de l’homme qui eût été, en quelque sorte, le meurtrier de son maître chéri ; il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble et conversant amicalement dans son Banquet, peu d’années après la représentation des Nuées ; il y aurait eu là une inconvenance morale et une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son cœur et son esprit élevés. Mais, de là à conclure que l’influence des Nuées sur le procès fait à Socrate, pour n’avoir pas été instantanée, fut nulle, il y a loin : nous croyons, au contraire, que cette comédie, sans que l’auteur eût pu le prévoir, prépara les esprits à l’accusation de Socrate. Qu’est-ce, après tout, qu’un intervalle de vingt- trois ans? Pensons à la révolution de 1848, ou même à celle de 1830 : est-ce que nous avons oublié ce qui fut fait et dit, soit dans l’une, soit dans l’autre? Il semble que c’était hier. ViDgt-trois années paraissent longues, quand on les considère dans l’avenir; dans Je passé, c’est un éclair. Nous sommes donc du sentiment, sinon d’Élirn, du moins de Lucien; et, en dépit de toutes les explications et de toutes les excuses que nous-même avons essayé d’alléguer dans notre impartialité, nous ne pardonnons pas à Aristophane d’avoir
calomnié Socrate préparé involontairement des arguments pour sa condamnation.
A la vérité, les accusations portées contre lui, et empruntées à la comédie des Nuées, ne furent que de vains prétextes, auxquels personne ne se méprit. Devant un tribunal composé par ses ennemis, le juste était condamné d’avaDce : pouvait-on lui pardonner l’indépendance de son langage et de sa pensée, dans un temps de servitude et d’oppression? Mélitos, Anytos et Lycon ne furent que les instruments d’un parti tout-puissant qui frappait l’incorruptible censeur de ses vices et de ses crimes 1 .
En public, en particulier, à l’armée, à la ville, sa conduite avait toujours été celle d’un citoyen soumis aux lois, courageux et simple, parfois sublime sans y songer, sans sortir des habitudes de sa vie ordinaire. Un jour que le sort l’avait désigné pour présider l’assemblée du peuple, la foule voulait porter un décret injuste : il s’y opposa en s’appuyant sur la loi, et resta impassible devant les fureurs d’une multitude à qui nul autre n’aurait osé résister.
Quand sa patrie tomba sous la domination des Tiente, si ces usurpateurs de l’autorité lui commandaient quelque chose d’injuste, il n’obéissait pas. Ainsi, sommé par eux de mettre fin à ses conversations avec la jeunesse, il * ne tint compte de la défense. Un jour que les Trente lui prescrivaient d’aller, avec quelques autres citoyens, arrêter un homme qu’ils voulaient mettre à mort, le philosophe répondit que leur ordre, n’étant pas légal, ne pouvait l’obliger. Au-dessus de la loi écrite, il y a la loi non écrite.
Voyant qu’ils avaient fait mourir un grand nombre de citoyens distingués et qu’ils en forçaient d’autres à seconder leurs injustices, il avait osé dire publique-