Voir Poyard, notice sur les Nuées
ÉTUDES
ment : « Je serais étonné que le gardien d’un troupeau, qui en ferait disparaître une partie et rendrait l’autre plus maigre, ne voulût pas s’avouer mauvais pasteur; mais il est plus étrange encore qu’un homme, se trouvant à la tête de ses concitoyens, enlève les uns, corrompe les autres, et n’avoue pas, en rougissant de honte, qu'il est un mauvais chef d’Etat. »
Socrate était un de ces obstinés qui semblent un peu fous aux consciences moyennes, mais dont l’exemple maintient la justice sur la terre.
Un orage peu à peu se forma contre lui, et un jour vint où il eut à compter avec une foule d’ennemis. « Le vieux parti aristocratique était mécontent de voir un homme de la foule acquérir autant d’influence; les démocrates étaient mal édifiés des tendances générales de sa politique, qui semblait vouloir l’établissement d’une oligarchie de sages ; les partisans du culte de l’État lui reprochaient d’abandonner les autels de la patrie et d’introduire on ne savait quelle divinité nouvelle : il parlait fréquemment de son « génie » ou « (îémon, » comme d’un inspirateur secret et merveilleux qui lui traçait sa conduite et lui permettait de diriger celle des autres. Il n’en fallait pas tant pour perdre un citoyen sans fonctions publiques, sans autorité officielle.... Ses ennemis se liguèrent, et, confondant dans une même accusation des griefs disparates, ils l’accusèrent publiquement. Un homme puissant, impétueux, qui se donnait pour ami du peuple, et dont le philosophe avait plus d’une fois percé à jour les intrigues d’âmbition, Anytos, lui reprocha d’avoir compté parmi ses auditeurs le versatile et perfide Alcibiade, le sanguinaire Crilias, un des Trente qui avaient été renversés à si bon droit. Socrate avait dit : « Je ne suis pas seulement citoyen d’Athènes, mais citoyen du monde. /> Cette parole ne devait-elle pas s’interpréter comme un dédain de la patrie? De telles impu-
tatioDS, et quelques autres, également relatives à la politique, ne purent cependant servir de base à un procès criminel : une amnistie récente les annulait. Il fut donc réglé qu’une autre des victimes ordinaires de ce railleur, Mélitos, mauvais poète, le dénoncerait comme impie et novateur en fait de religion, comme corrupteur habituel de la jeunesse. Lycon, orateur virulent, promit de soutenir l’acrusation. Socrate refusa l’assistance d’un autre orateur, l’habile Lysias, offrant d’éciire un plaidoyer que l’accusé aurait pu, d’après lacoutume, lire à ses juges, et dont les mouvements eussent été calculés de manière à rendre un acquittement presque certain. Il comparut donc devant le tribunal des Héliastes, fut condamné à une amende, et, sur son refus de se reconnaître coupable en promettant de la payer, on prononça contre lui la peine de mort. Les juges étaient ce jour-là au nombre de 556 : quand ils eurent opiné, on trouva que 281 avaient prononcé contre l’accusé, 275 pour lui; la majorité était donc seulement de 6 voix. Socrate pouvait, aux termes de la loi, se condamner lui-même à l’une de ces trois peines : la prison perpétuelle, l’exil ou l’amende. Mais il demanda, ironiquement, d’être nourri, aux frais de l’État dans le Prytanée, asile glorieux des citoyens qui avaient rendu de grands services au public. Les juges irrités délibérèrent alors de nouveau et le condamnèrent à mort 1 . »
Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus précis, raconte que, dans une conversation, avant l’audience du tribunal des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs, s’y refusa par cette raison, « qu’ayant toujours pratiqué la justice, il devait s’estimer heureux de mourir avant d’éprouver les maux d’une vieillesse caduque. » Devant