‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 46 sur 119 · Morel, Ilist. de la Sagesse · texte numérisé non relu

Morel, Ilist. de la Sagesse

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ses juges, il rappela et réfuta les trois griefs invoqués contre lui : méconnaissance des dieux adorés dans l’État, introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se rendant le témoignage qu’il devait se féliciter de sa conduite antérieure, l’accusé ne voulut pas demander grâce. Même après sa condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l’écrit d’Hermogène.

Xénophon ajoute qu’Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate s’entretenir de toute chose plutôt que de son procès, lui dit : « Socrate, ne devrais-tu pas songer à ta défense? — Quoi donc! tu ne vois pas que je m’en suis occupé toute ma vie? — Gomment cela? — En ne commettant jamais d'injustice. »

Se voyant condamné, il dit : « Je n’irai point, parce que je meurs injustement, abaisser mon courage. L’opprobre est à craindre, non pour moi, mais pour ceux qui me condamnent.... Oui, j’en suis certain, et l’avenir et le passé témoigneront que je n’ai nui à personne, que je n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant gratuitement toutes les salutaires leçons que je pouvais leur offrir. »

Un homme simple, mais qui l’affectionnait, Apollodore, lui disant qu’il était révolté de l’iniquité du jugement, — « Mon cher Apollodore, lui réponAt Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable? »

Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l’opinion fit justice des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d’un passage de Plutarque qu’Anytos, n’ayant pas la force de supporter la haine

publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de même.

Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les Nuées sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs, fut un martyr; et le poêle calomniateur ne pouvait pas dire en bonne conscience : « Je me lave les mains du sang de ce juste. »

Disons du reste qu’Aristophane était fort jeune lorsqu’il fitjouercelte comédie, et c’est peut-être, si l’on veut, une circonstance atténuante. Les Nuées, représentées en 424 avant notre ère, sont la seconde pièce qu’il ait donnée sous son nom.

Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet âge où ses vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci nous amène à une explication que donne M. Eugène Noël. Distinguant les deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre la première avec la seconde, il ajoute : * Sa grande action, comme celle de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque Aristophane n’est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard Platon tt Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant de bon sens l’auteur des Nuées, Socrate en était venu enfin au bon sens, dans sa vieillesse. » Celte explication ne manque pas de vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.

Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci, qu’il ne faut jamais perdre de vue ;

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Aristophane, l’homme du passé, attaqua dans Socrate l’homme de l’avenir, le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la vieille religion et tout l’ancien régime. Il injuria, vilipenda, calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu’il redoutait , voyant qu’elle ébranlait tout l’ordre ancien, et n’entrevoyant pas l’ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populai e, redouté des gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas l’humanité.

Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie et s’attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devançait son époque ; Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de l’avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d’une foi ardente, sous un scepticisme apparent.

Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche, plein de fraîcheur et de santé, est un des plus brillants représentants de l’esprit grec; mais il ne faut pas craindre d’avouer que, si l’esprit grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c’est dans un cercle assez étroit.

Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand elle est une révolution véritable : celle qui commençait alors devait être la plus considérable de l’histoire entière de l’humanité, je ne dis pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits n’était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le christianisme à son aurore ; mais je dis avaut la Réforme et la Révolution française.

Cette première révolution qui s’accomplissait du temps de Socrate, et en grande partie grâce à lui, fondait la science, en substituant aux hypothèses, filles de l’imagination, l’observation des phénomènes de la nature : Aristophane ne peut voir sans frémir la physique détrôner les dieux ; il veut croire, en dépit de tout, comme Boileau, « que c’est Dieu qui tonne. » Cette révolution renouvelait la poésie tragique, en substituant à la peinture d’une fatalité extérieure pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la peinture de la liberté n’ayant plus à lutter que contre la fatalité intérieure des passions. Elie agrandissait la morale, en enseignant aux orgueilleux et dédaigneux autochthones que les barbares aussi étaient des hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui n’est qu’une seconde forme de l’égoïsme, en un sentiment plus élevé, plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple, comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de l’Espfit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours subtils ; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir dont ils étaient les appuis ; et mourir d’une mort aussi divine que Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique ; et, comme lui, pour le salut des hommes; c’est-à-dire pour les racheter de l’erreur, de l’hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui sont

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le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la vraie vie éternelle.

Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par conséquent de l’-ordre légal et de la religion officielle (du moins quand. ce n’était pas lui qui l’attaquait dans ses parodies irrévérencieuses); ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu’il crut, par dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par étroitesse d’esprit et par peur, qu’il livra Socrate aux risées. Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant que terrible, qu’il le confondit avec les sophistes ses adversaires, afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit pas, à la vérité, qu’il broyait la ciguë que d’autres verseraient ; toujours est-il que, sans l’avoir prévu, il contribua, quoique longtemps d’avance, à la mort de Socrate.

Et, en tout cas, il a calomnié le juste.

C’est la destinée des grands coeurs, des âmes élevées, des esprits étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la fange, d’être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des natures vulgaires, au nom des croyances reçues et de la soidisant légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l’avenir sont mis à mort ou tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une, sont lâches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la fin, triomphe, quoique bien lentement, c’est par l’action successive des individus courageux et des élites humaines qu’on nomme minorités : en vain on les proscrit, on les étouffe ; on n’étouffe pas avec elles l’idée qui est leur âme et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur

bûcher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à travers les siècles , une majorité finale , qui seule donne jraison au droit , à la science et à la liberté.

Ést-ce tout ? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en distinguer, d’en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais est-ce que les rhéteurs-sophistes eux -mêmes ne sont pas, — quelquesuns du moins, — calomniés dans la comédie des Nuées ? Oui, certes! car ils n’étaient pas tous mauvais. « Qu’il y eût, dit M. Grote, des hommes sans principes et immoraux dans la classe des sophistes, — comme il y en a et comme il y en eut toujours parmi les maîtres d’école, les professeurs, les gens de loi, etc. , et dans tous les corps quelconques, — c’est ce dont je ne doute pas. En quelle proportion? c’est ce que nous ne pouvons déter-, miner. Mais on sentira l’extrême dureté qu’il y a à passer condamnation sans réserve sur le grand corps des maîtres intellectuels d’Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si l’on se rappelle que l’apologue bien connu appelé le Choix d’ Hercule- fui l’œuvro du sophiste Prodieos et son sujet favori de leçon. »

M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur la Cité antique, dit de son côté, en parlant des sophistes : « C’étaient des hommes ardents h combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu’ils engagèrent contre tout co qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions de la Cité que les préjugés de la religion. Ils

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examinèrent et discutèrent hardiment les lois qui régissaient, encore l’Etat et la famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes nouveaux, enseignant non pas précisément l’indifférence au juste et à l’injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive que l’ancienne , plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, q.ui souleva une tempête de haines et de rancunes. On lesaccusa de n’avoir ni religion, ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils n’avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu’ils croyaient avoir assez fait quand ils avait combattu des préjugés. Us remuaient, comme dit Platon, ce qui jusqu’alors avait été immobile. Us plaçaient la règle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine, et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l’immuable tradition. Us enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne suffisait plus d’invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu’il fallait persuader les hommes et agir sur des volontés libres. A la connaissance des antiques coutumes ils substituaient l’art de raisonner et de parler, la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la tradition ; eux, ils eurent l’éloquence et l’esprit. »

Ce n’est pas qu’ Aristophane, leur ardent antagoniste, manquât d’esprit ni d’éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris.' II fouille sans cesse dans l’arsenal des vieilles idées, rappelant à tout propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont faibles, et même nuis ; ils se réduisent à ceci : La perfection est dans le passé.

Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans l’avenir. Elle est l’idéal éternel, que l’on doit poursuivre toujours, sans espérance de l’atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant de plus en plus. C’est ce que Platon, dans son beau langage, appelait :

^ ôpoiWtç tw 0£w. Et c’est ce qu’en langage moderne, on nomme : Perfectibilité.

Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse : « Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les finesses des docteurs à la mode, c’est un conservateur borné, — cela n’empêche point d’avoir de l’esprit ; — c’est un homme qui ne con- , naît que le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette Descartes et Condillac dans le même sac, comme d’affreux philosophes. Ce qu’il est là, il l’est partout : partisan de la paix quand même en politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne compagnie qui s’encanaille à ses jours, mais qui garde .ses préjugés de fils de famille; tout cela exclut-il donc l’esprit, le génie? tout cela ne permet-il pas même de rester dans le vrai, — à moins qu’on ne vienne contester la légitimité et la vérité du principe Conservateur ? — Il cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu’il l’entend 1 . »

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Le poète, par sa comédie des Nuées, se flattait d’avoir pris un vol nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce : ce ne fut pas Aristophane cette fois,

1. V. Otfried Millier, Ilist. de lalitt. gr., trad. et commentée par K. Hillebrand, t. II.

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ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le jeune poète en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c’est cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue jusqu’à nous 1 .

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