LE CHŒUR DES GUÊPES
Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de vie ! ( A Bdélycléon : (Tu aspires à la tyrannie !
C’était 1 accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone dans cette jalouse démocratie.
BDÉLYCLÊON.
Tout est pour vous tyrannie et complots , quelle que soit l’affaire en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n’en ai pas entendu parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus commune que le poisson salé ; son nom a cours sur le marché. Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand de sardines, qui est à côté, dit aussitôt : cr Voilà un homme dont la cuisine sent la tyrannie ! » Qu’un autre demande par-dessus le marché un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de légumes le regardant de côté lui dit : * Hum! tu demandes de la ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t’imagines-tu qu’Athènes te doive en tribut tes assaisonnements ? t
Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce , au lieu de ce rude et triste métier de
PHILOCLÉON
Ah ! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu me prives ! Je ne me soucie de raie ni d’anguille ! Un petit procès à l’étouffade est un mets qui me plairait mieux ! .
BDÉLYCLÉON
C’est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à m’écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t’abuses.
ÉTDDES
PHILOCLÉON
Je m’abuse quand je rends la justice?
BDÉLYCLÊON.
Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu es leur esclave, sans t’en douter.
PHILOCLÉON
Esclave? moi, qui commande à tous?
BDÉLYCLÊON.
Tu crois commander, mais tu obéis!...
UyJ
Ainsi commence une discussion en forme , mêlée de sérieux et de comique, et dans laquelle le poète déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.
Chaque comédie d’Aristophane contient ainsi une scène capitale, largement développée, où la question , soit générale, soit particulière, qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tantôt directement et au nom * du poète, s’exprimant par la bouche du coryphée dans cette partie du chœur qu’on nomme la. parabase, tantôt indirectement par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de Dicéopolis et des Acharnéens ; celle de Cléon et des Chevaliers; celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans PlutuS; celle du Juste et de l 'Injuste dans les Nuées; celle d’Eschyle et d’Euripide dans les Grenouilles; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De sorte que ces plans , si libres et si flottants au premier coup d’œil, à cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une logique constante, et, malgré leur laissser-aller apparent et leur facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une même loi de composition. Or, l’unité dans la variété , n’est-ce pas là, précisément, une des conditions de l’art?
Dans la présente discussion , il s’agit de prouver aux Athéniens que l’institution par laquelle ils sont tous juges
ou jurés tour à tour, moyennant salaire, est ridicule et funeste. « Entreprise hardie et difficile, supérieure peutêtre aux forces d'un poêle comique, comme il le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une maladie invétérée dans un État. »
Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté. Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux qu’il soit! * Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les plus huppés 1 font sentinelle près de ma grille. Sitôt que je parais, on me caresse d’une main douce *, qui a dérobé les deniers publics; avec force courbettes on me supplie • d’une voix molle et pitoyable : « O père, aie pitié de moi, je t’en prie, par les petits profits que tu as pu faire toi-même, dans l’exercice des charges publiques ou dans l’approvisionnement des troupes 1 » Eh bien ! celui qui parle ainsi ne se douterait même pas que j’existe, si je ne l’avais acquitté une première fois. »
Le .vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le poète entremêle habilement à cette description la satire des mœurs contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les spectateurs, encore mieux que nous, devaient goûter la vérité malicieuse.
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1. TeTpairrijrst;, littéralement, hauts de quatre coudées. C’est Racine qui nous fournit l’équivalent.
Qu’est-ce qu’un gentilhomme? Un pilier d’antichambre. Combien en as-tu vus, je dis des plus huppés,
A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,
Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche;
Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma brochet
Les Plaideurs, Actel, scène 5.
2. C’était un usage des accusés, pour se rendre les juges favorables. Xénophon (Hep. Ath.) le mentionne aussi, au surplus, cete fait partie de la mimique naturelle instinctive, et peut s’observer > çncore aujourd’hui chez les enfants et chez les simples.
ÉTUDES
Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par ellemême, elle a encore pour récompense le triobole ! Quand il rapporte cet argent à la maisoD, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille * qui l’appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa langue'. » On le dorlote, on le gâte, on l’empâte, on le régale de toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance , et sa puissance égale à celle du roi des dieux : « On parle du juge comme de Jupiter! notre assemblée est-elle tumultueuse ; chacun dit en passant : Grands dieux! le tribunal fait gronder son tonnerre!... »
L’hyperbole de Philocléon allant ici jusqu’au lyrisme, le poète, pour l’exprimer, laisse l’ïambe et prend le vers lyrique. — Shakespeare, avec une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce, selon le moment, la prose ou les vers.
Le chœur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se gonflent d’orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue Philocléon.
Jamais, dit le coryphée, je n’ai entendu parler avec tant d’éloquence et de raison!... Il a tout dit; pas une omission! Aussi je grandissais à l’écouter; je croyais rendre la justice dans les îles Fortunées*, tant j’étais sous le charme de sa parole!
BDÉLYCLÉON
Comme il se pâme d’aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je te ferai voir les étrivières!
t . Vers 609. Les pauvres gens portaient dans la bouche leur menue monnaie. — De là aussi par suite, l’usage de mettre une obole dans la bouche des morts pour payer leur passage dans la barque de Caron. « Encore aujourd’hui, dans l'Orient, les Juifs et autres marchands portent dans leur bouche une quantité incroyable de petites monnaies, sans que cela les empêche de parler.»
Artaud.
2. Même aux îles Fortunées, un des paradis de l'antiquité, ce vieux juge ne serait heureux qu'en jugeant.
Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane réplique, sous le nom de Bdélycléon ; c’est là le cœur même de la pièce et de la discussion sociale qu’elle contient.
Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste civile du triobole, ne reçoivent pas même le dixième des revenus publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les miettes.
En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance,
6000 juges, à 3 oboles par jour, font 540000 oboles par mois ;
La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;
La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;
Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;
Et, pour une année de 10 mois 1 , 150 talents.
La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de 200 : or, ils n’en reçoivent que 150. Donc ils ne reçoivent pas même le dixième.
Ainsi la comédie d’Aristophane admet la statistique et . même l’arithmétique. L’esprit tire parti de tout et sait égayer même les chiffres ; témoin ce chapitre où Edmond About* analyse la quote-part de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu’il paye pour chaque chose, — comme Aristophane montre ce qu’il reçoit.
S’il ne reçoit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient : « Jamais je ne trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple! » Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par ces gens-là. Et alors ce sont des cinquan-
1. Les deux autres mois, nous l’avons dit, se dissipaient en fêtes de toute sorte, pendant lesquelles les tribunaux chômaient, et, par conséquent, on ne touchait pas le triobole.