‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 55 sur 119 · Dans son beau livre du Progrès · texte numérisé non relu

Dans son beau livre du Progrès

ÉTUDES

taines de talents qu’ils extorquent aux villes alliées, par la menace et l’intimidation : « Payez, ou 'je lance la foudre sur votre ville, et je l’écrase! * Toi, tu te contentes de ronger les restes de ta royauté.... N’est-ce pas la pire des servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et leurs complaisants, qu’ils gorgent d’or? Pour toi, si l’on te donne les trois oboles, tu es content : voilà le prix de tant de fatigues et de dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siège des villes! »

Philocléon, aussi naïf que le paraît d’abord le bonhomme Demos dans les Chevaliers , — puisque c’est le même personnage sous un autre nom, — exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé : « Est-ce ainsi qu’ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui me donne bien à penser! Je ne sais plus où j 'en suis ! »

Alors le poète, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups et achève de retourner l’esprit du vieillard. Ici encore, comme dans les Chevaliers et dans Plutus, sans quitter le ton familier, il s’élève jusqu’à l’éloquence. Dans ces passages, les grands vers anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l’effet :

Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu’à la Sardaigne. Qu’en retires-tu ? Rien que ce misérable salaire! Encore te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte : juste de quoi ne pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t’en dirai la raison : c’est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu’au moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu t’élances sur lui en aboyant avec fureur. S’ils voulaient assurer le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile : mille villes nous payent tribut; qu’ils ordonnent à chacune d’entretenir vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices, mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs, goûteront tous les biens que mérite une terre telle

que la nôtre et le trophée de Marathon; tandis qu’aujourd’hui, semblables aux mercenaires qui fopt la cueillette des olives, vous suivez celui qui vous paye!

Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se percer de son épée, s’il succombait dans le débat, s’écrie avec un accent tragique où l’on sent quelque parodie d'une œuvre contemporaine, soit YAjax de Sophocle, soit YAndromaque d’Euripide :« Hélas! ma main s’engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu’est devenue ma vigueur? » à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de Gormas :

O Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse !

Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entraîner, outre Philocléon, le chœur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il accumule les raisons, les exemples; c’est un fleuve d'éloquence pratique et familière, — comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu’il décompose, lui aussi, les budgets.

Quand ils ont peur, ils vous promettent l’Eubée à partager, et, pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous donnent-ils? rien; si ce n’est, tout récemment, cinq boisseaux d’orge. Encore ne les avez-vous eus qu’àgrand’peine, en prouvant que vous n’étiez pas étrangers; et seulement chénix par chénix 1 ? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé ; je voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ees emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t’accorder tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.

Le chœnr des Guêpes est entraîné et passe du côté de Bdélycléon pour achever de décider Philocléon.

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