Mesure qui correspond à peu près au litre
ÉTUDES
Le chœur, considéré d’une manière générale, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun, exempt de parti pris ; ce que Wilhelm Schlegel appelle « le spectateur idéal, » c’est-à-dire la représentation de l’opinion publique désintéressée et flottante.
Chez nous, ce rôle est tristement rempli par l’ignoble chose qu’on appelle la claque, et qui est chargée d’exprimer, mais plutôt au point de vue littéraire qu’au point de vue moral , les impressions des spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d’avance par l’auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou d’attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première représentation, ellp demande le nom de l’auteur (qu’elle connaît fort bien), elle rappelle à grands cris le principal acteur, la principale actrice, ou bien, selon la formule : Tous, lotis, tous! La claque est l’accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait partie à certains égards. Elle représente l’opinion moyenne : elle la simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au chœur antique.
Mais, d’autre part, elle en diffère profondément. D’abord le chœur des tragédies était quelque chose de noble, d’élevé, de moral et de religieux, où se combinaient la philosophie, .la poésie, la musique et la danse, pour donner à l’expression de la conscience publique toutes les formes les plus belles; bref, ce « spectateur idéal » se produisait et se manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de l’art et de l’idéalité.
Quant au chœur de la comédie, quelque bouffon qu’il fût souvent par son costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu’au lyrisme.
En tout cas, il avait toujours, à de certains moments,
nous le voyons ici, le même rôle moral que le chœur tragique; celui d’assister aux débats avec impartialité, et de pencher alternativement du côté de chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu’enfin l’un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons meilleures, le chœur y ajoutait ,sa voix prépondérante et achevait d’emporter la balance de ce côté-là.
Ce n’était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus héroïque que le chœur, soit comique, soit tragique , se décidait. Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu’il nous dit que, si dans la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des héros, le chœur ne se compose que d 'hommes. D’hommes, c’est-àdire d’hommes ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les majorités.
Ici donc notre chœur de Guêpes, passant du côté de Bdélycléon, se met à dire :
« Combien est sage cette maxime, Avant d'avoir entendu lès deux parties, ne juges pas! Car c’est toi maintenant qui me parais de beaucoup l’emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. ( A Philoclèon :) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop indomptable. Plût au ciel que j’eusse un parent ou un allié qui me lit de pareilles propositions î C’est quelque dieu, évidemment, qui te protège en cette ’ occasion et te comble de ses bienfaits : accepte-les sans hésiter. »
Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point encore. — « Demande-moi tout, dit-il, hors une seule chose! — Laquelle? — Que je cesse de ju-
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ger. Avant que j’y consente, j’aurai comparu devant Pluton! »
Racine traduit, ou à peu près, la suite :
BDÉLYCLÉON — LÉANDRE
Si pour s vous sans juger la vie est un supplice,
Si vous êtes pressé de rendre la justice,
Il ne faut point sortir pour cela de chez vous:
Exercez le talent et jugez parmi nous. ,
PHILOCLÉON — : PERRIN-DANDIN
Ne raillons point ici de la magistrature :
Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.
BDÉLYCLÉON — LÉANDRE
Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
Et juge du civil comme du criminel.
Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences.
Tout vous sera, chez vous, matière de sentences :
Un valet manque-t-il de rendre un verre net?
Condamnez-le à l’amende, ou, s’il le casse, au fouet.
PHILOCLÉON — PERRIN-DANDIN
C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
Et mes vacations, qui les paira? Personne?
BDÉLYCLÉON — LÉANDRE
Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.
PHILOCLÉON — PERRIN-DANDIN
Il parle, ce me semble, assez pertinemment.
Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d’autres traits, que Racine n’a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer quelques-uns, pour faire connaître le plus complétemént possible, dans cette fidèle réduction, le poète des fêtes de Bacchus.
BDÉLYCLÉON
Voici un pot de chambre, si tu veux lâcher de l’eau : on va l’accrocher près de toi à ce clou.
PHTLOCLÉON.
C’est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard pour prévenir les rétentions.
En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs fois du vase. — Voilà ce que n’excluait pas l’atticisme en ses jours de joie.
BDÉLYCLÉON.
Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu veux prendre quelque chose.
PHILOCLÉON
Fort bien encore ! Et, dis-moi, quand même j’aurais la fièvre, je toucherais toujours mon salaire ? Et ici je pourrai, sans quitter mon siège, manger mes lentilles. Mais à quoi ' bon ce coq, perché là près de moi?
BDÉLYCLÉON
Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en chantant de là-haut.
ügo
Ainsi tout est disposé pour le mieux.
Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains : le général Lâchés, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé pour lui une partie, soit du butin, soit de l’argent destiné à entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de Racine. La pièce des Plaideurs ne tourne en ridicule que les travers littéraires et extérieurs du barreau ; la comédie d’Aristophane met en scène une affaire politique , à la suite d’une discussion sociale.
L’abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d’Épinay, parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et exécutés par la main du bour-
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reau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la fiction du poète grec, quelque fantastique qu’elle puisse paraître dans sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.
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C’est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lâches, que le poëte présente sous la figure d’un chien qui a dévoré à lui seul tout un fromage de Sicile. Le nom qu’il lui donne, Labès, est tiré du verbe grec qui signifie prendre, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de Lâchés, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur comique quelque jeu de mots analogue.
Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau de Pylos dans la comédie des Chevaliers; mais le fromage tient plus de place que le gâteau : ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier de la pièce.
Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution et son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici comment il s’en explique dans sa Préface :
a Quand je lus les Guêpes d’Aristophane, je ne songeais guère que j’en dusse faire les Plaideurs. J’avoue qu’elles me divertirent beaucoup, et j’y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d’en faire part au public; mais c’étaiten les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille, me semblaient autant d’incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon, dessein, et fit naître l’envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtrè un échantillon d’Aristophane... . Si j’appréhende quelque chose, c’est que des personnes
un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis 'Aristophane, et l’on doit se souvenir qu’il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c’était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d’une chose, qu’ils n’avaient pas ri d’une sottise. Pour moi, je trouve qu’Aristophane a eu raison de pousser les choses audelà du vraisemblable. »
Ce qui redouble la bouffonnerie, c’est que le chien Labès a pour accusateur un autre chien. El tous les deux aboient à qui mieux mieux : Houah , houah! — Houah, houah! — Houah, houah! — Vous vous rappelez les petites truies, dans les Achaméens : Coï, coï ! — Coï, coï ! — La tragédie elle-même, chez les Aihéniens, se permettait quelquefois ces onomatopées bizarres : les Euménides d’Eschyle ronflent, et leurs ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus grandioses et de la poésie la plus sublime.
C’est que le théâtre grec tout entier n’était pas moins romantique , moins plein de nouveauté et d’imprévu, moins abondant en hardiesses fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d’après notre théâtre français classique du dix-septième siècle, s’en forment une idée fort incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils ne s’astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne connurent, non plus, les mille timidités du goût français, ennemi de l'invention hardie; ni les cent
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mille bégueuleries modernes, qui font la petite bouche à l’esprit gaulois, et qu’eflaroueherail souvent Mme de Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.
Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu’une seule chose : une barre ! car comment juger sans une barre? Il lui faut un barreau, vite un barreau! — « Lafo-orme! la fo-orme! » comme dira Brid’oison. — 'On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien ; ainsi l’espère du moins l’impatient vieillard.
PHILOCLÉON
Allons ! qu’on appelle la cause ! Mon verdict est déjà prêt.
BDÉLYCLÉON
Attends, que je t’apporte tablettes et poinçon.
PHILOCLÉON
Ah! tu me fais mourir d’impatience avec tes lenteurs! Je brûle de tracer ma raie !
bdélycléon, lui donnant les tablettes et le poinçon.
Tiens.
philocléon .
Appelle la cause.
bdélycléon.
J’y suis.
PHILOCLÉON
Qu’est-ce d’abord que celui-ci ?
bdélycléon.
Ah ! que c’est ennuyeux ! j’ai oublié les urnes!
PHILOCLÉON
Eh bien! où cours-tu donc?
Chercher les urnes !
PHILOCLÉON
Point! je me servirai de ces vases-ci ' !