‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 58 sur 119 · De ayuiix, rue · texte numérisé non relu

De ayuiix, rue

ÉTUDES

N’oublions pas qu’Aristophane , se confondant avec Bdélycléon, l’hommage que le chœur adresse à celui-ci est un témoignage que le poète , fort de sa conviction sincère et de son patriotique, dessein, se rend publiquement à lui -même.

Dans ce qui précède immédiatement, n’est-ee pas un mélange curieux, intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques, avec ces grosses bouffonneries? et que cette fraîche poésie, qui fleurit légère et charmante, parmi tant d’inventions burlesques?

Enfin, on introduit l’accusé. Il serre les dents pour n’être point trahi par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais tour.

On cite les témoins, qui sont : un plat, un pilon, un couteau à ratisser.

Bdélycléon se charge du rôle de l’avocat, et commence son plaidoyer : '

Juges! C’est une tâche difficile de prendre la défense d’un chien en butte aux imputations les plus odieuses; je l’essayerai cependant. C’est un bon chien, et il chasse les loups.

PHILOCLÉON

C'est un voleur et un conspirateur!

BDÉLYCLÉON

C’est le meilleur de tous les chiens !...

Vous voyez d’ici le mouvement de la scène. Racine n’a eu qu’à se souvenir, en laissant de côté ce qui, dans

le poëte athénien, continue l’allusion politique; par exemple ceci :

BDÉLYCLÉON

Écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau ; parle •haut et clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux soldats ce qu’on t’avait remis pour eux? — Entends-tu? il dit qu’il l’a fait.

PHILOCLÉON

Il ment, par Jupiter! il menti...

Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le défenseur redouble d’éloquence et termine par la péroraison pathétique, que Racine a imitée:

BDÉLYCLÉON — LÉANDRE

Venez, famille désolée;

Venez, pauvres enfants qu’on veut rendre orphelins;

Venez faire parler vos esprits enfantins!

Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère :

Nous sommes orphelins ; rendez-nous notre père,

Notre père, par qui nous fûmes engendrés,

Notre père, qui nous....

PHILOCLÉON — PERRIN-D ANDIN.

Tirez , tirez, tirez !

BDÉLYCLÉON — LÉANDRE

Notre père, messieurs,...

PHILOCLÉON — PERR1N-DANDIN.

Tirez donc !... Quels vacarmes!...

Ils ont pissé partout!

BDÉLYCLÉON — LÉANDRE

Monsieur, voyez nos larmes!

PHILOCLÉON — PERRIN-DANDIN Ouf! je me sens déjà pris de compassion!

Ce que c’est qu’à propos toucher la passion !

Ce qui contribue à fairô pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque, plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du sort infortuné de ces

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chiens orphelins réduits à l’hôpital, c’est qu’il s’est trop pressé (l’avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le poêlon.

Il ne laisse pas toutefois d’être ému. Il ne se reconnaît plus lui-même: « Ah! ciel! suis -je malade? Je sens ma colère mollir ! Malheur à moi ! Je m’attendris! »

Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon :

Allons, ferme , mon cœur; point de faiblesse humaine!

Il croit qu’il y va de sa gloire, de condamner toujours.

Mais, dans son trouble, il ne s’aperçoit pas du stratagème de Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d’une autre : il acquitte l’accusé croyant le condamner.

Lorsqu’on proclame le résultat , de douleur il s’évanouit :

BDÉLYCLÉON

Eh! qu’as-tu, mon père, qu’as-tu?

PHILOCLÉON

Ah ! là là! De l’eau!

BDÉLYCLÉON

Reprends tes sens.

PHILOCLÉON

Dis-moi? est-il absous vraiment?

BDÉLYCLÉON

Oui, certes!

PHILOCLÉON

Ah! je suis mort!

BDÉLYCLÉON

Ne t’afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!

PHILOCLÉON

Ainsi, j’ai chargé ma conscience de l’acquittement d’un accusé ! Que devenir ! dieux révérés ! pardonnez-moi : c’est bien malgré moi que je l’ai fait, et ce n’est pas mon habitude !

Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a faites, d’une vie douce, large et heureuse.

Comme il faut que la comédie s’achève par toutes les folies ordinaires, qui sont unemécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l’habille à la mode du jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles manières. — C’est quelque chose d’analogue, pour la fantaisie à cœur-joie, aux scènes du Bourgeois Gentilhomme avec son tailleur, et aussi à celles du Malade imaginaire , lorsqu’il se laisse si facilement transformer en jeune bachelier, pour être reçu médecin. — Tous les détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu’on appellerait aujourd’hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son Vieillard écolier ; — quel-, que chose comme notre Ci-devant jeune homme.

Philocléon, pour mettre aussitôt en pratique les leçons de fashion qu’il vient de recevoir, tombe d’un excès dans un autre, et devient, comme on dirait aujourd’hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser l’invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.

Il devient donc « buveur très-illustre et débauché trèsprécieux. » Il a tout-à-coup « le triple talent, de boire, de battre, et d’être un vert-galant. »

Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements : « O tortues 1 que vous êtes heureuses, d’avoir une si dure cuirasse, pour protéger vos côtes ! Et que vous n’êtes pas bêtes, d’avoir un toit qui met votre dos à l’abri des coups 1 Moi, je meurs sous les coups de bâton! >

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LE CHŒUR

Qu’est-ce, mon enfant? Car, fût-on âgé, on est un enfant si on se laisse battre.

XANTHIAS

Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos, Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent fois plus insolent qu’eux tousl Après s’être gorgé de bons morceaux, il s’est mis à danser, sauter, rire et péter comme un âne régalé d’orge, et à me battre de toutson cœur, en s’écriant : « Esclave ! esclave!... » 11 insultait chacun à tour de rôle, avec les plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus. Puis, quand il fut bien ivre, il s’achemina de ce côté, en frappant tous ceux qu’il r'encontrait- Et, tenez, le voici qui vient en chancelant. Moi, je me sauve, de peur d’être battu encore.

On voit paraître alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme Dicéopolis à la fin de la comédie des Acharnéens. Il l’appelle son « joli petit hanneton.... »

En un mot, il faut cjue cette pièce, comme les autres, se termine par ces gaillardises et ces obscénités, qu’autorisait et que réclamait la gaieté populaire dans l’ivresse des fêtes des Dionysos. Ce n’esf pas seulement une habitude, c’est le dénoûment obligé de la comédie ancienne, une nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.

Le popte, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils une perspective de bonheur et de plaisir : de bonheur un peu sensuel et de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c’est l’appât dont il se sert pour allécher la foule qu’il veut captiver et conduire.

Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de Phrynichos, et par un cordax des plus vils. Ce ballet final, nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacclius : il l’y retenait comme le cordon qui relient l’enfant à la mère.

Observons, avant de quiller cette comédie, que la discussion des Nuées et celle des Guêpes se font pendant l’une à l’autre, et que les deux pièceg se dénouent à l’inverse l’une de l’autre : dans la première, c’est le fils qui s’instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c’est le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.

Mais le dénoûment de celle-ci, le vieux juge devenu un beau du jour, ne peut s’expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.

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