‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 59 sur 119 · LES FEMMES A L’ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

LES FEMMES A L’ASSEMBLÉE

Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours, — le mariage, la famille, l’éducation, le travail, la richesse, la propuété, l’égalité des droits de l’un et de l’autre sexe, l'émancipation des femmes, — s’agitaient ’ déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la bouffonnerie.

Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement, rêvé par les uns, pratiqué par les autres : — pratiqué dans les républiques de Crète et de Spaite; rêvé par les métaphysiciens Phaléas et Platon, dans la République idéale dont chacun d’eux avait tracé le plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des croyances orientales.

Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute constituée : — de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété, collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des prê-

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très, fils premiers-nés du dieu; c’était un coAmunisme partiel.

Le génie dorien, fidèle aux traditions reçues des mystérieux Pélasges, renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles, et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les obligea pourtant d’en consommer les revenus en commun.

Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal. Platon, — pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous est point parvenu, — divise, dans sa République , les citoyens en trois castes, semblables aux- trois premières des Indiens: quant aux esclaves, qui formeraient la quatrième caste d’hommes, ceux-là ne comptent même pas; ils ne font point partie de l’espèce humaine, ils- sont des choses. Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes. Les femmes aussi sont en commun : elles appartiennent à tout le monde, et n’habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse : sous prétexte que la femme est égale à l’homme {égale, oui ; mais non identique ; et c’est ce que l’on perd de vue !) , on traitera les femmes comme les hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le disque; elles s’exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues parmi les jeunes hommes nus. — Les enfants sont fils de l’État; ils sont tous confondus dès la naissance , et toute mère , sans pouvoir reconnaître le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.

Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée d’ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.

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L’ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d’Aristole, firent justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa Politique, critique rudement l’auteur de la République , et le réfute avec un bon sens impitoyable. L’autre, dans ses comédies , sans nommer ni Phaléas ni Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne les objections qui s’élèvent contre ces systèmes de communauté absolue. — Au reste , Platon lui -même, dans ses Lois, qui ne sont pas une rétractation de la République, mais une sorte de transaction entre l’idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la communauté des femmes ni de la communauté des biens.

Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.

Les Femmes à l'Assemblée ne sont pas sans analogie avec Lÿsislrata : il s’agit encore d’une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n’est plus une révolte, c’est une révolution, et une révolution sociale.

Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de se déguiser en hommes, de s'introduire dans l’Assemblée, de s’assurer ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des enfants, — et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie d’Aristophane dépasse la République de Platon. — Voilà le sujet de cette comédie, amusante satire du communisme, — et nouveau travestissement de la démocratie , pouvant faire suite aux Chevaliers, aussi bien qu’à Lysistrata.

La pièce commence, *— ainsi que la précédente, et comme un grand nombre d’autres pièces grecques, soit

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tragiques, soit comiques, — un peu avant le lever du jour.

Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu’elle tient à la main, à la « complice de ses secrets plaisirs 1 . »

Une femme arrive, puis une autre. — « Je t’ai bien entendue, dit celle-ci, gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma chère, — c’est un marin de Salamine, — ne m’a pas laissée en repos une seule minute de toute la nuit! Enfin, je n’ai eu que ce moment-là pour m’évader en prenant ses habits. *

Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des barbes : chez les Athéniens, il n’y avait guère que les hommes débauchés qui n’en portassent point. Elles racontent qu’au lieu de continuer à s’épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées d’huile par tout le corps et exposées au grand soleil.

Tout va bien : chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d’hommes, rien ne leur manque pour paraître dans l’Assemblée.

Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.

— « Pendant les débats, malheureuse? — Sans doute ! Entendrai-je moins bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus ! »

Ce sont les tricoteuses de ce temps-là.

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