‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 60 sur 119 · Et toi, lampe nocturne, astre cher à l’amour · texte numérisé non relu

Et toi, lampe nocturne, astre cher à l’amour

Andbë Chénier, Élégies .

On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Los orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la formule : ■ Qui veut parler? » prescrite par Solon, et que l’on n’omettait jamais, parce qu’elle conservait la liberté, en avertissant que tout citoyen avait le droit de prendre la parole.

Une Athénienne se lève et fait un exotde qu’emploiera plus tard Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis elle s’anime et, dans le feu de l’improvisation, elle s’oublie et jure par les deux déesses, manière de jurer propre aux femmes.

Praxagora k son tour prend la parole : Sauvons le vaisseau de l’Etat, qui ne marche pour le moment ni k la voile ni à la rame. C’est aux femmes qu'il faut remettre le gouvernail. N’est-ce pas k elles que l’on confie le soin de mener la barque de la famille ? Ne sont-ce pas elles qui règlent la dépense? Elles s’entendront mieux que les hommes k administrer les finances publiques. — Déjk Lysistrala s’était servie de cet argument. — Praxagora en ajoute d’autres : Les femmes seules ont conservé lesmœurs antiques. «En effet, elles s’accroupissent poiir mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux sur la tète, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Gérés et de Proserpine, comme autrefois 1 ; elles font'cuire *les gâteaux, comme autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des gourmandises en cachette, comme autrefois; elles

1. Les femmes seules y étaient admises, et les hommes disaient qu’à huis clos il se passait parfois entre elles d'étranges choses : c’est à quoi peut-être Aristophane fait ici quelque allusion satirique. — Cependant la pièce que nous avons de lui sous ce titre : Les Fêles de Cérès et de Proserpine ne nous présentera rien de tel ; mais un assez grand nombre d’autres détails plaisants. Voir plus loin.

aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent aux ébats volupteux, comme autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration, n’ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu’elles feront. Laissonsles gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu’elles sont mères, .et qu’elles auront à cœur d’épargner les soldats. »

Argument sérieux, qui surprend l’auditeur au bout d’une tirade bouffonne. Lysistrata l’a employé déjà, et après elle le chœur de la même comédie. — Il est trèsgrave, et nous ne voyons pas qu’on puisse y répliquer, si ce n’est pas de froides railleries.

Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles, mais électeurs? Nous n’osons aller jusqu’à dire avec Condorcet et Olympe de Gouges : « Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu’on ne leur conteste pas celui de monter à l’échafaud ! » Non, le temps de l’échafaud est passé pour elles, comme, pour tous ; celui de la tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique. Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères de famille le droit d’aller déposer dans l’urne électorale un bulletin de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais exclue d’un droit que nous nommons universel *.

1. Ceci était écrit en 1849, dans la Liberté de penser , où ces Études parurent d’abord en quatre articles. Je suis plus que jamais de cette opinion. L’enfant lui-même, puisqu’il peut être propriétaire, devrait avoir son vote : — et encore, en parlant ainsi, je me place au point de vue le plus étroit, qui ne découvre la source du droit

M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d’avis de donner à la femme le droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait la femme éligible. Cela n’est point une nécessité. — Il y aurait plus d’une objection à faire quant à ce second degré. — Pour le premier il n’y en a aucune.

Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le discours de Praxagora.

La répétition ayant réussi, elles se rendent à l’Assemblée. Ainsi se termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le texte, de plaisanteries fort vives et* d’équivoques licencieuses, auxquelles le sujet ne prêtait que trop.

Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et je ne puis l’omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais aussi exacte que possible du théâtre d’Aristophane.

Le mari de Praxagora, Biépyros, s'est réveillé, et n’a plus trouvé ses habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s’est vu obligé de prendre les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le forçait de sortir avant le jour.

« Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foil la nuit, tous les endroits sont bons ! Personne ne me verra faire. — Ah! malheureux, de m’être marié, à mon âge! Que je mérite bien mille coups !... — Certes, ce n’est pas

de suffrage que dans la propriété. A plus forte raison, selon le droit vrai et complet, tout être faisant partie (Fe la nation devrait-il voter , soit par lui-même s’il est en âge, soit par ses parents ou tuteurs en attendant. Autant de têtes, autant de votes. Voilà le vrai.

ÉTUDES

dans de bonnes intentions qu'elle s’estéchappée du logis! — Enfin, faisons toujours notre affaire. »

Un autre homme survient et trouve Blepyros dans cette posture et avec cette toilette : robe jaune et chaussures persiquesl La même aventure lui arrive, à lui aussi : en se réveillant, plus de femme, plus de souliers, plus de manteau ! il a donc été obligé de s’affubler également des vêtements laissés par la fugitive.

Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des femmes travesties en hommes.

Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque la déesse des accouchements difficiles.

Un troisième citoyen arrive, Je la Pnyx, et raconte ce qui vient de s ! y passer. Il y avait à l’Assemblée une foule telle qu’on n’en vit jamais, et, chose étrange! c’étaient tout des visages blancs! On a vu paraître à la tribune, d’abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil Évéon,.« qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu’il avait un manteau 1 ; puis, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable h Nicias*, et qui a proposé de remettre aux femmes le gouvernement de la république. » C’est, a dit ce jeune orateur ( vous reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas encore avisés à Athènes en fait de gouvernement. >• Sa proposition a été appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient eu majorité, et la chose a été votée d'emblée.

BLÉPYROS

Votée?

1. Cela signifie que son manteau était tellement mince et déchiré, qu’on pouvait douter qu’il en eût un.

2. Le petit-fils, à ce que l’on croit du célèbre général dont il est question dans les Chevaliers.

Oui.

CHRÊMES.

BLÉPYROS

On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?

CHRÉMÈS

Comme tu dis.

BLÉPYROS

Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?

CHRÉMÈS

Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.

BLÉPYROS

Et je n’aurai plus à me fatiguer dès le matin?

CHRÉMÈS

Non, ce sera l’affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu resteras au lit à péter à ton aise.

BLÉPYROS

Ce que je crains pour nous autres, c’est que, tenant en main les rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,... de force,... à....

CHRÉMÈS

A quoi?

BLÉPYROS

A les caresser.

CHRÉMÈS

Et alors, si nous ne pouvons pas....

BLÉPYROS

J’ai peur qu’elles ne nous refusent à dîner.

CHRÉMÈS

Eh bien ! tâche de t’exécuter et de dîner.

Les deux bonshommes s’en vont, chacun de son côté.

Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs déguisements masculins. Investies de l’autorité, aussitôt elles se mettent è l’œuvre. Praxagora expose son plan de communisme : communauté des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela présenté très-plaisamment par le poète comique. Le phalanstère lui-même semble prévu :

ÉTUDES

PRAXAGORA

Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se tiendra et ne fera qu’un, où l’on sera les uns avec les autres.

BLÉPYROS

Et les repas, où les donnera r t-on ?

PRAXAGORA

Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de banquet.

BLÉPYROS

Et la tribune, à quoi servira-t-elle?

PRAXAGORA

A mettre les cratères et les aiguières. J’y placerai aussi des enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des làohes qui, tout honteux, n’oseront pas assister au festin.

BLÉPYROS

Par Apollon! ce sera charmant....

PRAXAGORA

Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront audevant de vous dans les carrefours, en vous disant : Par ici, viens chez nous, tu y trouveras une jolie fille. — Chez moi aussi, dira une autre du haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur ; mais il faut d’abord coucher avec moi. — Et les hommes laids, surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront : «Eh! l’ami, où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien : c’est aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d’être les premiers admis..:.» Eh bien! dis-moi, tout cela n’esMl pas bien arrangé ?

BLÉPYROS

A merveille.

PRAXAGORA

Il faut que j’aille sur la grand’place pour recevoir les biens qu’on va mettre en commun et que je choisisse une criouse publique à la voix sonore. A moi tous ces soins, puisqu’on m’a départi le pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que dès aujourd’hui vous banquetiez tous en commun.

BLÉPYROS

Dès aujourd’hui, nous allons banqueter?

PRAXAGORA

Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.

blépyros.

Pourquoi?

PRAXAGORA

Eh ! mais, afin que nous ayons, nous autres’, les prémices des jeunes gens....

Trait profond, sous forme plaisante. Il n’y aura plus de courtisanes, parce que toutes les femmes le seront.

Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur le nouvel étal de choses des questions naïves contenant, sous forme ingénue, des objections si solides qu’ Aristote lui-même, au commencement du livre II de sa Politique, n’en trouvera pas de meilleures .pour battre en brèche la cité idéale de Platon.

Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est ébloui. — Lorsqu’elle a fini son discours: — Allons, dit-il, que je marche tout près de toi, afin qu’on me regarde et qu’on dise : Voyez-vous? c’est le mari de notre générale!

C'est l’inverse de la chanson :

Ah ! que je suis fière D'être femme d’un militaire ! •

Ah ! que je suis fière Et comme, à son bras Je sais faire mes embarras 1

Le chœur qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est malheureusement perdu : c’était sans doute le cri de triomphe des femmes devenues maîtresses et souve-

raines de la République à la suite de leur coup d’Etat; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien des malices. — De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet : le Royaume des Femmes , ou le Monde à l’envers; — la Reine Crinoline, etc.

Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l’un, simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République, pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage ; tandis que l’autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lâcher qu’à la dernière extrémité. Ses paroles naïves et chaleureuses respirent l’amour sacré de la propriété et l’enthousiasme de l’égoïsme.... Le citoyen-modèle allègue la loi. — Bah! dit l’autre, la loi! on la vote, mais depuis quand est-ce qu’on l’exécute? Recevoir, bien ; mais donner, non! ce n’est pas dans mes habitudes.

Une péripétie amusante, c’est que, le repas public étant servi, quand tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à la broche, gâteaux, fruits, couronnes, — celui des deux bourgeois qui n’a pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu’ ainsi l’ordonne la loi !

LE PREMIER CITOYEN

Et où vas-tu? puisque tu n’as pas contribué!

LE DEUXIÈME CITOYEN

Eh! je vais au banquet!

LE PREMIER CITOYEN

Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne dîneras pas sans avoir contribué!

LE DEUXIÈME CITOYEN

Mais je contribuerai !

LE PREMIER CITOYEN

Quand cela?

LE DEUXIÈME CITOYEN

Oh! je ne serai pas le dernier!

LE PREMIER CITOYEN

Comment?

LE DEUXIÈME CITOyEN.

Il y en aura de moins pressés que moi!

LE PREMIER CITOYEN

En attendant, tu vas dîner.

LE DEUXIÈME CITOYEN

Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils peuvent à la chose publique.

> Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible. — Cette scène n'est-elle pas de tous les temps?

Nous venons de voir comiquement mettre en pra- * tique la première partie de la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le poète met ensuite en action celle qui concerne la communauté des femmes, — point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son mari; — quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.

Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à une jeune fil’e la possession d’un beau jeune homme ; — ce son les vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en trois personnes, -r- La première vieille s’écrie :

Qu’il vienne à mes côtés, celui qui veut goûter le bonheur! Ces jeunes filles n’y entendent rien : il n’y a que les femmes mûres pour connaître l’art de l’amour! Nulle ne

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chérirait comme moi l’amant qui me posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!

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