CÉPHISOPHON
Impossible !
DICÉOPOLIS
Appelle toujours: car je ne m’en irai point d’ici, et je resterai à frapper. — Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté perspnne, écoute-moi! C’est Dicéopolis de Chollide qui t’appelle, c’est moi!
euripide, derrière le théâtre.
Je n’ai pas le temps.
DICÉOPOLIS
Fais-toi rouler ici*.
EURIPIDE
Impossible.
DICÉOPOLIS
Cependant
EURIPIDE
Eh bien! pour rouler, oui; mais pour descendre, non.
Alors on voit apparaître Euripide dans un panier suspendu à une corde, comme Socrate dans les Nuées.
DICÉOPOLIS
Euripide !
euripide, avec une emphase tragique.
Quel son a frappé mon oreille?
DICÉOPOLIS
Ainsi tu perches pour composer, au lieu d’écrire à terre ?
Je ne m’étonne plus que tu fasses des héros boiteux *. Oh !
1. Par la machine suspendue qui roulait les dieux dans. les tragédies, et qu’on appelle chez nous une gloire.
2. S’ils tombent de là-haut. Allusion au Télèphe, au Philoctète, au Bellérophon, tous boiteux. Dans la Paix de- notre poète, la fille de Trygée dit à son père qui monte au ciel sur l’escarbot :
« Prends garde de tomber et de devenir boiteux : ne va pas fournir un sujet de tragédie à Euripide ! »
ÉTUDES
comme te voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je ne m’étonne plus, que tes héros soient des mendiants! ... Eh bien ! je t’en conjure à genoux, Euripide , donne-moi des haillons de quelque vieille pièce : car j’ai à débiter au chœur une longue tirade, et si je parle mal, je suis mort.
Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j’ai affublé le pauvre vieux OEnée?
DICÉOPOLIS
Non: pas celles d’OEnée! celles d’un plus malheureux encore !
EURIPIDE
Veux-tu celles de Phénix, l’aveugle ?
DICÉOPOLIS
Non, celles d’un autre encore plus infortuné!
EURIPIDE
Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre Philoctète que tu veux dire ?
DICÉOPOLIS
Point; mais d’un bien plus pauvre encore !
EURIPIDE
Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?
DICÉOPOLIS
Non; pas Bellérophon I Celui que je veux dire était à la fois boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.,
EURIPIDE
Ah! j’y uis! c’est Télèphe, le Mysien* !
DICÉOPOLIS
Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t’en * supplie !
Garçon , donne-lui les haillons de Télèphe , ils sont audessus de ceux de Thyeste, avec ceux d’Ino.
céphisophon, ù Dicéopolis.
Tiens, les voici !
dicéopolis, étalant le manteau troué.
O Jupiter, dont l’œil perce tout, laisse-moi revêtir le cos-
1. (Priée, Phénix, Philoctète, Bellérophon ; Télèphe, tragédies d’Euripide, desquelles il ne reste que des fragments fort courts.
tume de la misère ! Euripide, achève ton bienfait, en me donnant le petit bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut aujourd’hui avoir l’air d’un mendiant, «être ce que je suis , mais ne point le paraître » Les spectateurs sauront bien qui je suis, mais le chœur sera assez bête pour l’ignorer, je l’entortillerai de mes sentences.
EURIPIDE
Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton habile esprit.
DICfiOPOLIS.
* Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour Télèphe *! » Ah ! je me sens déjà tout bourré de sentences ! Mais il me faut aussi un bâton de mendiant.
EURieiDE.
Le voici. « Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques 5 ! «
DICfiOPOLIS.
t Ah! mon âme ! tu vois comme on te chasse de cette ' maison 1 2 3 4 5 , » quand il te faut encore tant de petits accessoires! * Mais soyons pressant, opiniâtre, importun. Euripide, donnemoi un petit panier, et dedans une lampe allumée.
EURIPIDE
Et qu’as-tu à faire de ce panier-là?
DICfiOPOLIS.
Rien; mais je veux l’avoir tout de même.
EURIPIDE
Ah! que tu m’ennuies! sors de ma maison!
DICfiOPOLIS.
Hélas !... Puissent les dieux t’accorder un aussi brillant destin qu’à ta mère * !
1. Vers emprunté à Euripide II y a dans cette scène un grand nombre de vers parodiés de la môme façon.