‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 80 sur 119 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

l’archer.

Ah! gare à toi !

EURIPIDE

Oie!

l’archer.

Tu te moques de moi

Oie!

MNÈSILOQUE.

Non; c’est cette femme qui est près de toi.

EURIPIDE

Oiel

l’archer.

Où est la coquine? Ah! elle se sauve! Où, où te sauves-tu?

EURIPIDE

Où, où te sauves- tu?

l’archer.

Tu ne m’échapperas pas.

EURIPIDE

Tu ne m’échapperas pas.

l’archer.

Tu jases encore?

Encore !

Arrêtez la coquine !

La coquine !

l’arciier.

Peste soit de la vieille bavarde 1 euripidf:

Bavarde!

EURIPIDE

l’arciier.

EURIPIDE

Euripide, qui vient de figurer déjà en Ménéla3, en Persée, en Écho, reparaît encore en Persée. Le ventru Mnésiloque a représenté tour à tour la belle Hélène et la jeune Andromède.

Persée-Euripide veut la délivrer. Là, Euripide devait

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paraître dans les airs; il faut nous figurer toute cette mise en scène, les travestissements, les métamorphoses, les danses et les chants entremêlés à ces parodies, qui h elles seules auraient suffi à divertir l’esprit très-littéraire des Athéniens.

« Il semble, dit Schlegeî, que l’esprit d’Aristophane redouble de causticité lorsqu’il s’attaque aux tragédies d’Euripide. »

Persée ne réussit à rien : le gendarme fait bonne garde. Euripide finit par faire aux femmes des propositions de paix, qui sont acceptées : il s’engage à ne plus dire de mil des femmes, à condition qu’elles rendront la liberté à son beau-père. Mais le gendarme ne veut pas lâcher prise.

Euripide, alors, prend encore une nouvelle forme : il paraît sou3 la figure d’une vieille, et cette vieille amène une danseuse et une joueuse de flûte qui, par leurs poses et leurs chansons lascives, émeuvent à compassion le cœur du gendarme.

Ah! pour être gendarme, on n’en est pas moins homme !

« Qu’elle est légère ! » s’écrie le Scythe en suivant d’un œil émérillonné les passes provocantes de la danseuse, « on dirait une puce suc une toison I »

Ce qui rappelle le mot de Sancho Pança admirant une belle femme : « Ah ! si toutes les puces de mon lit étaient faites comme celai » Mot imité par Mérimée dans Colomba.

Euripide fait asseoir la danseuse presque nue sur les genoux du bon gendarme, qui est ravi : « Oui , oui ! ditil, mets-toi, mets-toi; oui, oui, ma belle enfant! Oh! les jolis.... » Ici, pour traduire, il faudrait citer le Cantique des Cantiques et ses grappes de raisin.

STIR ARISTOPHANE. 263

Il est pourtant nécessaire de dire, afin de laisser du moins entrevoir ce qu’était le théâtre d’Aristophane, que le Scythe énumère et montre aux spectateurs toutes les perfections de la danseuse, et les siennes, et que le bâton de la Brinvilliers, dans Mme de Sévigné, n’est rien au ' prix.

Pendant que le gendarme, qui ne se possède plus, se distrait avec cette belle, comme Cerbère avec la levrette du Federigo de Mérimée, Mnésiloque et Euripide saisissent le moment et prennent la fuite.

Le gendarme s’en aperçoit , mais un peu lard, et, le devoir reprenant le dessus, il s’élance après eux et court encore.

Cette pièce est bien la sœûr de Lysistrata. Il n’y a rien de plus indécent que ces deux comédies, mais il n’y a rien de plus bouffon. Maître François Rabelais seul aurait pu traduire mot à mot, en français du seizième siècle, Lysistrata et les Thesmophoriazuses ; et encore peut-être aurait-il eu peine, tout joyeux curé de Meudon qu’il était, à se maintenir si longtemps à un tel degré d'ivresse orgiaque.

Il y a, pour nous, dans cette pièce,' un peu trop de parodies de détail.

LES GRENOUILLES

Voici une comédie charmante, dans laquelle on respire un air plus pur.

Les Grenouilles , continuent les Fêtes de Ccres ; c’est un nouvel assaut livré à Euripide.

Il venait de mourir. Aristophane, néanmoins, le pourjuit, comme il a poursuivi Cléon, jusqu’aux enfers.

Sitôt qu’Euripide y fut arrivé, dit-il, il donna un échantillon de son savoir-faire aux larrons, aux coupeurs de bourses, aux enfonceurs de portes, aux parricides, qui foisonnent en ces tristes lieux.

A l’instant, cette aimable multitude , admira sa subtilité et son adresse à la parole pour et contre (vous vous rappelez le Juste et l’injuste, dans les Nuées , où Socrate, est représenté, lui aussi, comme un voleur): Charmés de la souplesse d’Euripide et de ses artifices, tous ces genslà raffolèrent de lui : ils le jugèrent le plus habile, et détrônèrent Eschyle pour le mettre à sa place.

asp

Peut-être aura-t-on peine à comprendre aujourd’hui cette guerre d’injures et de calomnies en guise de critique littéraire; peut-être n’y verra-t-on qu’un acte de jalousie peu honorable pour l’auteur et peu intéressant pour le public. Mais reportez-vous à Athènes, au milieu de ce peuple artiste, passionné pour l’esprit, pour la dialectique, la poésie et l’éloquence, et vous comprendrez mieux l’emportement des écoles diverses et des divers partis. Ne perdez pas de vue que la littérature était étroitement unie à la morale, à la politique, à la religion; qu’elle était la dépositaire des traditions nationales. Ce n’était pas comme chez les modernes, une littérature de papier; c’était l’âme même de la nation qui palpitait dans cette poésie, presque toute de mémoire encore et àpeine écrite. Chargée de transmettre aux générations nouvelles cet héritage sacré des traditions, si elle en perdait quelque chose, si elle permettait aux novateurs et aux sophistes de l’envahir et de le saccager, Aristophane ne pouvait-il pas croire, ou essayer de se persuader à lui-même , qu’il remplissait une mission patriotique en poussant le cri

d’alarnje contre celte dépositaire infidèle? De là sa haine pour Euripide, comme pour Socrate. Socrate, c’est, comme nous dirions aujourd’hui, la révolution dans l’éducation; Euripide, c’est la révolution au théâtre. Donc Aristophane croit de son devoir de les attaquer partout et toujours, comme des impies et de mauvais citoyens, comme des hommes sans foi ni loi, tandis qu’il n’hésite point à se considérer lui-même en dépit de son obscénité et de son irrévérence envers certains dieux, comme un poète, trèsreligieux et très-moral.

La tragédie continuait l’éducation du peuple grec, que l’épopée avait commencée : la tragédie était une sorto d’initiation populaire à l’histoire nationale , à la morale et aux dogmes. La faire descendre de cette fonction sacrée, altérer les traditions mythologiques , transporter sur la scène l’art des sophistes et les habitudes des déclamateurs, y lancer des maximes périlleuses, y invoquer le dieu inconnu , n’était-ce pas ébranler les croyances publiques et miner la foi populaire ?

Euripide faisait alors dans ses tragédies ce que, vingtdeux siècles plus tard, Voltaire devait renouveler dans les siennes : la guerre à tout le régime ancien.

Eh bien 1 alors, comprenez-vous l’indignation d’Aristophane, l’homme du passé,. contre Euripide, l’homme de l’avenir?

Aussi, écoutez ce qu’il lui reproche : est-ce seulement le mauvais goût de certaines innovations réalistes, l’abus des machines, des costumes, des moyens matériels et extérieurs? Non, ce qu’il lui reproche surtout c’est d’avoir faussé les esprits, corrompu les âmes, altéré le caractère national, dégradé la race hellénique, cette race valeureuse qui défendit si bien les autels de ses dieux et les tombeaux de ses pères à Marathon.

Dans Aristophane, fanatique de l’ancien régime, il y a du Joseph de Maistre.

ÉTUDES

Et pourquoi Aristophane s’adresse-t-il à Euripide plutôt qu’à tout autre poète? C’est qu’Euripide est le représentant le plus brillant, et par conséquent, suivant lui, le plus dangereux, de cette jeune littérature, née au milieu des déclamations de l’Agora et des subtilités de l’école sophistique; c’est qu’il personnifie en lui l’esprit nouveau , avec sa mobilité inquiète, sa curiosité, son audace , son irrévérence , sa fureur de tout discuter, de tout ébranler.

A la vérité, la tragédie d’Euripide avait aussi ses inspirations sublimes, lorsqu’elle se souvenait des leçons d’Anaxagore et des entretiens de Socrate. Mais si, aux yeux de la philosophie moderne , et même des Pères de l’Église, ces inspirations font la gloire d’Euripide, précisément aux yeux d’Aristophane, partisan des vieilles idées en toutes choses et des antiques divinités, ces spéculations téméraires étaient autant de niaiseries coupables, d’attaques à la morale publique, et de blasphèmes contre la religion.

Euripide fait du théâtre une tribune, d’où il prêche les maximes nouvelles.il bouleverse sans scrupule les vieilles légendes hiératiques, les traditions vénérées. Les personnages de la tragédie d’autrefois, ces demi-dieux, hauts de quatre coudées, il les force à descendre, il les abaisse au niveau de l’humanité. De l’idéal, la tragédie tombe au réel. Les dieux mêmes, ne sont plus pour lui que des machines à prologue ou à épilogue. Le langage suit cette décadence des personnages. Pour le rendre plus populaire et plus humain, le poète dialecticien en altère la forme austère et sacrée ; il le brise pour l’assouplir. Il ouvre la porte du théâtre tragique à une foule de mots profanes, « babillards et chétifs. » La tragédie se rapproche de la comédie. Elle fait allusion à l'événement du jour : elle parle guerre, s’il y a guerre; elle attaque un usage qui déplaît à l’auteur. Sûr de charmer les Athéniens , ou de

piquer leur curiosité, Euripide dénature le spectacle tragique : au lieu d’une leçon élevée, d’un enseignement indirect mais général, s’adressant à tous les âges, il en fait une œuvre dè critique, de polémique ou de fantaisie, comme la comédie elle-même. Il mêle à son Andromaque une pointe de satire littéraire sur les collaborateurs, dont il savait par expérience les inconvénients de diverse sorte; à son Èlectre et à ses Phéniciennes, la critique des œuvres d’Eschyle sur le même sujet (les Choéphores, les Sept chefs). Dans la même Andromaque, il s’élève contre un décret qui, h ce que l’on croit, permettait, depuis les désastres de la guerre, le mariage avec deux femmes (ce qui expliquerait que Socrate, comme on l’a dit, en ait eu deux). Enfin, il transporte au théâtre les discussions de l’Agora, *et, amenant le peuple à se déjuger, lui fait parfois condamner sur la scène ce qu’il a approuvé ailleurs.

Par là encore la tragédie, telle que la faisait Euripide, empiétait sur la comédie. Il était naturel qu’ Aristophane défendit le domaine de celle-ci, ses privilèges et ses franchises.

Plus les Athéniens goûtaient Euripide, plus Aristophane l’attaquait; mais plus aussi il devait déployer d’habileté, d’esprit, de verve dans ses attaques, pour les faire accepter et pardonner.

C'est l’admiration du public athénien pour Euripide qu’il a voulu parodier dans cet enthousiasme de tous les gueux des enfers en faveur du poète qui vient d’y arriver. — Le poëte Philémon se serait pendu, disait-il, s’il eût été certain de revoir Euripide aux enfers.

Remettons-nous bien en mémoire à quel moment paraissent les Grenouilles.

Euripide mort, à la cour d’Archélaos, roi de Macédoine, les Athéniens envoient une ambassade à ce prince pour lui redemander le corps de leur poëte ; Archélaos

ÉTUDES

revendique pour sa patrie l’honneur de le posséder : on se dispute Euripide après sa mort, comme on se l'était disputé pendant sa vie. Athènes entière, Sophocle en tête, qui allait mourir presque aussitôt après son illustre rival, prend le deuil autour du cénotaphe qu’on élève aux restes absents du poète adoré.... Au milieu de. ce concert de louanges et de regrets, une voix s’élève pour protester en ricanant, c’est la voix d’Aristophane.

Convenez que la situation est singulière, et que les attaques d’Aristophane contre Euripide dans un pareil moment dénotent une conviction ardente. — Que ce soit son excuse.

Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour ët presque en même temps admire, adore, encense le grand poëte tragique, le philosophe du théâtre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant d’enthousiasme que de douleur , dispute ses restes à un roi ; — et qui tout de suite , ô mobilité , — athénienne , populaire , humaine ! — est prêt à rire, avec le poëte insulteur , toutes les injures prodiguées à son dieu !

Telle est l’humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à Athènes, à Paris.

Le sujet de la comédie des Grenouilles est une querelle littéraire entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le trône tragique. — Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l’art grec, n’eût pas suffi pour faire une comédie : aussi est-elle précédée d’une introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue odyssée de fantaisie : le Voyage de Bacchus aux Enfers. C’est la première moitié de la pièce.

La plupart des pièces d’Aristophane, les Achamèens , PlutuSy les Guêpes, et à présent les Grenouilles , et tout

à l’heure, les Oiseaux , se présentent comme divisées en deux parties.

Le reste de la comédie des Grenouilles est, si l’on peut ainsi parler, un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à la Critique de l’École des Femmes, mais avec la différence du temps, du genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l’ancienne comédie. D’ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n’est pas aussi évidemment personnel de la part d’Aristophane contre Euripide, qu’il l’est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine mofale dans la pièce grecque l’emporte sur la critique littéraire ; c’est le contraire dans la pièce française.

Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez Archélaos (il semble que la cour d’Archélaos fût pour les poètes athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes français du dixhuitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théâtre, ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes , prend le parti d’aller aux Enfers chercher quelque ancien poète digne de célébrer ses Fêtes : il veut en ramener Euripide.

Voilà déjà une parodie de la tragédie de Sémélè, dans laquelle Bacchus descendait aux Enfer? pour y chercher sa mère. A peu près de même dans les Dêmoï d’Eupolis, pièce dont le chœur était composé d’habitants des dèmes d’Athènes , Myronidès , général célèbre au temps de Périclès et qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux d’Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et Périclès.

Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu

ÉTUDES

vermeil, joufflu, ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l’attirail d’Hercule , la massue, la peau de lion.— Phérécrate avait fait aussi un Faux Hercule. Ménandre en donna un également.

Le voilà parti, ce Bacchus-IIercule, brave comme Sgauarelle dans son armure , c’est-à-dire tremblant an moindre bruit, fort empêché et foft gêné dans son accoutrement de héros.

Son esclave Xanthias l’accompagne, monté sur un âne, comme le Silène de Plaute, ou comme Sancho Panza à la suite de Don Quixote. Il porte le bagage de son maître.

Dionysos frappe à la porte d’Hercule, qui autrefois, par l’ordre de son frère Eurysthée, était descendu aux Enfers pour y aller chercher Cerbère * : il lui demande, à lui qui a fait ce voyage, des indications et des renseignements, les chemins, les stations , les hôtelleries , les ports, les auberges sans punaises, les boulangeries, les cabarets, les maisons de plaisir, et enfin la route la plus courte pour aller aux Enfers, une route qui ne soit ni trop chaude ni trop froide.

HERCULE

La plus courte? C’est celle de la corde et de l’escabeau. Va te pendre!

DIONYSOS

Tais-toi : ta route me suffoque.

, HERCULE

Il y a aussi un sentier très-court et très-battu : celui qui passe par le mortier*.

1. Hercule était Thébain : aussi quelques commentateurs opt-ils voulu placer d’abord à Thèbes le lieu de la scène où Dionysos frappe à la porte de ce dieu; mais la supposition est inutile : Hercule avait un temple près d’Êleusis, et de là aux Enfers l’imagination et la foi populaires faisaient aisément le chemin.

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