Où l’on pilait la ciguë
DIONYSOS
C’est la ciguë que tu veux dire?"
HERCULE
Tout juste!
DIONYSOS
Ce chemin-là est froid et glacial. On s’y gèle tout de suite les jambes *.
JIERCULE.
Veux-tu que je t’en dise un très-rapide et qu’on descend très-vite ?
DIONYSOS
Ah 1 de grand cœur! je n’aime pas les longues marches.
HERCULE
Va au Céramique.
DIONYSOS
Et puis?
HERCULE
Monte au haut de la tour.
DIONYSOS
Pour quoi faire ?
HERCULE
Aie les yeux sur la torche au moment du signal* ; et quand les spectateurs crieront de la lancer, alors lancc-toi.
DIONYSOS
Où?
HERCULE
En bas.
1. Allusion aux premiers eflels de la ciguë. Voir, dans le Phédon de Platon, la mort de Socrate, imitée par Lamartine dans ses premières poésies.
2. C’étaitau Céramique qu’on célébrait, en l’honneur de Minerve, de Vulcain et de Prométhée, les lampadophories et les lampadodromies, c’est-à-dire les processions aux flambeaux et les courses aux flambeaux : dans celles-ci on se passait les torches de main en main, et il fallait prendre garde de les éteindre en courant! Le beau vers de Lucrèce :
Et quasi cursores vitai lampada tradunt ,
est une allusion à cet usage. On donnait aux concurrents le signal du départ, en lançant une torche du haut de la tour.
ÉTUDES
Mais je me briserai le crâne, Merci de ta route. Je n’en veux pas.
HERCULE
Mais laquelle donc?
DIONYSOS
Celle que tu as suivie jadis.
HERCULE
Ahl le trajet est long. D’abord tu arriveras sur le bord d’un vaste et profond marais.
DIONYSOS
Et comment le franchir?
HERCULE
Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque, moyennant deux oboles.
DIONYSOS
Quel pouvoir ont partout les deux oboles 1 1
Après cela, il apercevra une multitude de serpents et de monstres effroyables ; puis, un bourbier épais, et un torrent fangeux, — de la même fange dont parle Dante en un certain endroit de son Enfer. — Plus loin, enfin, il entendra un doux concert de flûtes, il verra luire une belle lumière, et, parmi des bosquets de myrte, il rencontrera des troupes bienheureuses d’hommes et de femmes. — Qui sont ces bienheureux? — Les initiés; — c'est-à-dire ceux et celles qui ont eu part aux mystères de Gérés à Éleusis, et qui, selon la foi du temps, jouissaient après leur mort d'une sorte de béatitude.
Ceux-là lui donneront tous les autres renseignements nécessaires : car ils demeurent tout près de là, sur la route même qui conduit au palais de Pluton.
t. Nouvelle allusion au salaire que recevaient les citoyens pour aller juger et voter, et dont nûus avons parlé plusieurs fois, notamment à propos des Guêpes. Ce salaire varia, à diverses époques, de 1 à 2 et à 3 oboles.
Dionysos en sait assez long pour la première moitié de son voyage : il repart avec Xanthias.
Ce voyage qui se fait sur la scène même est quelque chose d’assez fantastique. On peut croire que le décor se modifiait une ou deux fois sous les yeux des spectateurs, mais d’une manière fort simple et fort élémentaire probablement : on n’en était pas à simuler, comme dans nos féeries, la marche du personnage en faisant marcher en sens inverse le paysage représenté au fond de la scène. Au reste, ce genre d’illusion était peutêtre celui dont les Grecs, et surtout les Athéniens, se souciaient le moins. L’imagination du spectateur suivait très-volontiers celle du poète, et, guidée par ses rares indications, faisait presque tous les frais du décor. — 11 n’en sera guère encore autrement du temps de Shakespeare en Angleterre, et en France au dix-septième siècle. — Comme le remarque fort bien M. Vitet, dans ses études sur l’art et le théâtre antiques, « plus les peuples ont d’imagination et de fraîcheur d’esprit, moins ils demandent à leur théâtre un système de décors rigoureusement imitatifs. Voyez les enfants! ils se figurent ce qu’ils veulent voir; ils transforment tout à plaisir : Un bâton sur l’épaule, et les voilà soldats 1 Un bâton qu’ils enfourchent, les voilà cavaliers ! Ainsi des peuples jeunes. Us ont les yeux dociles et complaisants. Pour se passer de nos décors modernes, il faut ou la jeunesse ou le raffinement de l’esprit. Dans nos salons, dans nos châteaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile .de fond un simple paravent fait l’affaire. C’était un paravent de marbre que la décoration du proscenium antique. »
ÉTUDES
L’indolent Xànthias, qui porte au bout d’un bâton le léger bagage de son maître, se plaint du poids de son paquet. On ne sait trop pourquoi il le porte lui-même, puisqu’il peut le faire porter à son âne, — à moins que ce ne soit exprès pour donner lieu k un assaut de subtilités dans le goût des tragiques et particulièrement d’Euripide :
DIONYSOS
Quel excès d’insolence et de mollesse! Moi, Dionysos, fils de la Bouteille, je vais à pied et me fatigue, tandis que je donne à ôe drôle une monture, afin qu’il soit à l’aise et n’ait rien à porter....
XANTHIAS
Est-ce que je ne porte rien?
Comment porterais-tu puisque tu es porté?
XANTHIAS
Oui, mais je porté ôe paquet.
DIONYSOS.-
Comment?
XANTHIAS
Comment? Avec bien de la peine l
DIONYSOS
N’est-ce pas l’âne qui porte le paquet que tu portes?
XANTHIAS
Non, certes, ce n’est pas l’âne qui porte ce que je porte-.
Dionysos.
Mais Comment eSt-ee toi qui portes, puisque c’est toi qui es porté? ,
DIONYSOS
Je n’en sais rien ; mais j’ai mal à l’épaule.
DIONYSOS
Eh bien ! puisque tu dis que l’âne ne te sert de rieD, k ton tour prends-le sur ton dos et porte-le, pour voir!...
Xanthias propose k son maître de faire marché avec quelqu’un des morts qui s’en vont par lk aux Enfers, pour lui donner son paquet k porter. Bacchus y consent.
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DIONYSOS
Eh! justement, en voilà un qu’on mène!... Holà, hé! l’homme 1 le mort! c’est à toi que je parle : dis donc, veuxtu porter notre bagage aux Enfers?
LE MORT
Comment est-il gros?
DIONYSOS
Le voici.
LE MORT
Tu me payeras deux drachmes.
DIONYSOS
Oh! c’est trop cher.
LE MORT
Porteurs, continuez votre route.
DIONYSOS
. Un moment, l’ami : on peut s’arranger.