‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 82 sur 119 · I.E MORT · texte numérisé non relu

I.E MORT

A moins de deux drachmes, pas un mot.

Allons, neuf oboles!

LE MORT

J’aimerais mieux revivre !

Xanthias trouve ce mort impertinent et reprend son paquet.

cip

Nos deux voyageurs arrivent au marais de l’Achéron. Gharon «st là avec sa barque. Mais il refuse de passer Xanthias, qui est esclave et ne s’est point racheté en combattant à la bataille des Arginuses*. Xanthias, est donc forcé de faire à pied le tour du marais : il quitte la scène.

1. Célèbre bataille navale, gagnée par les Athéniens sur l°s Lacédémoniens, en 406, quelques mois seulement avant la représentation des Grenouilles. Les Athéniens avaient embarqué sur leur flotte un certain nombre d’esclaves qui combattirent vaillamment et reçurent la liberté pour récompense. — D’autre part, les chefs de l’armée navale furent condamnés à la peine capitale pour n’avoir

ÉTUDES

Bacchus entre dans la barque. Les grenouilles du marais accompagnent sa traversée de leurs coassements. De là le titre de la pièce. — Deux poètes, Magnes et Callias, l’un certainement avant Aristophane, l’autre soit avant, soit après, car Callias était précisément contemporain d’Aristophane, avaient aussi composé des comédies intitulées les Grenouilles.

On croit que le chœur des Grenouilles devait être caché sous le proscenium (comme qui dirait, chez nous, dans le trou du souffleur), tandis que Caron et Bacchus, assis dans la barque, ramaient dans l’orchestre.

II faut entendre cette poésie pleine de bizarrerie et de grâce, et y ajouter, en imagination, la musique üjui l’accompagnait.

CHARON

Rame avec moi. Tu vas entendre les chants les plus doux.

point enseveli leurs morts, quoique la tempête les en eût empêchés. — Socrate le juste vota seul contre ce décret trop rigoureux.

Un passage de M. Grote (Hist. de la Grèce, t. XI), achèvera de mettre ce point en lumière :

Après la bataille des Arginuses, dans l’étourdissement de la victoire, non-seulement on n’avait pas recueilli pour les ensevelir les corps des guerriers morts flottants sur l’eau, mais on n’avait pas visité les carcasses des vaisseaux désemparés, pour sauver les hommes qui vivaient encore. I.e premier de ces deux points, même seul, aurait suffi pour exciter à Athènes un sentiment pénible de piété offensée. Mais le second point, ici partie essentielle du même oubli, aggrava ce sentiment et le transforma en honte, en douleur et en indignation du caractère le plus violent. » Les huit généraux furent accusés : ils alléguèrent qu'une tempête les avait empêchés de remplir ce double devoir. Plus de mille hommes avaient été noyés ainsi. Les huit généraux furent condamnés, et les six qui se trouvaient alors à Athènes furent exécutés. Au reste, dans ce jugement rendu par passion, les formes de la justice avaient été violées, et Socrate, en qualité de prytane (seule charge politique qit’il ait eue à remplir dans une vie de soixante-dix ans) , avait protesté obstinément contre cette violation. — Plus tard, il eut aussi la gloire de résister à l’odieuse tyrannie des Trente.

DIONYSOS

Quels chants?

CHÀRON.

Des grenouilles à voix de cygnes : c’est admirable.

DIONYSOS

Allons ! commande la manœuvre !

• CHARON

Oop, op! Oop, op!

LES GRENOUILLES

Brékékékex, coax, coax! Brékékékex, coax, coax! Filles des eaux marécageuses , unissons nos accents aux sons des flûtes ; chantons nos chants harmonieux , coax , coax , ces chants dont nous saluons le dieu de Nysa, Dionysos, fils de Jupiter, le jour de la fête des marmites, lorsque la foule, enivrée du cômos, se presse vers notre temple du marais 1 . Brékékékex, coax, coax!

DIONYSOS

Moi, je commence à avoir mal aux fesses, ô coax, coax! mais cela vous est bien égal !

LES GRENOUILLES

Brékékékex, coax, coax !

DIONYSOS

Crevez donc avec votre coax ! Coax, coax, rien que coax!

Oui, vraiment, faiseur d’embarras! Nous sommes chéries des muses à la lyre mélodieuse , et de Pan aux pieds de corne, qui se joue à faire chanter les roseaux, les roseaux de nos marécages ! C’est aussi avec nos roseaux qu’Apollon,

1. Bacchus avait, près d’Athènes, un temple situé sur le bord d’un marais : l’imagination du poète met à profit cette circonstance. — La principale fête de Bacchus, nommée Ànthestérie, se célébrait au mois Anthestérion et durait trois jours. Le premier jour portait ce nom même A’ Anthestérie ; le second s’appelait la fête des Coupes ou des Conges, le troisième, la fête des Marmites : on faisait bouillir dans des marmites toutes sortes de légumes, qu’on offrait à Bacchus, à Minerve et à Mercure. C’était le jour des concours dramatiques. Selon Théopompe, cet usage remontait au temps du déluge : ceux qui se sauvèrent des- eaux offrirent un sacrifice semblable & Mercure, pour le rendre favorable à c£ux qui avaient péri dans l’inondation.

ÉTUDES

dieu de la musique , fait le chevalet de sa lyre : aussi som mes-nous aimées de ce dieu ! Brékékékex, coax, coax !

DIONYSOS

Moi, j’ai des ampoules, et le derrière en sueur; et lui aussi bientôt, à force de trimer, dira....

LES GRENOUILLES

Brékékékex, coax, coax 1

DIONYSOS

Race de braillardes, finirez-vous?

Au contraire, nous redoublerons nos chants; si jamais dans les jours pleins de soleil nous les avons fait retentir en sautant et nous élançant parmi le souchet et la pimprenelle, ou si, fuyant la pluie de Jupiter, nous avons, du fond de l’étang, mêlé nos voix au bruit des gouttes bouillonnantes. Brékékékex, coax, coax!

Dans ce passage l’imagination d’Aristophane se montre à la fois sous ses deux aspects. Quelle poésie neuve, charmante et fraîche ! Et quelles ordures en même temps ! Ce serait mal étudier Aristophane que de cacher tous ses vilains côtés.

La pièce, cependant commençait par une sorte de protestation contre l’usage de ces bouffonneries grossières, et par une critique assez dédaigneuse des poëtas comiques, Phrynichos, Lysis, Amipsias, qui ne rougissaient pas d’y avoir recours : Aristophane a donc bien vitetoublié sa belle morale.

Corneille et Molière, à leur tour, se vantent à peu près de même, d’avoir épuré le théâtre, et ont pourtant des mots qui nous étonnent. Qu’est-ce que cela prouve? Que tout est relatif, et les bienséances plus que tout le reste. Tous les vingt-cinq ou trente ans environ, on met au rang-quart un certain nombre de mots devenus malséants : on les remplace par d’autres, moins colorés, que l’usage éclaire peu à peu; et, quand ils sont tout-à-fait éclaircis, on les rejette à leur tour. Sur certaines idées

ou sur certains faits la bienséance met un voile, que le temps lève peu à peu et qu’on remplace par un autre. Et ainsi de suite indéfiniment. La grossièreté gratuite est de plus en plus refoulée. La pudeur va toujours montant, — et l’hypocrisie avec la pudeur.,,. — Où est la limite de l’une et de l’autre?

HP

Bacchus, ayant traversé le marais, retrouve Xaothias qui a fait le tour ; ce qui peut-être dérange un peu la géographie traditionnelle des enfers. C'est pour cela sans doute qu 'Aristophane a fait du fleuve Achéron un marais : afin qu’on puisse le tourner. L’Achéron ordinairement est présenté comme un fleuve.

Le maître et l’esclave reprennent leur route. Xanthias est d’avis de presser ie pas : car ce doit être ici la région des monstres effroyables annoncés par Hercule,

XANTHIAS

Par Jupiter ! j’entends du bruit !

Dionysos, tremblant.

Où, où?

Par derrière.

Va derrière l Non, c’est par devant.

Passe devant !

XANTHIAS

DIONYSOS

XANTHIAS

DIONYSOS

L’esclave et le maître tremblent à qui mieuxmieux, — quoique Bacchus essaye de faire le brave, à cause de la peau de lion : — c’est proprement, en cet endroit, la comédie du faux Hercule,

Ils né sont pas au bout de leurs transes. « Voyager, disait le spirituel directeur de Port-Royal, M. de Saey,

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c’est voir le diable habillé en toutes sortes de façons: » C’est bien le cas plus que jamais, lorsque l’on voyage aux Enfers.

Ils voyent paraître un monstre énorme, épouvantable, qui prend toutes sortes de formes : bœuf, mulet, femme, . chien tour à tour. C’est Empuse, un des spectres que la redoutable Hécate envoyait aux hommes pour les effrayer. Ce monstre fantastique a le visage eu feu, une jambe d’airain et une jambe d’âne.

Dionysos, dans sa frayeur, se recommande à son prêtre, — qui occupait une des places réservées, au premier rang des spectateurs. — Cette suspénsion de la fiction dramatique, ce mélange de la fable avec la réalité, fait rire pourvu qu’on n’en abuse pas. — « Prêtre! lui ditil, sauve-moi, pour que je puisse boire avec toil *

Xanthias, de son côté, invoque son maître sous le nom d’Hercule, dans l’espoir d’effrayer le monstre. Bacchuslui impose silence, et bravement se cache, jusqu’à ce que le fantôme ait disparu.

Alors ils entendent le son des flûtes, et sentent l’odeur des torches mystiques, qui indiquent l’approche des initiés.

Ces initiés forment le chœur, le véritable chœur de la pièce : celui des grenouilles n’est qu’accessoire, quoiqu’il donne son nom à la comédie.

On croyait que les initiés, au’ sortir de la vie terrestre, jouissaient d’un sort plus heureux que le commun des mortels.

Sur les mystères eux-mêmes, si le secret des rites grecs a été gardé scrupuleusement, on peut, — comme le conjecture M. Morel 1 , — juger de ce qu’ils devaient

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