Histoire de la Sagesse et du Goût. — Voyez aussi, sur les
être par ceux qui se pratiquaient dans les temples d’Isis. « Le culte de cette déesse fut de bonne heure transporté des rives du Nil sur les plages helléniques et imité en partie. » Probablement, dans les cérémonies d’Eleusis comme dans celles de l’Égypte, le mystc traversait des épreuves multipliées : « il fallait rester intrépidement dans les ténèbres, au milieu de briits effroyables et inconnus, passer de l’obscurité à la lumière lq plus éclatante, affronter l'eau, le feu, les poignards, les menaces de spectres sanglants. Puis, le front ceint du diadème, le corps enveloppé d’une robe semée d’étoiles d’or, l’hiérophante couronnait enfin la vertu de l’adepte, et le déclarait reçu au nombre des initiés parfaits, des époptes ou voyants, et, dans de symboliques représentations, toujours accompagnées de chœurs et de danses, on lui expliquait les plus sublimes lois de la société et de la nature. Le dogme des récompenses et des peines dans une autre vie, l’immortalité de l’ûme, ainsi que l’unité de Dieu, principal enseignement des Mystères éleusiniens, surtout des grands Mystères, était réservé peut-être à ceux qui étaient parvenus au dernier degré de l’initiation, aux époptes, et dramatisé avec tout l’appareil des joies de l’Élysée et des châtiments du Tartare. Pour que ce spectacle ne fût pas stérile, il fallait enseigner aussi l’efficacité de l’expiation : « Par elle, dit Ovide dans son poème des Fastes, tout crime, toute trace du mal sont effacés. Cette opinion vient de la Grèce, où le criminel, après les cérémonies lustrales, semble dépouiller - son forfait. » Les rapports que les Mystères établissaient entre l’homme et Dieu étaient d’un ordre si élevé, d’un effet si consolant, que, suivant le commentateur ancien d’Aristophane, tout habitant d’Athènes aurait regardé comme un malheur de mourir sans s’être fait initier.
Mystères, Ernest Havet, Le Christianisme et ses Oriijines, dans la Rerue moderne du 1" avril 1867.
ÉTUDES
« Heureux, dit un fragment de Pindare, le mort qui descend sous la terre ainsi initié ! 'car il connaît le but de la vie, il connaît le royaume donné par Jupiter. » — * Les initiations, dit Cicéron ( Des Lois, II, 4), n’apprennent pas seulement à être heureux dans cette vie, mais encore à mourir avec une meilleure espérance. » — Dans l'Hymne à Ccr£s, qui se trouve parmi les poemes dits homériques, nous lisons ce passage : « La déesse... leur enseigne à tous les orgies (les divins Mystères), choses saintes qu’il n’est permis ni de transgresser, ni d’apprendre, ni de révéler indiscrètement : un pieux respect s’y oppose. Mais heureux sur la terre les hommes qui les ont vus ! Celui qui n’y a point de part et qui n’est pas initié n’aura jamais un sort égal au leur quand il sera descendu dans l’humide séjour des ténèbres? »
Le chœur proprement dit de la oomédie que nous éludions est donc un chœur de bienheureux initiés, dont les paroles et les chants semblent appartenir en effet à un monde autre que la terre, à une sorte de paradis hellénique :
Iacchos! toi qu’on adore en ce séjour! Iacchos, ô Iacchos ! Viens parmi les apôtres sacrés de tes mystères, mener leurs danses sur la prairie ! Qu’autour de ta tète se balancent en épaisse couronne les rameaux de myrte' chargés de fruits ! Que ton pied hardi marque la mesure de cette danse libre et joyeuse , de cette danse pure et pleine de grâces, chérie des saints initiés !
Et, comme il faut toujours que chez Aristophane le burlesque se mêle au gracieux, à cet endroit Xanthias s’écrie : « O vénérable et très-honorée fille de Gérés, quel délicieux parfum de chair de porc ! » — Sur quoi Bacchus l’apostrophe en ces termes : « Ne peux-tu donc rester tranquille, une fois que tu sens quelque tripe? »
— Puis le chœur recommence, plus suave et plus frais encore :
Réveille l’éclat des torches ardentes, en les agitant dans tes mains, Iacchos , ô Iaècbos, astre brillant des nocturnes mystères I La prairie étincelle de mille feux ; le jarret des vieillards s’agite : ils secouent le poids des années et des soucis, pour prendre part à tes solennités; et la jeunesse amie des danses bondit , ô bienheureux , à la suite de ton flambeau, sur les prés où luisent les fleurs pleines de rosée.
Loin d’ici les âmes impures , ignorantes de nos mystères, qui ne connaissent les fêtes ni les danses des Muses!...' loin d’ici ceux qui applaudissent à des bouffonneries déplacées ! J’ordonne à ceux-là encore une fois, et encore une fois je leur ordonne de céder la place à nos chœurs et de se retirer en silence.
Vous, au contraire, éveillez de nouveau les chants et les hymnes nocturnes qui conviennent à cette fête !
Dansons sans nous lasser dans nos vallons fleuris, frappons du pied la terre! A nous la joie, le rire!...
Que nos hymnes maintenant s’adressent à Gérés, la reine des moissons ; couronnons-la de nos chansons divines ! O Cérès, qui présides aux purs mystères, sois-nous favorable, protège les chœurs qui te sont consacrés ! Fais que nous puissions en tout temps nous livrer aux jeux et aux danses, mêler le rire aux sérieux propos, et par un agréable badinage , digne de tes solennités , mériter la couronne du vainqueur !
Mais allons, que nos chants appellent de nouveau l’aimable dieu qui préside à nos danses: Iacchos très-honoré, qui as trouvé pour cette fête des chants si doux, viens avec nous jusque vers la déesse, montre que tu peux sans fatigue parcourir une longue route *.
Iacchos, ami de là danse, guide nos pas!
C’est toi qui, pour exciter le rire et par économie*, as
1. La procession des initiés se rendait du Céramique à Eleusis : la distance était de vingt-cinq stades, — plus de deux lieues.
2. Trait lancé contre les chorèges qui avaient lésiné sur les costumes en montant cette comédie.
ÉTUDES
déchiré nos brodequins et nos vêtements : sautons, dansons à notre aise, nous n’avons rien à gâter!
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
Tout à l’heure, du coin de l’œil, j’ai vu, par la tunique déchirée d’une belle jeune fille, compagne de nos jeux, sortir le bout de son sein.
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
Je les guiderai très-volontiers du côté de cette jolie fille, pour danser et rire avec elle : on sait que je suis bon compagnon.
Moi, j’irai bien aussi, par-dessus le marché.
Après diverses plaisanteries sur tel ou tel contemporain, ou sur les Athéniens en général, — que les initiés, heureux habitants de cet autre monde inférieur, appellent « les viorts d'en haut, » par une assez plaisante idée, semblable à celle d’Holbein dans la Danse macabre, — le chœur finit comme il a commencé, par des vers pleins de fraîcheur:
Allons dans les prés fleuris , parfumés de roses , former 'selon nos rites ces chœurs joyeux, où président les Parques bienheureuses ! C’est pour nous seuls que brille le soleil ! sa lumière sourit aux initiés, qui ont toujours été justes et bons envers les étrangers et leurs concitoyens.
Quelle charmante poésie! c’est le Songe d'une nuit d’ctè dans un autre monde. Quel mélange singulier d’inspiration lyrique et de gaieté bouffonne ! quelle fraîcheur de coloris! quelle harmonie!... Ajoutez-y la forme grecque, et la mesure, et la musique des vers, et l’accompagnement des flûtes, et les flambeaux et les danses! Quel enchantement! Et comme tout cela est plus gai que le paradis du moyen âge !
XANTHIAS
Digitiz
Les initiés indiquent à Bacchus le chemin du palais de Pluton.
Bacchus frappe à la porte d’Êaque, concierge des Enfers, qui le prend pour Hercule en voyant la massue et la peau de lion. Or Hercule, lors de son voyage au sombre royaume, avait malmené Cerbère et failli l’étrangler. Éaque juré qu’il va venger son chien :
Ah! scélératl ah! gueux! je te rattrape donc! Le noir rocher du Styx, l’écueil ensanglanté de l’Achéron, et les monstres errants du Cocyte me répondent de toi : Échidna aux cent têtes déchirera tes flancs; la murène tartésienne 1 2 dévorera tes poumons; les Gorgones tithrasiennes arracheront par lambeaux tes reins saignants et tes entrailles*; je cours les appeler !
Bacchus ne peut contenir sa frayeur et souille la peau de lion : le coeur, dit-il, lui est descendu dans le ventre ; et ce cœur est troublé.
Ici recommence une série de péripéties très-comiques. Dionysos repasse à Xanthias, qui n’y tient pas du tout, les attributs d’Hercule, pour donner le change au terrible Éaque et à sa légion de monstres infernaux, qui ne peuvent tarder. Xanthias aimerait bien mieux rester valet et continuer à porter le bagage ; mais il est forcé d’obéir. — Heureusement voici une consolation :
Proserpine, qui apparemment n’avait pas eu à se plaindre d’Hercule pendant la nuit qu’il passa aux Enfers, apprenant qu’il est de retour, envoie bien vite une servante au-devant de lui pour l’inviter à dîner. La servante, voyant la massue et la peau de lion, s’adresse à Xanthias :
1. Tartésia était une ville située près des marais de l’Averne, qu'habitaient, dit-on, des reptiles nés de l'accouplement des murènes et des vipères.
2. Tithrasios était, selon le Scholiaste, un endroit de la Libye habité par les Gorgones.
ÉTUDES
Ah! c’est donc toi, Hercule bien -aimé! Viens! Dès que Proserpine a su ton arrivée , elle a pétri des pains , elle a fait cuire deux ou trois marmites de purée elle a fait mettre un bœuf tout entier à la broche, préparé des galettes et des gâteaux. Entre donc.
Xanthias-Hercule meurt d’envie d’accepter; mais il hésite, craignant de déplaire à son maître : « G’est bien de l’honneur, je te remercie, » dit-il à la servante messagère.